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Pour ne pas oublier : Oran, 5 juillet 1962

20/07/2018 – 10:02 | No Comment | 83 views

Le 5 juillet 1962, l’indépendance de l’Algérie était proclamée, mettant ainsi un terme à 132 années de présence française et à 8 ans de troubles sanglants qui prirent progressivement la dimension d’une véritable guerre entre …

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Jean-Pierre Bemba, libéré, est-il un homme providentiel ?

Submitted by on 14/06/2018 – 5:07 No Comment | 275 views

On entend souvent dire que lorsqu’une décision de justice est rendue, il convient de la respecter. Il arrive cependant que certaines décisions soient plus difficiles à accepter – et donc à respecter – que d’autres. C’était une décision de justice qui avait envoyé l’infortuné capitaine Alfred Dreyfus à l’île du Diable, en 1894. Fort heureusement, certains hommes courageux avaient su s’en indigner. Ils n’avaient donc pas respecté une décision de justice inique, et étaient finalement parvenus à obtenir une autre décision de justice qui effaçait la première. Moi-même, à mon très modeste niveau, il m’est arrivé de critiquer et de contester des décisions de justice, comme celle qui, en 2007, a infligé la plus lourde peine de l’arsenal judiciaire français à un berger corse, sans preuves et sans aveux.

Aujourd’hui, j’avoue être choqué par une décision de la justice internationale, rendue par la Cour Pénale Internationale. Le 8 juin dernier, les juges de la CPI ont annulé la condamnation à 18 années de prison pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité infligée à Jean-Pierre Bemba. Cette condamnation avait été prononcée par cette même Cour en 2016.  L’acquittement fut suivi le 12 juin par une décision de libérer cette personne, qui est effectivement sortie de prison le lendemain. Ce retournement de la CPI est basé sur des irrégularités qui auraient entaché le premier procès, qui s’était déroulé entre 2010 et 2016. Il se base aussi sur le fait que lorsque les faits qui lui étaient reprochés s’étaient déroulés à Bangui, en République Centrafricaine, en 2003, Monsieur Bemba se trouvait à Sun City, en Afrique du Sud, occupé à négocier les accords censés mettre fin à la guerre en République Démocratique du Congo.

Avant de revenir sur la décision de la CPI et ses probables conséquences, je souhaiterais livrer à la réflexion du lecteur ce que je sais de Jean-Pierre Bemba et sur ce qu’il est possible de lui reprocher.

Jean-Pierre Bemba à la CPI

Jean-Pierre Bemba est né en 1962 dans la province de l’Équateur, au nord-ouest du Congo-Kinshasa. Son père était le très riche et célèbre homme d’affaires Jeannot Bemba Saolona, un très proche du président Mobutu, puisqu’il dirigea, durant le règne du maréchal, la Confédération Patronale Zaïroise. Il s’occupa en particulier de la gestion de la fortune pour le moins mal acquise du dictateur. Sa fille épousa l’un des fils du président. Son fils, Jean-Pierre, est donc un pur produit du système Mobutu, ce qui lui permis de faire ses études en Belgique avant de se lancer lui aussi dans les affaires, dans l’ombre du père.  Rien ne le prédestinait donc à devenir un chef rebelle et un seigneur de la guerre. Mais, en 1997, le monde de Jean-Pierre Bemba et de ses semblables s’écroula : en quelques mois, le maréchal Mobutu, rongé par un cancer, fut balayé par une invasion rwando-ougandaise qui tentait de se dissimuler derrière un mouvement rebelle zaïrois créé pour l’occasion, l’AFDL[1], à la tête duquel on avait placé un ancien chef de guérilla discrédité et quelque peu oublié, Laurent-Désiré Kabila. Jean-Pierre Bemba fut alors contraint à l’exil. Mais il ne tarda à trouver un moyen de commencer une nouvelle vie.

