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Burundi: 26ème anniversaire de l’assassinat d’un martyre de la démocratie

23/10/2019 – 5:34 | No Comment | 501 views

En ce 21 octobre, la vie semble s’est arrêtée, au Burundi. Comme chaque année, en ce jour férié, le pays s’est figé en souvenir de l’assassinat de Melchior Ndadaye[1], le premier président du pays, démocratiquement …

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Burundi: 26ème anniversaire de l’assassinat d’un martyre de la démocratie

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En ce 21 octobre, la vie semble s’est arrêtée, au Burundi. Comme chaque année, en ce jour férié, le pays s’est figé en souvenir de l’assassinat de Melchior Ndadaye[1], le premier président du pays, démocratiquement élu, en 1993. Il fut assassiné dans des circonstances épouvantables par des militaires putschistes le 21 octobre de la même année, trois mois seulement après son entrée en fonction.

J’ai bien connu ce pays, pour y avoir vécu et travaillé pour le PAM pendant quelques mois, à la fin de 1997 et au début de 1998. Je l’ai beaucoup aimé pour la beauté de ses paysages, des collines verdoyantes et des montagnes plongeant dans les eaux bleues du magnifique et immense lac Tanganyika[2], véritable mer intérieure, la deuxième plus vaste étendue d’eau douce d’Afrique et le deuxième lac le plus profond de la planète, après le lac Baïkal en Sibérie. Mais mon séjour au Burundi s’était déroulé en période de guerre civile, souvent atroce. Il était difficile de circuler dans le pays sans escorte armée et depuis mon bureau du centre de Bujumbura, j’entendais souvent le son du canon, dans les montagnes surplombant la ville. À l’époque, le pays était isolé, coupé du monde, car soumis à des sanctions internationales. L’aéroport de Bujumbura était désert, étrangement silencieux, plus aucun vol commercial n’y atterrissait, à l’exception de quelques avions de l’ONU et d’un vol qui assurait une liaison hebdomadaire avec Charleroi, en Belgique, grâce à une compagnie aérienne privée qui défiait l’embargo. Malgré tout, j’aimais bien cette ville, avec son de côté station balnéaire dû à de belles plages lacustres où il m’arrivait d’aller nager, en fin de semaine. Je trouvais la vie et le climat bien plus agréables qu’à Kigali, capitale du pays voisin, le Rwanda, où j’avais également séjourné. Je garde un souvenir ému de ces moments passés à boire une bière tout en grignotant de petits fretins frits, en contemplant le coucher du soleil sur le lac et les montagnes du Congo, juste en face. Cependant, la tension était vive et la haine hutu/tutsi insupportable. Il fallait faire attention à ce que l’on disait – et à qui – et il était bien difficile de nouer des relations amicales avec les uns et avec les autres, tant la fracture entre les deux communautés était grande.

L’histoire du Burundi depuis les années qui précédèrent l’indépendance, obtenue de la Belgique le 1er juillet 1962, a été très agitée et trop souvent sanglante. Le Burundi et le Rwanda sont des pays « miroirs ». Ce qui se passe dans l’un a toujours des répercussions dans l’autre. Ainsi, les tragiques évènements de 1993 que l’on commémore en ce 21 octobre ont joué un rôle déterminant dans l’évolution dramatique de ceux du Rwanda, en 1994.

