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Qui se souvient du comte Benedetti, illustre Bastiais?

14/05/2019 – 3:57 | No Comment | 728 views

Bastia fut fondée en 1378 par le gouverneur génois Leonello Lomellino. Il s’agissait alors, pour les autorités génoises, d’avoir une port abrité défendu par une puissante bastille (d’où le nom qui lui fut donné : la …

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Corse: lettre ouverte au Président Emmanuel Macron

Submitted by on 26/03/2019 – 12:31 No Comment | 2862 views

L’auteur à la manifestation d’Aiacciu, février 2018

Monsieur le Président,

Dans quelques jours, vous allez à nouveau fouler le sol de notre île de Corse. Votre précédent passage chez nous, en février de l’an passé, nous a laissé un très mauvais souvenir. Par votre volonté propre ou sur les suggestions de conseillers peu avisés, en moins de quarante-huit heures, vous avez multiplié les faux pas, les propos maladroits ou délibérément vexants ainsi que les humiliations mesquines, le tout avec une arrogance qui heurta la majorité des Corses. Si encore votre voyage en Corse avait permis de faire avancer certains dossiers, peut-être que tout cela aurait pu être oublié plus facilement. Mais ce ne fut malheureusement pas le cas. Sur tous les dossiers importants, votre réponse aux demandes de la majorité territoriale a été négative. Votre discours de Bastia a même été perçu, tant dans la forme que sur le fond, comme un retour en arrière, comme un reniement des engagements pris par votre prédécesseur ou même par ceux du candidat que vous étiez quelques mois plus tôt.

Pourtant Monsieur le Président, vous aviez une chance unique, une chance historique, de régler définitivement le problème corse, de tourner la page sur des décennies d’erreurs, d’incompréhensions, de mauvaise gestion et d’actions condamnables, voire criminelles, de l’État en Corse. La génération à laquelle vous appartenez ne vous rendait pourtant pas comptable des errements du passé. Vous étiez en mesure d’ouvrir un nouveau chapitre dans les relations entre Paris et la Corse. Ici en Corse, vous aviez la chance d’avoir pour interlocuteur un autre homme jeune, Gilles Simeoni, un homme ouvert et prêt au dialogue, un homme lui aussi désireux de tourner la page sur le passé. Malheureusement, vous n’avez pas su ou pas voulu saisir la main tendue ! Par votre attitude et par vos propos, vous avez au contraire creusé davantage le fossé qui, bien plus que la mer, sépare la Corse de la France continentale.

Le « grand débat national » que vous avez initié, en réponse aux contestations dont vous et votre gouvernement faisaient l’objet, est désormais clos. Pourtant, votre visite en Corse devait s’inscrire dans ce débat. En fait, dans l’île, ce fameux débat, n’a jamais vraiment commencé. Il n’avait sans doute pas lieu d’être, puisque les Corses se sont exprimés démocratiquement à plusieurs reprises, ces dernières années : en 2015 avec les élections territoriales, en juin 2018 avec les élections législatives et, de nouveau, avec les élections territoriales de décembre 2018. Chaque fois, les résultats ont été clairs, sans ambiguïté. Les Corses ont voté pour les candidats nationalistes qui ont fait campagne autour de trois questions principales, questions auxquelles vous n’avez pas voulu répondre.

Ces questions, fort simples au demeurant, quelles sont-elles ?

D’abord, il y a la question d’un véritable statut d’autonomie interne, similaire à ceux dont sont dotés depuis longtemps les autres grandes îles de la mer Méditerranée, au premier rang desquelles figure la Sardaigne, distante de onze kilomètres seulement de la Corse. Cette île sœur, autrefois miséreuse et sous développée, est devenue, en quelques décennies, bien plus développée que la Corse. Ses infrastructures routières et ferroviaires sont bien supérieures à celles de Corse et l’intérieur de l’île n’est pas désertifié comme l’est le nôtre. Pourquoi ce qui réussit en Sardaigne, en Sicile ou aux Baléares serait-il inapplicable en Corse, qui n’est pas une région de France comme les autres. L’État lui-même, dans le passé, ne l’a d’ailleurs pas traitée comme une région française à part entière. Permettez-moi d’énumérer ici quelques tristes exemples de ce traitement différencié.