Pour cela, Bemba n’hésita pas à se rendre coupable d’intelligence avec l’ennemi en temps de guerre. En 1998, en pleine guerre d’invasion, il se rendit à Kampala, la capitale d’un pays dont les troupes occupaient une large portion du territoire congolais. Il n’eut aucun scrupule à offrir ses services au président ougandais Yoweri Museveni.  Celui-ci s’empressa de les accepter. Jean-Pierre Bemba fut alors envoyé dans l’est de la RDC avec des troupes ougandaises qui purent alors s’enfoncer plus profondément encore au Congo et s’emparer d’une grande partie de la province Orientale et de celle de l’Équateur. Avec ces troupes ougandaises et leur matériel, Bemba fut en mesure de créer son propre groupe armé, baptisé « Armée de Libération du Congo », ainsi que son propre mouvement politico-militaire, le Mouvement de Libération du Congo. Cette force ainsi constituée mit l’immense territoire dont il venait de s’emparer en coupe réglée, à son propre profit et à celui de ses alliés étrangers.

Une longue série de crimes de guerre sont à mettre au passif du chef du MLC et de ses troupes. Rappelons-en certains. Tout d’abord et à deux reprises, en 2001 et en 2002, Jean-Pierre Bemba fit traverser l’Oubangui à ses hommes. Ce large cours d’eau délimite la frontière entre le territoire congolais alors sous son contrôle et la République Centrafricaine. En volant au secours du président centrafricain Ange-Félix Patassé[2], dont le pouvoir était menacé par des insurrections armées, l’ALC a mis la capitale, Bangui, à sac. Les soldats de Bemba pillèrent, tuèrent et violèrent jour après jour, créant ainsi un grand et durable ressentiment envers le voisin congolais au sein du malheureux peuple centrafricain.

Puis, en 2002, Bemba lança ses troupes à l’assaut du « fief » d’un autre chef de guerre et ancien allié, Mbusa Nyamwisi[3], en Ituri et dans la partie septentrionale de la province du Nord-Kivu. Cette opération, Bemba l’avait cyniquement baptisée « Effacez le tableau ». Elle fut marquée par la prise et la mise à sac, à deux reprises, de la petite ville de Mambasa, blottie au milieu de la grande forêt de l’Ituri. L’offensive de l’ALC fut caractérisée par d’innombrables atrocités, sur une échelle bien plus vaste qu’à Bangui. Partout, les militaires de Bemba se livrèrent à une orgie de pillages, de tueries et de viols. Déjà paupérisée par des années de guerres et d’invasions, la population rurale des zones envahies par l’ALC eut à subir un calvaire indescriptible. Les survivants, profondément traumatisés, n’oublieront jamais ces terribles mois de la fin de 2002. Des centaines de milliers de paysans durent fuir sans rien pouvoir emporter, formant un exode sans précédent. Ils échouèrent dans d’immenses camps de fortune, dans les environs de Beni. Parmi eux, il y avait des milliers de femmes de tout âge, y compris de nombreuses fillettes, victimes d’épouvantables séances de viols collectifs et à répétition de la part des soldats de Jean-Pierre Bemba. Je me trouvais à l’époque à Beni, et je fus le témoin de toute cette détresse. Les membres du personnel d’ONG, tant internationales que nationales, ont livré, alors, des témoignages accablants. Il ne s’agit certainement pas d’inventions ou d’exagérations de médias en mal de sensationnel bon marché.

Il y eut aussi l’affaire, très controversée, du cannibalisme. Certes, certaines agences de presse occidentales se plurent à en exagérer les proportions, reléguant ainsi au second plan les autres atrocités commises, tel que les viols. De malheureux Pygmées furent pourtant bel et bien tués et dévorés par les hommes de Bemba. Rappelons que les Pygmées sont les véritables autochtones du Congo. Aujourd’hui, ils ne représentent plus que moins d’un pour cent de la population congolaise. L’afforestation les a repoussés toujours plus loin ou, pire encore, les a contraints à se sédentariser dans de misérables ghettos, loin de leur habitat traditionnel. Toujours marginalisés, les Pygmées avaient pourtant tout fait pour rester en dehors d’un conflit qui ne les concernait pas. Cependant, lors de leur traversée de la grande forêt, les hommes de Bemba ne les ont pas épargnés. Soupçonnés d’être des informateurs de Mbusa Nyamwisi, nombre d’entre eux furent pourchassés et tués. Certains furent même, on l’a vu, mangés. L’anthropophagie ne fut pas, malheureusement, l’apanage des seuls hommes de l’ALC. Certaines milices ethniques de l’Ituri s’en sont aussi rendues coupables.