Les deux pays ont la même configuration. Tous deux sont peuplés d’une majorité de Hutu et d’une minorité de Tutsi, avec une toute petite minorité de Twa, population autochtone appartenant à la grande famille d’ethnies d’Afrique équatoriale qui furent appelées « Pygmées » par les explorateurs. À l’origine, ils vivaient de la chasse et de la cueillette dans la forêt mais, au Burundi, ils sont réputés pour leur talent de potiers. Le Burundi comme le Rwanda ont été, pendant des siècles, des royaumes  dominés par une élite aristocratique et guerrière d’éleveurs tutsi. Les Burundais et les Rwandais parlent la même langue, appelée kirundi au Burundi et Kinyarwanda au Rwanda. Seul l’accent diffère un peu. L’Allemagne imposa un protectorat sur ces deux pays en 1890, les intégrant à son Afrique Orientale Allemande, qui comprenait déjà le vaste territoire du Tanganyika, correspondant à la partie continentale de l’actuelle Tanzanie. À l’issue de la Première Guerre mondiale, la SDN confia à la Belgique le mandat d’administrer ces deux pays qui formèrent ce que les colonialistes appelèrent le Rwanda-Urundi. La Belgique contrôlait déjà, depuis l’aventure coloniale et prédatrice du Roi Léopold II, l’immense territoire voisin, le Congo Belge. Le Rwanda et le Burundi se ressemblent aussi d’un point de vue géographique. Très montagneux, ils ont à peu près la même superficie et ils sont tous deux bordés à l’ouest par un grand lac de la vallée du Rift africain : le lac Tanganyika au Burundi et le lac Kivu au Rwanda. Le Burundi, qui culmine à 2684 mètres au-dessus du niveau de la mer, est un peu plus montagneux que le Rwanda[3]. Son altitude moyenne est de 1700 mètres et le point le plus bas du pays, la vallée de la Ruzizi[4], est à un peu moins de 1000 mètres d’altitude. Tant le Burundi que le Rwanda ont une très forte densité de population. De nos jours, le Burundi compte 12 millions d’habitants pour une superficie de seulement 27 834 km², soit 431 habitants au kilomètre carré ! 46 % de la population a moins de 15 ans ! L’habitat rural traditionnel est, comme au Rwanda, constitué d’enclos familiaux dispersés sur les flancs et les sommets de collines verdoyantes. Dans la langue des deux pays, le mot « village » n’existe d’ailleurs pas. On parlera de « rugo », ce qui correspond à un enclos familial constitué de plusieurs huttes mais séparé du plus proche voisin par plusieurs centaines de mètres, voire plus.  L’économie du Burundi est basée sur l’agriculture et l’élevage et sa principale exportation est le café, café qui est d’ailleurs excellent. 62% des Burundais sont catholiques, tandis que 21 % de la population adhère à différentes formes de protestantisme.

