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Burundi: 26ème anniversaire de l’assassinat d’un martyre de la démocratie

Burundi: 26ème anniversaire de l’assassinat d’un martyre de la démocratie

23/10/2019 – 5:34 | No Comment | 525 views

En ce 21 octobre, la vie semble s’est arrêtée, au Burundi. Comme chaque année, en ce jour férié, le pays s’est figé en souvenir de l’assassinat de Melchior Ndadaye[1], le premier président du pays, démocratiquement …

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La Turquie, puissance coloniale amnésique

30/10/2019 – 10:10 | No Comment | 864 views

Le magazine français « Le Point » a mis, sur la couverture de son numéro du 24 octobre dernier, une photo du président turc Erdoğan faisant un martial salut militaire, avec en gros titre, un seul mot en gros caractères : « L’éradicateur ». En plus petit, il était indiqué, en haut : « Nettoyage ethnique, la méthode Erdogan » avec, en bas de couverture, une simple question : « Va-t-on le laisser massacrer les Kurdes (et menacer l’Europe) ? »

Cette couverture semble avoir rendu furieuses les autorités d’Ankara. Ibrahim Kalin, qui occupe les fonctions de porte-parole de la présidence turque, s’est fendu d’un tweet vengeur, en français, que je cite ici in extenso : « La France qui a colonisé de nombreux pays africains comme l’Algérie et le Maroc, qui a massacré des milliers de personnes, pratiqué le commerce des esclaves et qui a regardé le génocide au Rwanda. Et un magazine français qui a lancé une calomnie de nettoyage ethnique contre nous ! »

N’est-il pas ironique de lire tels propos venant d’un officiel turc ? Par le passé, le président Erdoğan lui-même s’en est souvent pris à la France, à son passé colonial essentiellement fait, selon lui, de massacres, ou à son traitement raciste et islamophobe des Musulmans vivant en France !

Faut-il rappeler que la Turquie est un État ayant une longue histoire de massacres et d’esclavagisme et qui, de surcroît, semble souffrir d’amnésie collective, une amnésie qui prend trop souvent la forme d’un négationnisme agressif.