Hervé Cheuzeville à Beni en 2003 avec des enfants soldats démobilisés

Autre crime de guerre dont Jean-Pierre Bemba s’est rendu coupable, tout au long de la guerre : le recrutement massif d’enfants soldats dans son armée. Là encore, il est vrai que d’autres chefs de guerre se sont aussi livrés à cette pratique. Thomas Lubanga, seigneur de la guerre de l’Ituri, a d’ailleurs été condamné par la CPI pour avoir recruté des enfants soldats.

En 2003, on l’a vu, Jean-Pierre Bemba signa les accords de paix de Sun City, aux termes desquels il put devenir l’un des trois vice-présidents de la République Démocratique du Congo pendant la période de transition devant conduire aux élections générales. Il se présenta à l’élection présidentielle de 2006 et arriva en tête du premier tour, avant de faire face au président sortant, Joseph Kabila, au second.

Je soupçonne que les crimes pouvant lui être reprochés l’incitèrent à prétendre à la magistrature suprême. Jean-Pierre Bemba craignait pour son avenir immédiat. Il savait que la Cour Pénale Internationale s’intéressait à lui, tant pour les atrocités commises en RCA que pour celles commises en RDC. La CPI, craignant de faire dérailler le fragile processus de paix, attendait probablement la fin des élections avant de lancer un mandat d’arrêt international contre lui. Bemba devait donc à tout prix devenir président afin d’obtenir l’immunité conférée par cette fonction !

Bemba fut cependant battu au second tour de l’élection.  À l’époque je fus choqué de constater qu’un électeur congolais sur cinq avait porté son suffrage sur un homme au si lourd passé. Certes, ce ne sont pas les électeurs des régions martyrisées par l’ALC qui ont le plus voté pour Bemba. Les résultats ont montré que ce dernier avait réussi à obtenir plus de 60% des voix dans la capitale, Kinshasa. Ce que je trouvais inquiétant et porteur de menaces pour l’avenir du pays était le fait que ceux qui avaient eu la chance de ne pas subir les exactions de la soldatesque de Bemba n’aient pas hésité à voter pour celui qui avait tant fait souffrir d’autres Congolais. Ne s’agissait-il pas là d’une forme d’indifférence, voire de mépris, à l’égard des victimes ? Cet amer constat me remplit alors d’inquiétude pour le futur du Congo en tant que nation.

Après les élections, l’ex-vice-président et ex-candidat refusa que sa garde personnelle, issue de l’ALC, fut intégrée au sein des nouvelles Forces Armées de la République Démocratique du Congo, composées d’éléments provenant des différentes anciennes rébellions et de l’armée gouvernementale. Ce refus fut la cause de sanglants affrontements en pleine ville de Kinshasa, entre la garde de Bemba et les soldats gouvernementaux. Ces combats du 22 janvier 2007 firent plus de deux cents morts et Bemba dut alors se réfugier à l’ambassade d’Afrique du Sud, avant de parvenir à quitter le pays. Il s’exila au Portugal, pays dont une partie de ses ancêtres paternels étaient originaires. Il fut finalement arrêté à Bruxelles le 24 mai 2008 après que la CPI eut émis un mandat d’arrêt international à son encontre, pour les crimes de guerre (assassinats, viols, pillages) commis en République Centrafricaine entre le 25 octobre 2002 et le 15 mars 2003. Il fut ensuite transféré à La Haye, ville où siège la CPI. Le 15 juin 2009, deux chefs d’accusation pour crimes contre l’humanité et trois autres pour crimes de guerre lui furent notifiés. On sait ce qu’il en advint : condamné à dix-huit années d’emprisonnement en 2016, il fit appel de sa condamnation et fut finalement acquitté le 8 juin dernier. Entre temps, en octobre 2016, il avait été jugé coupable, lors d’un second procès, de subornation de témoins et condamné à un an de prison et 300 000 euros d’amende. Il avait en effet été prouvé que des agents de Bemba étaient parvenus à « convaincre » certains témoins de ne pas témoigner ou de modifier leurs témoignages, lors du premier procès. J’avais moi-même été témoin de ce genre de pratiques en Ituri, dans d’autres affaires jugées par la CPI. Il convient aussi de rappeler que si Jean-Pierre Bemba a été condamné puis acquitté pour les crimes commis en Centrafrique, il n’a encore jamais été inquiété pour ceux commis dans son propre pays, la République Démocratique du Congo.