Les deux pays connurent de graves troubles politico-ethniques dès avant l’indépendance. Pour ce qui est du Burundi, les troubles pré-indépendance culminèrent avec l’assassinat du leader de la lutte pour l’indépendance, le Prince Louis Rwagasore[5], fils du Mwami Mwambutsa IV[6]. Il avait fondé l’UPRONA[7], le parti qui venait de remporter 58 des 64 sièges de la nouvelle assemblée, aux élections du 18 septembre 1961. Le prince Rwagasore fut assassiné d’une balle par un tireur embusqué, le 13 octobre 1961, alors qu’il dînait dans un restaurant de Bujumbura que je connais bien, près du Lac Tanganyika. Son assassinat avait été organisé par le chef Baranyanka, un autre membre de la famille royale, avec des membres d’un parti d’opposition. Mais le tireur était un Grec du nom de Jean Kageorgis[8], et les nationalistes burundais eurent tôt fait de soupçonner les services belges d’avoir monté le complot qui conduisit à l’assassinat du Premier ministre, considéré depuis lors comme le héros et le martyre de l’indépendance. Un beau monument en sa mémoire, érigé à flanc de montagne, domine d’ailleurs la ville de Bujumbura.  Mais la violence ne devait malheureusement pas s’arrêter là. Le 15 janvier 1965, le Premier ministre Pierre Ngendandumwe[9], un Hutu, fut assassiné : dans les milieux hutu, sa mort fut attribuée à des Tutsi et des émeutes en résultèrent, aussitôt réprimées par le gouvernement. Le 8 juillet 1966, le Mwami fut déposé par son fils, Ntare V[10], lequel fut renversé à son tour, le 28 novembre, par le Premier ministre Michel Micombero[11], un capitaine tutsi. La monarchie fut alors abolie et la République proclamée. Ce premier régime militaire à parti unique s’appuya sur des officiers d’origine hima, un sous-groupe tutsi du sud du pays. En 1969, des rumeurs de tentative de coup d’État préparé par des Hutu provoquèrent l’arrestation et l’exécution de nombreuses figures politiques et militaires hutu. Le pire advint en 1972, lorsqu’entre 100 000 et 300 000 Hutu furent impitoyablement massacrés par les militaires tutsi, dans ce qui aurait dû être considéré comme un génocide, même si ces massacres de masse ne reçurent pas, à l’époque, un tel qualificatif, alors qu’ils en avaient pourtant toutes les caractéristiques. Le 1er novembre 1976, un autre officier tutsi d’origine hima, le colonel Jean-Baptiste Bagaza[12], renversa Michel Micombero et initia une politique économique de grande envergure, espérant de cette façon, en satisfaisant les besoins de base de la population, réduire les tensions ethniques. Mais c’est sous son régime qu’apparurent les premiers mouvements de libération hutu, qui engagèrent la lutte armée. Une nouvelle révolution de palais se produisit le 3 septembre 1987, lorsque le major Pierre Buyoya[13] renversa Bagaza. Chacun de ces régimes militaires successifs a eu pour caractéristique principale d’avoir à sa tête un officier tutsi originaire de la même colline située dans la même commune de la même province de Bururi, au sud du pays, et appartenant au même sous-groupe hima. De nouveaux massacres en août 1988 firent environ 20 000 morts. Afin de tenter de mettre fin à la répétition périodiques de tels massacres, le major Buyoya essaya de mener une « politique d’unité et de réconciliation », qui déboucha sur la tenue d’un référendum sur la Charte de l’Unité nationale, le 5 février 1991. Ses gouvernements comprenaient un nombre égal de ministres hutu et de ministres  tutsi. Mais l’armée, elle, restait mono-ethnique ! Malgré les tentatives d’apaisement, une explosion de violence se produisit à nouveau, en octobre 1991, à Bujumbura et dans le nord-ouest du pays. En cette même année, alors qu’un vent de multipartisme soufflait sur l’ensemble du continent africain, Buyoya entama un processus de démocratisation, qui aboutit à des élections libres et multipartisanes. Le 1er juin 1993, le candidat Buyoya perdit l’élection présidentielle, face au candidat du FRODEBU[14], le Hutu Melchior Ndadaye, élu avec 66 % des suffrages. Le 26 juin, les élections législatives confirmèrent cette première alternance démocratique de l’Histoire du Burundi : le FRODEBU devint majoritaire à l’Assemblée. Le 10 juillet, Pierre Buyoya transmit le pouvoir au nouveau président Melchior Ndadaye. Afin de de promouvoir la réconciliation entre les Hutu et les Tutsi, la Tutsi Sylvie Kinigi, issue de l’UPRONA, fut nommée premier ministre. Mais l’espoir suscité au Burundi et dans le reste de l’Afrique par ces élections et par cette transition démocratique fut de courte durée. La victoire électorale d’un Hutu au Burundi et sa volonté de co-diriger le pays avec des Tutsi était la preuve que les Hutu et les Tutsi pouvaient cohabiter pacifiquement, que ce soit au Burundi ou au Rwanda. Cet exemple burundais contrariait fort Paul Kagame, le chef de la rébellion tutsi au Rwanda. Il ne pouvait donc pas laisser l’exemple démocratique burundais remettre en question ses propres plans au pays des mille collines. Parfaitement conscient que son mouvement à dominante tutsi n’avait aucune chance de remporter d’éventuelles élections démocratiques au Rwanda, il privilégiait la voie des armes pour s’emparer du pouvoir. Avec le soutien de l’Ouganda et de l’axe anglo-américain, il complota avec l’armée burundaise, toujours à dominante tutsi. 102 jours après l’investiture de Melchior Ndadaye, dans la nuit du 21 octobre 1993, le palais présidentiel fut attaqué par des éléments du 1er bataillon blindé appuyés par des paras commandos. Le président Melchior Ndadaye fut sauvagement assassiné à coups de baïonnette, ainsi que six de ses ministres. Kagame suivit le déroulement des opérations depuis un hôtel de Bujumbura. Sa présence à ce moment-là dans la capitale burundaise n’était certainement pas due au hasard ! L’assassinat du président Melchior Ndadaye et les massacres qui s’ensuivirent demeurent l’une des tragédies les moins connues de l’histoire récente du continent africain, car l’ampleur du génocide rwandais, quelques mois plus tard, les reléguèrent au second plan de la tragique actualité africaine de cette période.

Les auteurs du coup d’État imposèrent le couvre-feu, coupèrent les lignes téléphoniques, prirent le contrôle de la radio de l’État et fermèrent l’aéroport international de Bujumbura. Ce putsch marqua le début d’une épouvantable guerre civile à caractère ethnique, qui s’étendit rapidement à la quasi-totalité du territoire national. À la suite de l’assassinat du président hutu par des militaires tutsi, des milliers de civils tutsi furent massacrés par leurs voisins hutu. Puis l’armée réagit très violemment, comme en 1972, et engagea une répression terrible, massacrant des populations hutu. On estime que ces violences causèrent la mort d’au moins 100 000 personnes, peut-être même 200 000, ce qui est un chiffre considérable si on la rapporte à la population du pays qui, en 1993, était de 6 millions d’habitants. Ces évènements causèrent la fuite vers le Rwanda voisin d’au moins 600 000 Hutu burundais.