Vos conseillers vous ont-ils parlé, Monsieur le Président, de l’inique loi douanière qui, de 1818 à 1912 (et qui remplaçait d’autres lois similaires) a asphyxié la Corse en taxant les produits venant de l’île à leur arrivée sur le Continent, alors que les produits continentaux ne faisaient l’objet d’aucune taxe à leur entrée en Corse ? Cette loi douanière a empêché toute tentative de développement économique dans l’île et a anéanti tout espoir de révolution industrielle.

Vous a-t-on dit que durant la Grande Guerre, la Corse a davantage perdu d’hommes que toutes les autres régions du Continent, du fait de décrets ignobles qui permirent le recrutement de pères de familles nombreuses, jusqu’à six enfants, alors qu’à partir de quatre enfants les pères continentaux n’étaient pas appelés ? Savez-vous que le 173ème Régiment d’Infanterie, régiment à grande majorité corse, a vu son effectif entièrement renouvelé, à plusieurs reprises, durant le Premier Conflit mondial, du fait du nombre effrayant de pertes qu’il eut à subir au front ? Avez-vous appris que les soldats corses bénéficiaient de moins de permissions que ceux du Continent ? En 1918, la Corse n’avait presque plus d’hommes jeunes et valides. Nombre de ceux qui rentrèrent étaient mutilés ou handicapés à vie. La Corse était devenue une île de veuves et d’orphelins.

Vous a-t-on informé que la France du Général de Gaulle avait décidé, en 1960, de faire sauter des bombes atomiques dans le massif de l’Argentella, près de Calvi, et que ce projet funeste fut abandonné grâce à la mobilisation de l’immense majorité du peuple corse ? J’ai utilisé ces quelques exemples historiques parmi tant d’autres pour vous montrer que l’État français, quand ça l’arrangeait, n’a pas hésité à violer le droit commun, à appliquer des lois ou des décrets spéciaux, toujours en défaveur de la Corse. Il n’est donc pas complètement insensé, aujourd’hui, d’exiger un statut spécial pour l’île, un statut qui la fera sortir du droit commun. Pour une fois, une telle dérogation serait en faveur de la Corse et des Corses !

La deuxième question qui tient au cœur de la majorité des Corses est celle des prisonniers, ces fameux prisonniers que vous refusez que l’on qualifie de « politiques » alors qu’ils ne sont pas des condamnés de droit commun.  Pour clore définitivement un conflit, il faut savoir tourner la page. Ceux qui, en Corse, avaient fait le choix de la violence armée, ont  eux-mêmes fait le premier pas en renonçant à cette violence. N’est-il pas grand temps, Monsieur le Président, que l’État fasse à son tour un geste de bonne volonté en proposant à l’Assemblée Nationale de voter une loi d’amnistie générale qui permettrait la libération et le retour dans leurs familles de tous ces prisonniers ? De telles lois furent souvent votées, par le passé, pour clore des pages très noires de l’Histoire de France. Les collaborateurs, même ceux qui avaient traqué des Juifs et des Résistants, en bénéficièrent, quelques années seulement après la fin du Second Conflit mondial. Les activistes du FLN et ceux de l’OAS en profitèrent aussi, dans les années 60, afin de refermer définitivement le douloureux chapitre de la Guerre d’Algérie. Les faits qui sont reprochés aux prisonniers corses sont-ils plus graves que ceux qui consistèrent à livrer des enfants juifs à l’ennemi ? Sont-ils plus affreux que les attentats et les assassinats qui ensanglantèrent les rues d’Alger ou d’Oran ? Cela fait plus de 21 ans que le Préfet Erignac, dont vous avez salué la mémoire lors de votre précédente visite en Corse, a été assassiné. Aussi ignoble qu’ait été cet acte, les personnes condamnées ont déjà passé de très longues années en prison, loin des leurs. Et l’un d’eux, condamné sans preuves ni aveux, clame toujours son innocence et sa conduite en prison a malgré tout toujours été irréprochable. D’autres crimes restés impunis ont été commis en Corse durant ces années de plomb, Monsieur le Président. Vos conseillers vous en ont-ils parlé ? Je pense en particulier à ces civils abattus par des agents des forces de l’ordre à Ajaccio en 1978. Je pense aussi à tous ces attentats commis contre des militants nationalistes, et même contre la mère, âgée, de notre regretté Edmond Simeoni. Ces lâches actions furent toutes commises par des officines liées aux services de l’État. Pour tout cela, il n’y a jamais eu de procès et les coupables, pourtant connus, n’ont jamais effectué une seule journée de prison. Si, selon vous, l’assassinat d’un préfet ne se plaide pas, celui de civils innocents aurait dû pouvoir être plaidé. Il est donc grand temps, Monsieur le Président, de refermer le triste chapitre de ces années de sang et de plomb en amnistiant toutes les personnes condamnées et en cessant d’harceler fiscalement ou administrativement tous ceux qui ont  déjà été libérés. De telles décisions ne rabaisseraient pas la France. Bien au contraire, ce serait une preuve d’intelligence qui ne pourrait que renforcer votre propre stature d’homme d’État.