Aujourd’hui, cette nouvelle de la libération de Jean-Pierre Bemba ravive en moi l’inquiétude qui me taraudait déjà lors de l’élection présidentielle de 2006. Dans l’ancien Zaïre, le président Joseph Kabila est discrédité et il est isolé internationalement. Il a usé de tous les subterfuges possibles afin de prolonger son mandat de cinq ans, censé être le dernier, qui s’achevait en décembre 2016. L’élection présidentielle est désormais prévue pour décembre 2018. Alors qu’il gardait le silence sur ses intentions réelles, il a annoncé le 13 juin qu’il respecterait la constitution à la lettre et qu’il n’avait donc pas l’intention de se représenter. A-t-il trouvé un « Medvedev » congolais qui pourrait occuper le fauteuil présidentiel pendant cinq années, tout en lui permettant tirer les ficelles depuis les coulisses ? Il est encore trop tôt pour l’affirmer. L’opposition congolaise est divisée, aucune personnalité politique ne fait vraiment l’unanimité pour une candidature unique. L’un de ceux qui pouvait avoir une chance, le richissime homme d’affaire katangais Moïse Katumbi[4], a été contraint de s’exiler afin d’échapper à un véritable acharnement judiciaire à son encontre. Étienne Tshisekedi, le leader charismatique de l’UPDS[5] et opposant historique à Mobutu et Kabila père et fils est décédé en 2017 et son fils Félix peine à s’imposer au sein de son propre parti. Le discrédit du pouvoir en place et la division de l’opposition pourraient donc ouvrir un véritable boulevard à Jean-Pierre Bemba s’il décidait de se lancer dans cette aventure en rentrant au pays. Déjà très populaire à Kinshasa et dans l’ouest du Congo en 2006, sa popularité semble avoir encore augmenté durant ses dix années d’emprisonnement à La Haye. Il fait désormais figure de « martyr » et d’homme providentiel chez de nombreux Congolais.

Il ne m’appartient pas de juger le choix éventuel que feront les Congolais en décembre prochain si les élections devaient effectivement avoir lieu. J’espère seulement qu’ils se souviendront des innombrables victimes des seigneurs de la guerre de partie orientale du pays ainsi que de celles du pays voisin, la République Centrafricaine. Quant à Jean-Pierre Bemba, j’espère que les dix années qu’il vient de passer en prison lui auront permis de méditer sur le passé et sur les souffrances que ses hommes ont infligé aux populations qui vivaient dans les zones contrôlées par son groupe armé. Depuis sa libération, il n’a pas encore fait de déclaration publique. Ses premiers mots d’homme libre seront-elles pour les victimes congolaises et centrafricaines ? Si tel devait être le cas il pourrait alors commencer à prendre une stature d’homme d’État et tenter de faire oublier son ancien costume de chef de guerre inféodé à l’étranger.

Hervé Cheuzeville, 14 juin 2017

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti,2017). Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ). Depuis septembre 2017 il présente également une chronique mensuelle sur Radio Courtoisie.

[1] Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération.

[2] Président de la République Centrafricaine de 1993 à 2003, décédé en 2011.

[3] Durant la seconde guerre du Congo (1998-2003), il fut chef du RCD-Kisangani-Mouvement de libération, faction pro-ougandaise du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD), mouvement « rebelle » congolais fondé en 1998 pour servir de paravent à la seconde invasion de la RD Congo par les troupes rwandaises et ougandaises.

[4] Ancien gouverneur du Katanga et président de la plateforme électorale « Ensemble pour le changement », il a été désigné, en mars 2016, candidat à la présidence par les opposants du G7, une coalition de 7 partis de l’opposition politique congolaise. Il est président du « Tout Puissant Mazembe », un célèbre club de football de Lumbumbashi.

[5] Union pour la Démocratie et le Progrès Social.

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