Alors que les violences continuaient, il fut demandé au Premier Ministre Madame Kinigi, qui avait trouvé refuge, avec certains de ses ministres, à l’Ambassade de France, de former un nouveau gouvernement afin de tenter de mettre fin au chaos et aux violences inter-ethniques.  D’après la constitution, le président du Parlement aurait dû assumer l’intérim en cas de mort du président. Mais il avait également été tué lors de la tentative de coup d’État, ainsi que son vice-président, laissant Sylvie Kinigi de facto à la tête du gouvernement du Burundi. Malheureusement, les violences ethniques continuèrent à travers tout le pays, et elle ne put faire grand-chose pour les endiguer. Le 5 février 1994, le Parlement nomma un nouveau président, le Hutu Cyprien Ntaryamira[15], issu du FRODEBU. Préoccupé par la situation tragique de son pays, Cyprien Ntaryamira, lança une mise en garde à la Belgique, l’ancienne puissance colonisatrice et soutien du FPR : « La situation de continuation du putsch en toute impunité risque d’entraîner un embrasement généralisé de la sous-région, de compromettre le processus de paix au Rwanda, de provoquer tensions et troubles au Kivu et d’amener une intervention armée au Zaïre.» Ces paroles devaient se révéler très prophétiques puisqu’elles furent malheureusement confirmées par la suite des évènements dans la région de Grands Lacs.  Le 6 avril suivant, le Président Ntaryamira participa à une conférence de paix sur le Rwanda avec ses homologues de la région, à Dar-es-Salam, en Tanzanie. À l’issue de cette rencontre, l’avion présidentiel burundais étant en cours de maintenance, le président rwandais, Juvénal Habyarimana, invita son homologue burundais à rentrer avec lui jusqu’à Kigali à bord de son propre avion. Alors que le Falcon 50 rwandais entamait son approche pour l’atterrissage à l’aéroport de la capitale rwandaise, il fut abattu par un tir de missiles sol-air, tuant tous ses occupants : les deux présidents, l’équipage composé de trois militaires français et de nombreux ministres et officiers des deux pays. On sait les conséquences terribles que cet attentat provoqua au Rwanda, et je n’y reviendrais pas. Mais on connait moins les effets qu’il eut au Burundi qui tentait difficilement de sortir de sa propre guerre civile. Il ne fit qu’exacerber, comme au Rwanda, la haine entre communautés hutu et tutsi. Un gouvernement de coalition fut formé avec Sylvestre Ntibantunganya[16] comme président intermédiaire. Mais il fut incapable de ramener la paix dans un pays exsangue. Le major Buyoya reprit le pouvoir par un coup d’État auquel tout le monde s’attendait, le 25 juillet 1996. On a même dit que, ce jour-là, il n’avait pas pris le pouvoir, mais qu’il s’était contenté de le ramasser.

On l’a vu, ce qui se passe au Burundi a toujours eu des conséquences sur le Rwanda, et vice versa. Au Rwanda voisin, les politiciens hutu avaient réussi à renverser la monarchie tutsi et à s’emparer du pouvoir, juste avant l’indépendance. Les troubles qui eurent alors lieu engendrèrent des exactions à l’encontre des Tutsi, dont beaucoup durent fuir dans les pays voisins, y compris au Burundi qui était toujours sous domination tutsi. Un président hutu originaire du sud[17] dirigea le Rwanda jusqu’en 1973, lorsqu’il fut renversé par un militaire hutu originaire du nord, le général Habyarimana[18]. Alors que le premier président hutu du Burundi était assassiné par des putschistes tutsi, au Rwanda, une guérilla tutsi venue d’Ouganda et soutenue par ce pays tentait de mettre fin au régime du président hutu Juvénal Habyarimana. L’assassinat de Melchior Nadadaye, au Burundi, avait provoqué un exode de Hutu burundais vers le sud du Rwanda. Ce meurtre, et les massacres qui s’ensuivirent, radicalisèrent certainement les protagonistes du conflit rwandais. Il accrut la méfiance, voire la haine, entre Hutu et Tutsi rwandais et l’attentat contre l’avion transportant les deux président hutu du Rwanda et du Burundi, quelques mois après le meurtre de Ndadaye au Burundi, ne fit qu’exacerber cette haine qui culmina avec les massacres de centaines de milliers de Tutsi rwandais par les extrémistes hutu, tandis que les rebelles tutsi du FPR massacrait des centaines de milliers de Hutus dans leur marche vers Kigali et après leur prise du pouvoir en juillet 1994, tant au Rwanda qu’ensuite en République Démocratique du Congo, à partir d’octobre 1996.