La troisième question est celle de la langue corse et de sa co-officialité, aux côtés de la langue française. Dans nombre de vos voyages à l’étranger, et même en France durant certains évènements internationaux, vous vous plaisez à utiliser la langue anglaise, chose qu’aucun de vos prédécesseurs n’avaient osé faire, l’usage voulant qu’un chef de l’État français n’utilise que le Français pour s’exprimer. Or, le sabir angloaméricain servant de moyen de communication international représente pourtant une réelle menace pour la langue française. Pire, vous avez pris l’initiative de faire nommer à la tête de l’Organisation Internationale de la Francophonie la servante zélée d’une des pires dictatures, un régime qui a tout fait, depuis un quart de siècle, pour éradiquer l’usage du français au Rwanda. La défense de la langue française, qui est loin d’être la propriété exclusive de la France, ne semble donc pas être la grande priorité de votre quinquennat. Or, il y aurait beaucoup à faire en ce domaine, tant cette belle langue est malmenée, dans l’usage quotidien qu’on en fait, que ce soit dans les banlieues françaises ou dans l’audiovisuel. La langue corse quant à elle ne représente aucune menace pour la langue française. Bien au contraire. Il s’agit d’une langue latine et sa connaissance et sa pratique ne pourrait que faciliter l’apprentissage de cette autre langue latine qu’est le français. Les enfants apprenant le corse à l’école ne seront pas handicapés dans leur apprentissage du français, bien au contraire. Il est même probable qu’ils feront beaucoup moins de fautes d’orthographe que les pauvres enfants unilingues ! Ils auront aussi plus de facilités, plus tard, pour entreprendre l’apprentissage d’une troisième ou d’une quatrième langue, que ce soit l’anglais ou le chinois ! Sachez, Monsieur le Président, que le français qui est parlé en Corse est souvent meilleur que celui qui est utilisé à quelques kilomètres du Palais de l’Élysée. Les Corses aiment la culture, les Corses lisent, et la connaissance de leur langue ancestrale ne les empêche nullement d’apprécier la littérature française. Cependant, la langue corse, bannie deux siècles durant de la sphère publique, a subi, comme d’autres langues minoritaires, le rouleau compresseur des hussards noirs de l’éducation nationale, sous la IIIe République. Même si la Corse a fini par connaître un merveilleux réveil culturel, à partir des années 60 et 70, sa langue demeure menacée. La généralisation de son enseignement tant à l’école primaire que secondaire ainsi qu’un statut de co-officialité offriraient donc à cette langue des perspectives d’avenir sans pour autant menacer la langue française qui aurait bien besoin d’être mieux défendue, au niveau national et international, par les plus hautes autorités de l’État ! « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées », dit-on. Défendez la langue française, Monsieur le Président, et les Français, y compris les Corses, vous soutiendront dans cette noble tâche. Mais de grâce, laissez les Corses, chez eux, défendre et promouvoir l’usage de la langue héritée de leurs aïeux !

Certes, il existe bien d’autres problèmes, en Corse : vie chère, chômage, désertification des zones rurales, spéculation immobilière, traitement des déchets, coût exorbitant du carburant. Mais tous ces problèmes seront certainement résolus plus facilement par les autorités corses elles-mêmes, avec le soutien de la population, que par quelques énarques ou autres bureaucrates ministériels parisiens ignorant tout des réalités de notre île.

À quelques jours de votre nouvelle venue en terre corse, permettez-moi, Monsieur le Président, de vous donner un simple conseil : faites confiance à la Corse et à ses dirigeants et engagez avec eux un dialogue sincère et sans arrière-pensée. Vous entrerez ainsi dans l’Histoire de France et dans celle de la Corse comme étant le premier homme d’État français ayant eu le courage et la volonté de régler, enfin, le « problème corse » !

Bon séjour dans notre île, Monsieur le Président !

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti, 2017). Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

En 2018, Hervé Cheuzeville  est devenu éditeur en  fondant à Bastia les Edizione Vincentello d’Istria.

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