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Joyeux Noël !

07/11/2017 – 3:36 | No Comment | 197 views

Ma chronique d’aujourd’hui sera davantage une lettre ouverte qu’une véritable chronique. Cette lettre s’adresse à la municipalité de Bastia, ville d’où ces lignes sont écrites, mais aussi et très certainement à la plupart des municipalités …

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La différence: une nouvelle d’Hervé Cheuzeville

Submitted by on 04/11/2016 – 5:25 No Comment | 666 views
Rossignol et Kepe

 

Le 23 septembre dernier, Edilivre relançait pour la quatrième année consécutive son concours de nouvelles « 48H pour écrire ». Le thème, annoncé à la première minute des 48 heures: la différence. Je participe rarement à ce genre de concours. Mais ce jour-là, je ne sais pourquoi, je me suis mis à écrire et j’ai ensuite soumis mon texte. Les résultats ont été annoncés aujourd’hui, 4 novembre. Bien sûr, je n’ai pas remporté le concours. Mais je souhaite à présent proposer cette nouvelle à mes lecteurs d’ici et d’ailleurs. Mon texte est une fiction, mais inspiré de faits réels, de faits vécus. Si ce texte vous plait, je vous demande de le faire circuler, de le « partager » sur vos réseaux sociaux, de le commenter. Ce sera pour moi la plus belle des récompenses. Merci d’avance. Voici mon texte:

Sur la scène de la salle paroissiale de Cahi, un groupe de jeunes garçons et filles se produisait devant une assistance clairsemée. Cahi est une banlieue de Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu. Peut-on réellement parler de « banlieue » ? Il s’agit plutôt d’un vaste bidonville, s’étageant sur les flancs d’abruptes collines qui furent jadis verdoyantes avant que les arbres ne soient remplacés par ces cabanes faites de bric et de broc. D’étroits sentiers escarpés et boueux reliaient ces habitations sommaires les unes aux autres. C’est au centre de ce quartier surpeuplé et miséreux que s’élevait la salle où  cette petite fête du 16 juin se déroulait. Que célébraient donc ces jeunes qui dansaient et chantaient au rythme entrainant d’une rumba congolaise produit par une guitare électrique hors d’âge et une batterie délabrée ? À l’instar de tous les jeunes du continent, ils fêtaient les droits de l’enfant, cette journée commémorant le massacre de 1976, lorsque la police du régime sud-africain avait abattu des dizaines de lycéens refusant d’étudier l’afrikaans, la langue qui, pour eux, était celle de l’oppresseur.

Le public, assis sur des bancs de bois, était composé d’habitants du quartier et de parents des membres du groupe. Tous les yeux semblaient fixés sur un garçon qui, comme ses camarades, se déhanchait sur la scène. Non qu’il dansa mieux que les autres. Non, s’il attirait ainsi l’attention c’était pour sa différence. Qu’avait-il donc de particulier ? Il n’était ni mieux habillé, ni plus élancé, ni plus petit. Ce qui frappait, c’était sa peau d’un blanc laiteux et ses cheveux qui, bien que crépus, étaient jaune paille.

Aubin était albinos. Il avait 14 ans mais on lui en donnait 10. Sa différence, il ne l’avait pas choisie. Il était né avec. Elle lui avait valu d’être rejeté par sa maman, qu’il n’avait pas revue depuis des années, son nouveau mari ne supportant pas d’avoir un enfant aussi différent chez lui. Sa grand-mère était la seule à lui avoir apporté de l’affection. Mais elle n’était plus, emportée quelques mois plus tôt par une maladie dont il ignorait le nom, après avoir été chassée de l’hôpital, faute d’argent. Après le deuil traditionnel de trois jours qui avait rassemblé la famille, la tante d’Aubin était repartie sans lui, sans même lui dire adieu. Sans doute avait-elle eu honte d’avouer que son mari ne l’accepterait jamais.

Alors qu’il faisait de son mieux pour suivre le rythme de la batterie, Aubin se sentait presque heureux. Cette rumba lui faisait oublier son sort d’albinos, une malédiction venue d’on ne sait où qui faisait qu’il lui était impossible de déambuler dans le quartier sans que d’autres enfants ne le pourchassent en criant « zeru, zeru ! », une expression swahilie très péjorative désignant des êtres ressemblant à des fantômes. Parfois même, des garnements lui lançaient des cailloux. Sa scolarité fut longtemps erratique, un mois en classe, un mois dans la rue, faute d’argent pour payer le minerval[1]. Même lorsqu’il pouvait aller à l’école, il apprenait peu. Relégué au fond de la salle en terre battue occupée par plus de 80 autres élèves, la maîtresse l’ignorait. C’était au premier rang qu’il aurait dû être, tant sa vision était déficiente, comme celle de tous les albinos. Il se sentait marginalisé. À la récréation, personne ne s’amusait avec lui. Il restait assis par terre, clignant des yeux, ébloui par le soleil, apercevant tout juste les autres enfants jouer sans lui.