Au Burundi, la guerre civile s’acheva officiellement le 28 août 2000 lorsqu’un accord de paix fut signé à Arusha, en Tanzanie, sous l’égide de Nelson Mandela. L’Afrique du Sud envoya 700 militaires pour veiller à la mise en place de l’accord et assurer la sécurité des membres de l’opposition de retour d’exil. Le 10 janvier 2001, une assemblée nationale de transition fut nommée avec Jean Minani, du FRODEBU, comme président. L’accord d’Arusha entra en vigueur le 1er novembre 2001. Il prévoyait une période de transition de 3 ans avec pour les 18 premiers mois, le major Buyoya à la présidence et Domitien Ndayizeye[19], du FRODEBU, au poste de vice-président avant que les rôles ne soient interchangés. L’alternance prévue fut respectée et Pierre Buyoya céda le pouvoir au bout de dix-huit mois. Les différents portefeuilles du gouvernement étaient partagés entre UPRONA et FRODEBU. Cet exécutif Hutu-Tutsi fonctionna, même s’il fut critiqué pour ne pas avoir réussi à modifier le caractère mono-ethnique de l’armée.

Cependant, le 7 juillet 2003, les forces de la rébellion hutu du CNDD-FDD[20], en coalition avec le PALIPEHUTU-FNL[21] attaquèrent Bujumbura. 40 000 habitants de la capitale durent prendre la fuite. Un accord de paix, le protocole de Pretoria, fut néanmoins signé le 15 novembre 2003 entre le président Ndayizeye et le chef des CNDD-FDD. Ce dernier, qui était la principale force de la rébellion put ainsi faire son entrée au gouvernement, au sein duquel il reçut quatre ministères et disposa également de postes de haut rang dans les autres institutions, conformément aux accords.

Au terme de ce laborieux processus de paix et de transition démocratique, des élections législatives purent avoir lieu le 4 juillet 2005, suivies par des élections sénatoriales le 29 juillet. L’ancienne rébellion hutu du CNDD-FDD les remporta largement. L’Assemblée nationale et le Sénat réunis en congrès le 19 août 2005 élirent le leader du CNDD-FDD, Pierre Nkurunziza[22], président pour un mandat de 5 ans rééligible une seule fois. En juin 2010, il fut réélu, cette fois au suffrage universel, malgré le boycott de cette élection par l’opposition. En 2015, Pierre Nkurunziza décida de briguer un troisième mandat à la présidence de la République, ce qui était contraire à l’article 96 de la constitution, promulguée en mars 2005. Sa candidature fut néanmoins validée par une décision controversée de la Cour constitutionnelle. Le 25 avril 2015, il s’imposa comme candidat du CNDD-FDD à l’élection présidentielle, provoquant une scission du parti, des heurts et les protestations de l’opposition. Le 13 mai 2015, Pierre Nkurunziza, en déplacement à Dar es Salam pour un sommet sur la situation de crise dans son pays, fut victime d’une tentative de coup d’État de la part du général Godefroid Niyombare[23] qui annonça depuis une radio privée que le président était destitué de ses fonctions et que le gouvernement était limogé. Le 15 mai, après de violents combats dans le centre-ville de Bujumbura, le chef des putschistes annonça leur reddition et le président Nkurunziza put regagner son pays. Les jours qui suivirent furent marqués par une sanglante répression de l’opposition qui fit des centaines de morts et qui entraîna la fuite de plus de 240 000 Burundais vers le l’extérieur du pays. Après plusieurs reports, l’élection présidentielle, se tint finalement le 21 juillet, malgré les contestations. Le 24 juillet la commission électorale nationale indépendante proclama Nkurunziza vainqueur avec 69,41 % des suffrages. Le 17 mai 2018 une nouvelle constitution fut approuvée par 73,3 % des votants lors d’un référendum constitutionnel.

La situation est loin d’être stabilisée au Burundi. Les troubles sont certainement encouragés en sous-main par le régime de Paul Kagame qui instrumentalise les réfugiés burundais se trouvant encore sur le sol rwandais. Le 24 novembre 2018 quatre haut gradés de l’armée ont été arrêtés dans le cadre d’une enquête sur l’assassinat du président Melchior Ndadaye, 25 ans plus tôt. Le procureur général annonça que plusieurs autres personnes étaient recherchées. Parmi elles, l’ancien chef de l’État, Pierre Buyoya, qui poursuit une carrière internationale. Il est actuellement haut-représentant de l’Union Africaine dans le processus de paix au Sahel.