  • La Turquie est l’héritière de l’Empire Ottoman. Cet empire fut la plaque tournante méditerranéenne et proche-orientale de l’esclavage des siècles durant. Combien de femmes, d’enfants et d’hommes ont-ils été enlevés en Corse, en Provence ou ailleurs sur les côtes méditerranéennes des nations chrétiennes pour être transformés en galériens ou pour être vendus comme des animaux sur les marchés de Constantinople, du Caire, de Tripoli, de Tunis ou d’Alger ? Toutes ces villes, comme d’autres que je n’ai pas citées, faisaient partie de cet immense empire et toutes avaient de florissants marchés aux esclaves qui fonctionnèrent des siècles durant.
  • C’est ce même empire Ottoman qui a colonisé tout le Proche-Orient et toute l’Afrique du Nord, à l’exception du Maroc, également pendant des siècles. C’est donc bien une ancienne puissance coloniale qui met régulièrement le passé colonial de la France !
  • C’est encore l’empire Ottoman, allié des empires d’Europe centrale, qui massacra un million d’Arméniens et qui persécuta d’autres minorités, tels que les Assyriens, durant la Grande Guerre. Ces peuples étaient suspectés de constituer une cinquième colonne à la solde de l’ennemi russe, français ou britannique. C’est ainsi que la Corse eut à recevoir des milliers de Syriens qui étaient en fait des Juifs, en 1916. Ces Juifs avaient fui les persécutions et tous leurs biens leurs avaient été confisqués. Quant aux Arméniens, ils eurent à subir un véritable génocide, le premier officiellement reconnu en tant que tel dans le monde entier, sauf en Turquie. En plus du million de morts, causées par les massacres de masse, les épouvantables marches de la mort, les épidémies et la famine, il y eut aussi d’innombrables viols et de mariages forcés avec des Musulmans. Mais le pire est qu’un siècle plus tard, la Turquie persiste à nier l’existence même de ce génocide. La frontière entre la Turquie et le petit voisin arménien est d’ailleurs hermétiquement fermée, alors que cet État, issu de l’éclatement de l’URSS en 1991, ne représente qu’une infime portion du territoire arménien historique, lequel englobait une grande partie du nord-est de la Turquie actuelle[1].
  • Que dire du nettoyage ethnique organisé par l’État ottoman, puis turc, durant la Première Guerre Mondiale et dans les années qui suivirent la défaite ottomane ? Au début de la Grande Guerre, l’Asie Mineure était un territoire diversifié d’un point de vue ethnique. Sa population comprenait des Turcs et des Azéris musulmans, ainsi que les groupes autochtones qui vivaient dans cette région longtemps avant la conquête turque, comme les Grecs pontiques, les Grecs du Caucase, les Grecs de Cappadoce, les Arméniens, les Kurdes, les Zazas, les Géorgiens, les Circassiens, les Assyriens, les Juifs et les Lazes. Rappelons qu’à la veille de la Première Guerre mondiale, 2,5 millions de Grecs vivaient sur le territoire de l’actuelle Turquie et que la présence grecque en Asie Mineure remontait à la fin de l’âge du bronze. Le poète grec Homère n’y vivait-il pas vers 800 avant J.-C. ? La campagne génocidaire qui fut menée contre la population chrétienne de langue grecque était motivée par la conviction de certains responsables turcs que pour former un État-nation moderne, il fallait purger le territoire de toutes les minorités pouvant menacer l’intégrité de la nouvelle nation dont le caractère se devait d’être exclusivement turc et musulman. Le 31 janvier 1917, le chancelier allemand Theobald von Bethmann-Hollweg ne déclarait-il pas : « Il semble que les Turcs aient l’intention d’éliminer l’élément grec en tant qu’ennemi de l’État, comme ils l’ont fait précédemment avec les Arméniens. La stratégie mise en œuvre par les Turcs consiste à déplacer des personnes vers l’intérieur sans prendre de mesures pour leur survie en les exposant à la mort, la faim et la maladie. Les maisons abandonnées sont ensuite pillées et brûlées ou détruites. Tout ce qui a été fait aux Arméniens se répète avec les Grecs». Les déportations impliquant des marches de la mort et la famine dans les camps de travail, furent qualifiées de “massacres blancs” par Rafet Bey, un officier de l’armée ottomane qui avait pris une part active dans le génocide des Grecs. C’est ainsi qu’il déclara : « Nous devons terminer les Grecs comme nous l’avions fait pour les Arméniens… J’envoie des équipes dans l’intérieur [du pays] pour tuer chaque Grec à vue ». Cette politique se poursuivit après la défaite ottomane de 1918, qui fut suivie, de 1919 à 1922, par une guerre gréco-turque. Ce conflit débuta avec un débarquement grec (soutenu par l’Entente) à Smyrne[2] en mai 1919 et se poursuivit jusqu’à la reprise de Smyrne par les Turcs – et le grand incendie qui s’ensuivit – en septembre 1922. Le nombre de Grecs et d’Arméniens morts dans l’incendie et les massacres qui l’ont accompagné est estimé à plus de 100 000. Entre 150 000 et 200 000 Grecs furent expulsés après l’incendie, tandis que 30 000 autres Grecs et Arméniens furent déportés vers l’intérieur de l’Asie mineure. La plupart sera massacrée en chemin. En 1923, un échange de population entre la Grèce et la Turquie entraîna la fin presque complète de la présence grecque en Turquie et la disparition de la présence turque dans une grande partie de la Grèce : 1 300 000 Grecs durent quitter la Turquie tandis que 385 000 Turcs évacuèrent la Grèce. Je n’oublierai jamais ce superbe village de Şirince, visité en 2011 lors d’un voyage que je fis en Turquie. Cet ancien village grec est situé à l’ouest de la Turquie, dans la région Égéenne proche d’Izmir, à proximité des extraordinaires ruines d’Éphèse. Cette bourgade accrochée à la montagne n’a plus de grec que son architecture. La population est entièrement turque, l’ancienne église orthodoxe est abandonnée et en ruines, tandis qu’une mosquée moderne y a été édifiée.