Mais là n’était pas le pire. Depuis toujours, Aubin vivait dans la crainte. Une peur lancinante le rongeait. Il savait que d’autres albinos, souvent des enfants, avaient disparu. D’horribles histoires circulaient. On racontait que ces albinos dont on était sans nouvelles avaient été tués, sacrifiés au nom de croyances d’un autre âge. Aubin avait entendu dire que des sorciers utilisaient leurs membres, leurs organes ou leur peau pour fabriquer d’immondes philtres, potions ou gris-gris censés apporter la fortune, la réussite ou l’amour aux individus ayant payé pour se les procurer. La nuit, il se réveillait tout tremblant, après avoir fait d’horribles cauchemars durant lesquels, chaque fois, il tentait d’échapper à des poursuivants. L’autre jour, il avait entendu à la radio le témoignage de ce père de triplés qui racontait comment il recevait des appels menaçants d’inconnus lui annonçant qu’ils viendraient lui arracher ses bébés albinos pour les sacrifier lors d’infâmes rituels. Aubin, aussi loin que remontaient ses souvenirs, ne se souvenait pas d’avoir vécu sans être hanté par l’épouvante.

En cette journée du 16 juin, Aubin parvenait enfin à surmonter sa peur, alors qu’il dansait avec les autres. D’où lui venait cette étrange sensation de bonheur ? Six mois plus tôt, un jeune homme était venu voir sa grand-mère. Il avait aperçu Aubin dans une ruelle alors qu’il errait tristement après avoir été une fois de plus chassé de l’école, le minerval n’ayant pas été payé. Paul, c’était le nom du jeune homme, était venu s’enquérir de sa situation. La grand-mère lui avait alors raconté sa triste histoire. Puis, il s’en était allé. Aubin avait cru ne jamais le revoir. Grande fut sa surprise lorsqu’il vit Paul s’assoir à côté de lui sur la natte, lors de la cérémonie du deuil, après la mort de sa grand-mère. Il lui avait parlé avec des mots simples mais affectueux. Aubin n’en revenait pas. On s’adressait tellement rarement à lui! Paul lui avait parlé de son groupe musical, composé d’enfants défavorisés du quartier et il lui avait proposé d’en devenir membre. Sa première réaction fut d’avoir peur. Ce jeune homme cherchait-il à l’attirer dans un  traquenard, était-il envoyé par un sorcier ? Mails le lendemain Paul était revenu avec François, un jeune albinos d’une vingtaine d’années qui lui expliqua tout l’intérêt qu’il aurait à rejoindre le groupe. Il s’était laissé convaincre.

Désormais, Aubin faisait partie du groupe. Il ne manquait aucune répétition. Les autres enfants lui avaient fait bon accueil. Ils lui souriaient et lui parlaient avec gentillesse. Il en oubliait presque sa différence que ses nouveaux amis ne semblaient plus remarquer. Grâce aux petites sommes collectées lors des concerts, Paul l’avait inscrit à l’école primaire où il enseignait. Pour la première fois de sa vie, Aubin ne craignait plus d’être chassé, son minerval étant payé régulièrement. En classe, il était assis au premier rang, afin de pouvoir distinguer ce qui était écrit au tableau. Privilège inouï, on l’avait dispensé du port du short et de la chemisette réglementaires : il venait en classe vêtu de la chemise à manches longues et du pantalon offerts par Paul. Cela lui permettait de protéger sa peau blanche des ardeurs du soleil, sur le chemin de l’école et pendant les récréations. Il connaissait les effets dévastateurs des rayons solaires : lorsqu’il était bras nus et jambes nues, des tâches noires apparaissaient sur sa peau. Paul lui avait aussi trouvé une famille d’accueil. Il réussissait désormais à mener une vie presque normale, une vie d’enfant comme les autres.

Oui, en ce 16 juin, Aubin se sentait heureux de danser avec ses amis. Pour la première fois, les regards qu’il sentait fixés sur lui ne lui faisaient pas peur. Aubin en oubliait presque ses terreurs passées. Il se sentait bien et avait conscience d’être apprécié de tous. Cette différence, en s’estompant, était la véritable raison de sa joie. Il ne se sentait plus étranger sur sa terre, il abordait l’avenir avec confiance. Aubin ne voulait plus regarder en arrière. Il n’aspirait désormais qu’à une seule chose : que l’on oublie enfin sa différence afin que lui aussi puisse l’oublier. Car cette maudite différence de couleur de peau, pour un enfant albinos, est une croix beaucoup trop lourde à porter !

Hervé Cheuzeville

(Hervé Cheuzeville, est l’auteur de six livres et de nombreux articles et chroniques. Son dernier ouvrage « Des Royaumes méconnus » est paru chez Edilivre en deux tomes, le premier consacré à des royaumes d’Asie, le second à des monarchies africaines. Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina. Voici le lien pour commander son dernier livre: http://www.edilivre.com/catalog/product/view/id/764493/s/des-royaumes-meconnus-2-royaumes-d-afrique-254e1a90c8/#.VzbyBHrNP6Z )

[1] Frais de scolarité, en français de Belgique (et du Congo-Kinshasa).

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