Pierre Nkurunziza, né d’un père hutu et d’une mère tutsi, est un autocrate qui semble persuadé d’avoir été choisi par Dieu pour sauver et diriger le Burundi. Il est d’ailleurs membre d’une Église évangélique dont il serait pasteur[24]. Il faut cependant espérer que le retour au calme, après tant d’épreuves et d’horreurs vécues par le peuple burundais puisse permettre un retour définitif de tous les réfugiés au pays. Mais la situation régionale, les troubles chez le voisin congolais et les manigances du dictateur rwandais n’encouragent guère à l’optimisme. La tension dans le pays n’est pas retombée. De meurtrières incursions armées de rebelles venus du Rwanda sont signalées de temps à autres. Les relations avec le pays voisin sont d’ailleurs exécrables, et le gouvernement burundais accuse régulièrement le régime de Kigali de soutenir l’opposition armée. Trop de sang a coulé, depuis l’assassinat du Prince Louis Rwagasore en 1961. Trop de haine a été accumulée, une haine qui, malheureusement, a tendance à se transmettre de génération en génération. Le Burundi ne pourra sans doute pas faire l’économie d’une « commission vérité et réconciliation », sur le modèle sud-africain, afin qu’intervienne une véritable réconciliation nationale, condition sine qua non pour l’établissement d’une paix définitive. C’est en 2020 que le Burundi devra faire face à ses nouvelles échéances électorales. Il faut espérer que l’approche de ces élections législatives et présidentielles ne provoqueront pas une nouvelle crise politique. L’histoire mouvementée de ce pays n’a que trop prouvé que ce genre de crise peut facilement dégénérer en tragédies.

La commémoration de l’assassinat de Melchior Ndadaye, ce 21 octobre, a fait remonter en moi de nombreux souvenirs, doux et amers. Je ne peux oublier les détournements d’aide alimentaire que j’ai découverts alors que je travaillais au Burundi pour le PAM, ni la violence qui coûta la vie à mon collègue Renato[25], qui en savait sans doute trop sur la corruption interne du PAM au Burundi. Comment pourrais-je jamais oublier cet orphelinat de Gitega, où je me rendis un jour en compagnie de la princesse Esther Kamatari[26] pour y apporter quelques sacs de farine de maïs, de légumineuses et autres bidons d’huile végétale. Ce centre était tenu par une association montée par des dames de bienfaisance de la bonne société de cette ville. Parmi les enfants, j’y découvris un garçon d’une dizaine d’années qui avait été laissé pour mort sur un tas de cadavres, après un massacre. Cet enfant avait reçu un coup de machette sur le front. Son horrible blessure fut malgré tout recousue, mais il manquait un morceau d’os frontal. Je pus voir, à travers la peau, battre les veines de son cerveau. Sa vie ne tenait donc qu’à un fil. Je pris sur moi de noter les détails le concernant, que je transmis à la « Chaîne de l’Espoir[27] ». Des années plus tard, j’appris par une ancienne collègue burundaise du PAM que ce garçon avait été envoyé en France, où il avait été opéré avec succès. Une prothèse osseuse, sans doute à base de corail, avait été implantée pour remplacer le morceau d’os frontal manquant. Après sa convalescence dans une famille française, il put rentrer dans son pays. Je pense souvent à lui. Qu’est-il devenu ? Il doit avoir une trentaine d’années, à présent ! Je garde aussi un impérissable souvenir de l’extraordinaire vitalité des athlétiques tambourinaires et des incomparables couchers de soleil sur le lac Tanganyika.  21 années plus tard, le son rythmé des tambours barundi et le goût des ndakala[28] frits me hante encore…

Hervé Cheuzeville, 21 octobre 2019.

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti, 2017). Il a en outre contribué à l’ouvrage collectif « Corses de la Diaspora », dirigé par le Professeur JP Castellani (Scudo Edition, 2018). En 2018, il a fondé les Edizione Vincentello d’Istria à Bastia. Il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

[1] Né le 28 mars 1953 à Murama, Melchior Ndadaye a participé à la création, le 3 janvier 1976, du Mouvement des Étudiants Progressistes Barundi au Rwanda, dont il a été président jusqu’en 1979. En août 1979, il participa à la fondation du Parti des Travailleurs du Burundi (UBU), qu’il quittera en 1983 pour fonder, en 1986, le Front pour la Démocratie du Burundi (FRODEBU), parti à l’origine clandestin, officialisé en 1991. Il en assuma la présidence jusqu’à sa victoire électorale aux élections présidentielle et législatives de juin 1993.