  • N’est-ce pas la Turquie qui, depuis des décennies, opprime le peuple kurde vivant sur son sol, niant son identité et tentant de réprimer l’usage de sa langue et l’expression de sa culture ancestrale ? C’est une bien sale guerre que les gouvernements successifs d’Ankara ont mené contre les Kurdes depuis tant d’années, tout aussi sale que la Guerre d’Algérie qu’Erdoğan ne cesse de reprocher à la France. Qui se souvient d’Abdullah Öcalan, le leader du PKK[3], arrêté à Nairobi en février 1999 et condamné à mort le 29 juin de la même année pour avoir fondé et dirigé une organisation armée considérée comme terroriste ? Sa peine fut commuée en prison à vie en 2002 lorsque la Turquie, dans la perspective de son adhésion à l’Union Européenne, décida d’abolir la peine de mort. Depuis, il est le seul détenu de l’île-prison d’İmralı[4] sur laquelle, selon ses avocats, il subit régulièrement des agressions psychologiques. En trois décennies de conflit de « basse intensité », 45 000 personnes ont été tuées et 386 000 autres ont été déplacées. Ces dernières années, le nationalisme exacerbé d’Erdoğan a largement contribué à le raviver. La répression politique contre les Kurdes de Turquie a repris avec une vigueur nouvelle.
  • Depuis 1974, la Turquie a envahi, occupé et colonisé 38 % du territoire de l’île de Chypre, alors que la République de Chypre est un État souverain internationalement reconnu, membre de l’ONU et, depuis 2004, l’UE. Son indépendance en 1960 était pourtant garantie par un traité portant la signature de la Grèce, du Royaume-Uni et… de la Turquie. Consécutivement à cette invasion de 1974, les autorités turques ont procédé à un véritable nettoyage ethnique dans la zone occupée, en chassant la population non turcophone et en s’emparant, sans compensations, des propriétés et des biens des personnes expulsées. Depuis 1974, la Turquie maintient dans la partie nord de l’île une force d’occupation s’élevant à environ 40 000 hommes. Nicosie, la capitale de Chypre, est une ville divisée en deux zones séparées par une ligne de démarcation, comme le reste de l’île. Depuis 1989 et la chute du mur de Berlin, c’est la dernière capitale européenne à être ainsi coupée en deux. Depuis 1974, la Turquie mène une politique de type colonial dans la partie nord de l’île sous son contrôle : installation d’environ 200 000 colons turcs (alors que la population chypriote turcophone autochtone ne dépasse pas 100 000 âmes), principalement sur les terres et dans les maisons appartenant aux personnes non turcophones chassées en 1974. Depuis 1974, les autorités turques ont mené un véritable génocide culturel, cherchant à effacer le passé non ottoman et non musulman de l’île : pillage et saccage de sites archéologiques, d’anciennes églises, d’anciens monastères orthodoxes et de cimetières, conversion de lieux de culte chrétiens en mosquées. Le pire est sans doute intervenu en 1983, lorsque la Turquie a établi dans la zone occupée une fiction d’État nommée « République Turque de Chypre du Nord », qui n’a jamais été reconnue que par Ankara. Bien que signataire du traité de 1960 qui a permis l’indépendance de l’île, la Turquie a établi un véritable blocus à l’encontre de la République de Chypre, interdisant aux navires battant pavillon chypriote d’entrer dans les eaux et les ports turcs et aux avions en provenance ou à destination de Chypre de se poser sur les aéroports turcs. Rappelons que la Turquie est le pays le plus proche, géographiquement, de Chypre : 69 kilomètres seulement séparent les côtes chypriotes du littoral turc ! En revanche, les autorités de fait, dans la partie occupée de l’île, ont transformé l’ancien aérodrome d’Ercan en « aéroport international », desservi quotidiennement, en violation du droit international, par des compagnies aériennes turques. Depuis 1974, la Turquie a ignoré 65 résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies relatives à Chypre (les vitupérations d’Erdogan au sujet de la politique israélienne à Jérusalem et dans les territoires contestés en sont d’autant plus risibles !)
  • Que dire de la répression contre les écrivains, les journalistes et les fonctionnaires, depuis la tentative de coup d’État militaire du 15 juillet 2016 ? Plus de 160 journalistes sont emprisonnés, condamnés pour divers motifs, allant de l’espionnage à la subversion ou à la trahison. « Vous ne pouvez jamais me jeter en prison, vous ne m’enfermerez jamais. Car comme tous les écrivains, j’ai un pouvoir magique : je passe sans encombre les murailles ». Ces mots sont d’Ahmet Altan[5], un grand écrivain qui croupit en prison depuis septembre 2016. Arrêté avec son frère Mehmet[6], il a d’abord été accusé d’avoir fait passer un message subliminal lors d’une émission de télévision. Devant l’absurdité de l’accusation, il a finalement été condamné pour subversion. La sentence a ensuite été cassée par la Cour suprême en Turquie, mais il n’a pas été libéré pour autant, dans l’attente d’un nouveau procès.
  • Qu’en est-il de cette fameuse laïcité turque, tant vantée dans certains milieux européens ? Le Vatican a dénoncé la « christianophobie institutionnelle en Turquie ». Edmond Farhat, nonce apostolique à Ankara, a affirmé qu’en Turquie la liberté religieuse n’existe que sur le papier. L’Église catholique se plaint notamment de ce qu’aucune reconnaissance juridique qu’elle réclame depuis 1970 ne lui ait pas encore été accordée. L’Église orthodoxe de Constantinople attend toujours la réouverture de son Institut de théologie orthodoxe de Halki, et elle doit attendre indéfiniment les autorisations pour faire des réparations indispensables que nécessitent ses églises. À ce jour les étudiants grecs orthodoxes étudient toujours sur des photocopies, les livres étant toujours interdits et les popes n’ont pas le droit de sortir en habit de culte dans les rues.
  • Enfin, n’est-ce pas la Turquie qui, depuis quelques semaines, a attaqué militairement les Kurdes de Syrie, préférant s’en prendre à eux plutôt qu’aux bandes islamo-terroristes combattues par ces mêmes Kurdes syriens ? Aujourd’hui, des dizaines de milliers de civils sont condamnés à fuir une nouvelle fois, tandis que leurs dirigeants, abandonnés de tous, sont contraints de pactiser avec leur ennemi d’hier, le régime de Bachar el-Assad.