[2] Le lac Tanganyika, dont la superficie s’élève à 32 900 km², est le 2ème lac africain par la surface après le lac Victoria, le 3ème au monde par le volume après la mer Caspienne et le lac Baïkal, le 2ème au monde par la profondeur (1471 mètres à l’endroit le plus profond) après le lac Baïkal, et le plus long lac d’eau douce du monde (677 km). Il contient 18 % du volume d’eaux douces libre de surface du monde. Le Burundi, dont la superficie totale est inférieure à celle du lac qu’il borde, n’en possède qu’une petite portion, au nord-est. Les autres pays riverains sont la RD Congo, la Tanzanie et, à l’extrême sud, la Zambie.

[3] Le Rwanda partage cependant avec ses voisins ougandais et congolais une haute chaîne de volcans, dont le plus élevé, le Mont Karisimbi, à cheval sur la frontière Rwanda/RD Congo, culmine à 4 507 mètres d’altitude.

[4] La rivière Ruzizi est le déversoir du lac Kivu et elle se jette dans le lac Tanganyika en formant un delta. Tout le long de son cours, elle sert de frontière, d’abord entre la RD Congo et le Rwanda puis, en aval, entre la RD Congo et le Burundi.

[5] Né en 1932 à Gitega, prince héritier du Burundi à sa naissance, le prince Louis Rwagasore était le fils du mwami Mwambutsa IV et de la reine Thérèse Kanyonga. Il fonde l’UPRONA en septembre 1958 pour lutter contre les Belges et réclamer l’indépendance du Burundi et devient Premier ministre le 29 septembre 1961.

[6] Né en 1911 à Nyabitogi, décédé en 1977 à Meyrin (Suisse), il était le fils de Mutaga IV Mbikije et de la princesse Ngenzahago. Il fut l’avant-dernier roi de la dynastie Ganwa qui, pendant plus de trois siècles, régna sur le Burundi.

[7] Union pour le Progrès National.

[8] Condamné à mort et fusillé le 30 juin 1962, soit la veille de l’indépendance du Burundi. Il s’agit du seul condamné à mort qui, durant le règne de Baudoin Ier, ne bénéficia pas d’une grâce du Roi des Belges. Jusqu’au bout, Jean Kageorgis accusa la « Tutelle », c’est-à-dire les autorités belges, d’avoir commandité le meurtre du Prince Louis Rwagasore.

[9] Né en 1930 à Ngozi et mort assassiné le 15 janvier 1965 à Bujumbura, membre de l’UPRONA, il avait été nommé Premier ministre le 18 juin 1963. Démis de ses fonctions le 6 avril 1964 par le roi Mwambutsa IV, il fut à nouveau chargé de former un gouvernement le 7 janvier 1965, malgré l’opposition de groupes tutsis. Il fut assassiné par un Rwandais tutsi, quelques heures après avoir rendu publique la composition de son gouvernement.

[10] Né Charles Ndizeye Mwambutsa, en 1947, il fut le dernier roi du Burundi, du 8 juillet au 28 novembre 1966. Son assassinat, le 29 avril 1972, mit fin à la descendance mâle de la dynastie des Ganwa.

[11] Né en 1940 à Rutovu, décédé en 1983 à Mogadiscio (Somalie).

[12] Né en 1946, décédé en 2016 à Bruxelles après avoir longtemps vécu en exil à Kampala où il fut un temps mon voisin, dans le quartier de Muyanga !

[13] Né en 1949 à Rutovu. Je l’ai rencontré une fois, lors d’une visite qu’il effectua fin 1997 à Buyengero, après qu’un massacre eut été commis dans cette commune de la province de Rumonge. J’y supervisais le déchargement d’aide alimentaire du PAM pour les survivants.

[14] Front pour la Démocratie du Burundi.

[15] Né en 1955 à Mubimbi, dans la province de Bujumbura, cet ingénieur agronome issu de l’université nationale du Rwanda, à Butare, fut jeté en prison en 1985, sous le régime de Jean-Baptiste Bagaza. Avec Melchior Ndadaye, il cofonda, août 1986, à Gitega, le Front pour la démocratie du Burundi (FRODEBU). En juillet 1993, il fut nommé ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Sylvie Kinigi, sous la présidence de Melchior Ndadaye.

[16] Né en 1956, à Gishubi, dans la province de Gitega, il est devenu ministre des Affaires étrangères en juillet 1993, avant d’exercer les fonctions de président de l’Assemblée nationale de décembre 1993 au 1er octobre 1994 et de président de la République du 8 avril 1994 au 25 juillet 1996 (par intérim jusqu’en octobre 1994).

[17] Grégoire Kayibanda, né en 1924 à Tare et décédé en 1976 à Kigali, fut le premier président du Rwanda indépendant (26 octobre 1961 – 5 juillet 1973).

[18] Né en 1937 à Gisenyi.

[19] Né en 1953, à Murango, dans la province de Kayanza.

[20] Conseil National pour la Défense de la Démocratie – Forces de Défense de la Démocratie.

[21] Parti pour la Libération du Peuple hutu – Forces de Libération Nationale.

[22] Né en 1964 à Ngozi, recherché par des tueurs en 1995, il rejoignit la rébellion des FDD et fut grièvement blessé quelques mois plus tard. Condamné à mort en 1996 pour sa responsabilité dans la pose de mines anti-char ayant fait des dizaines de victimes à Bujumbura en 1995, il fut amnistié en 2003. C’est en 2001 qu’il avait pris la tête de la rébellion du CNDD-FDD. À ce titre, il fut l’un des signataires des accords de paix d’Arusha de l’an 2000. Il fut ministre de la bonne gouvernance et de l’inspection générale de l’État du gouvernement de transition du président Ndayizeye.

[23] Né en 1969 à Bujumbura, son père avait été tué lors des massacres de Hutu en 1972. C’est en 1995 qu’il rejoignit la rébellion. En 2009, il devint chef d’état-major de l’armée burundaise et, en 2013, ambassadeur du Burundi au Kenya. En 2014, il fut nommé à la tête des Services de renseignements. Après l’échec de son coup d’État de mai 2015, il s’enfuit au Rwanda et prit ensuite la tête des Forces républicaines du Burundi (FOREBU), un mouvement rebelle dont la création fut annoncée le 22 décembre 2015 et dont le but affiché est de renverser le Président Nkurunziza.

[24] 62 % des Burundais sont Catholiques tandis que 22 % se réclament de différentes Églises protestantes. Seuls 2,5 % des Burundais sont Musulmans.

[25] Durant les quelques mois passés dans ce bureau du PAM de Bujumbura, j’avais pu constater l’étendue de la corruption interne et de l’infiltration, au sein même du personnel, d’agents liés aux « Sans Échecs », la redoutable milice de jeunes extrémistes tutsi qui faisait régner la terreur dans les quartiers populaires hutu. Impuissant à assainir la situation, j’avais rendu compte de la situation à ma hiérarchie au siège du PAM. Un nouveau responsable de l’Administration et des Finances fut envoyé de Rome pour tenter de « nettoyer » le bureau. Il arriva quelques jours avant mon propre départ. J’eus le temps de lui transmettre toutes les informations que je possédais. Quelques mois plus tard, je devais apprendre qu’il avait été retrouvé mort dans sa résidence. Dans leur rapport, les autorités indiquèrent qu’il avait été tué par des cambrioleurs, alors que rien n’avait été volé dans la maison !

[26] Cette princesse, née à Giheta en 1951, fait partie de la dynastie Ganwa. Elle a passé la plus grande partie de sa vie en exil en France, où elle a exercé comme mannequin : elle fit une carrière internationale de top model chez Lanvin, où elle devint le premier mannequin noir de l’histoire. Son père, le prince Ignace Kamatari, était le frère du roi Mwambutsa IV du Burundi. Elle effectue de fréquents allers et retours entre la France et le Burundi, car elle soutient différents projets humanitaires dans son pays d’origine. Elle est en outre conseillère municipale de Boulogne-Billancourt, chargée de la solidarité internationale. En 2018, elle s’est engagée dans la lutte contre le cancer du sein et les risques liés à l’éclaircissement de la peau. Elle est aussi l’autrice du livre « Princesse des Rugo. Mon histoire », paru chez Bayard en 2001.

[27] La Chaîne de l’Espoir fut créée sous l’égide de Médecins du Monde par le Professeur Alain Deloche, en 1988. Elle devint une association humanitaire indépendante reconnue d’utilité publique en 1994. Elle est aujourd’hui présidée par le Dr Éric Cheysson. Cette association permet à des enfants malades ou handicapés, inopérables dans leurs pays, d’être opérés en France, d’y passer leur convalescence avant de rentrer chez eux. Pour plus d’information : https://www.chainedelespoir.org/fr

[28] Stolothrissa tanganyicae, menu fretin vivant uniquement dans le lac Tanganyika. Il se trouve en abondance là où la profondeur est supérieure à 100 mètres. Ces petits poissons viennent à la surface du lac la nuit. Les pêcheurs à bord de leurs pirogues n’ont alors qu’à attirer les bancs de ndakala avec de la lumière avant de les ramasser avec leurs épuisettes.

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