C’est donc cette Turquie de Recep Tayyip Erdoğan qui s’indigne du passé colonialiste et esclavagiste de la France. Sans doute conviendrait-il de recommander au président turc la lecture des versets 41 à 45 de l’Évangile selon Saint Luc : « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil”, alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère. » Nul doute qu’il en retirerait le plus grand profit.

Hervé Cheuzeville, 29 octobre 2019.

[1] Le Mont Ararat, symbole de la nation arménienne ne se trouve-t-il pas en territoire turc (même s’il est visible depuis l’Arménie) ? Ce volcan, si cher au cœur des Arméniens qui l’appellent Masis, est, avec ses 5 137 mètres d’altitude, le point culminant de Turquie.

[2] L’actuelle ville d’Izmir.

[3] Le Parti des Travailleurs du Kurdistan, fondé en 1978, est une organisation nationaliste kurde d’obédience socialiste ayant opté pour la lutte armée. Depuis 2005, elle revendique l’autonomie interne.

[4] Petite île de 25 km², située dans la mer de Marmara. Elle abrite une prison de haute sécurité.

[5] Né à Ankara en 1950, Ahmet Altan est un écrivain et essayiste turc, rédacteur en chef du quotidien Taraf (« prendre parti », en turc). Ce journal est l’un des 160 organes de presse fermés depuis le coup d’État manqué de juillet 2016. Ahmet Altan est l’auteur de plusieurs ouvrages dont au moins trois ont été traduits en français : « Comme une blessure de sabre », Actes Sud, collection « Lettres turques », 2000 ; « L’Amour au temps des révoltes », même éditeur, 2008 ; « Je ne reverrai plus le monde. Textes de prison », même éditeur, 2019.

[6] Mehmet Altan, né à Ankara en 1953, est un écrivain, journaliste de télévision et professeur d’économie à l’université d’Istanbul. Le 27 juin 2018, après 21 mois de prison, il a été libéré sous le régime de la liberté conditionnelle.

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti, 2017). Il a en outre contribué à l’ouvrage collectif « Corses de la Diaspora », dirigé par le Professeur JP Castellani (Scudo Edition, 2018). En 2018, il a fondé les Edizione Vincentello d’Istria à Bastia. Il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

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