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Pour ne pas oublier : Oran, 5 juillet 1962

20/07/2018 – 10:02 | No Comment | 83 views

Le 5 juillet 1962, l’indépendance de l’Algérie était proclamée, mettant ainsi un terme à 132 années de présence française et à 8 ans de troubles sanglants qui prirent progressivement la dimension d’une véritable guerre entre …

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La Roumanie a perdu son Roi de cœur

Submitted by on 03/01/2018 – 10:56 No Comment | 1 775 views

Le 5 décembre dernier mourait l’académicien Jean d’Ormesson. La nouvelle de son décès fut occultée dès le lendemain matin par l’annonce de la disparition d’une grande vedette de la chanson. Pendant une semaine, jusqu’aux funérailles dites « populaires » de ce chanteur, le 9 décembre à Paris, et à son enterrement deux jours plus tard dans l’île de Saint-Barthélemy, aux Antilles, la France fut littéralement anesthésiée par les grands médias. La planète semblait s’être arrêté de tourner. Il ne se passait plus rien ailleurs dans le monde. La Syrie, le Yémen, la Libye, la crise migratoire, tout était oublié. Les journaux télévisés n’étaient que rétrospectives de la carrière de la vedette, témoignages à n’en plus finir de ses amis et de ses fans qui rivalisaient d’hystérie émotionnelle. Les obsèques furent retransmises en direct sur la principale chaîne de télévision du service public, comme s’il s’était agi d’un chef d’État. Le président de la République lui-même y assista, allant jusqu’à prononcer l’éloge funèbre du défunt !

Pour ma part, durant cette semaine de décembre où la France sombra dans la démesure médiatico-émotionnelle, je me suis plutôt intéressé au décès et aux funérailles d’une autre personnalité dont nos grands médias ne se firent point l’écho. En effet, le 5 décembre, jour des décès de l’académicien et du chanteur, le dernier chef d’État de la période de la Seconde Guerre mondiale[1] rendait son dernier soupir à Aubonne, en Suisse. Le 16 décembre, j’ai eu le privilège de suivre la retransmission en direct de ses funérailles nationales à la télévision roumaine. Car l’homme qui venait de disparaître à l’âge respectable de 96 ans n’était autre que le roi Michel Ier de Roumanie. Les images diffusées à la télévision étaient très impressionnantes. Le cercueil de l’ancien souverain avait été mis sur un affut de canon. Il était recouvert du drapeau royal, surmonté de la couronne placée sur un coussin. L’affut était tiré par un gros véhicule blindé de l’armée, roulant au pas. Cet attelage a traversé toute la ville dans une procession interminable, pour atteindre la cathédrale patriarcale de Bucarest. Le cortège était ouvert par des soldats en tenue d’apparat, à la démarche lente et solennelle. Le premier d’entre eux portait une grande croix sur laquelle était gravé le nom de Mihaï (Michel, en roumain) et « 1921-2017 ». De chaque côté de lui marchaient deux autres soldats, chacun portant une bannière religieuse. L’uniforme de ces militaires était composé d’une veste bleue serrée à la taille par un ceinturon doré, d’un pantalon blanc et de hautes bottes noires et brillantes. Ils étaient coiffés d’un shako doré et bleu, surmonté d’une plume rouge. Le clergé orthodoxe et ses prêtres revêtus de vêtements liturgiques dorés suivaient les soldats, précédant le véhicule tirant le cercueil royal.

Tout le long du cortège, de chaque côté des larges avenues de Bucarest se massait la foule qui n’avait pas hésité à braver le froid presque hivernal afin de rendre un dernier hommage au roi Michel. D’innombrables bouquets de fleurs blanches étaient jetés devant le véhicule blindé ou sur le cercueil. Grande était l’émotion de ces Roumains, nés pour la plupart longtemps après le départ en exil de leur souverain, le 30 décembre 1947. La messe de funérailles fut célébrée en la cathédrale patriarcale de Bucarest par Daniel Ciobotea, Archevêque de Bucarest, Métropolite de Munténie et Dobrogée, Locum Tenens de Césarée de Cappadoce, Patriarche de toute la Roumanie et président du Saint Synode. Il était entouré par de nombreux évêques et prêtres de son Église. Dans l’assistance, on remarquait la présence de nombreux membres de familles royales européennes : le roi de Suède, le roi Jean-Charles et la reine Sophie d’Espagne, le prince Charles du Royaume-Uni, le Grand-Duc Henri de Luxembourg, les princes héritiers de Norvège et du Danemark, la princesse Astrid de Belgique[2]. La princesse Mouna, mère du roi de Jordanie, était également présente. La famille royale de Roumanie, était placée de chaque côté du cercueil. La fille aînée du roi, la princesse Margareta et son mari, étaient assis sur de hautes cathèdres ressemblant fort à des trônes royaux.

Après la messe, le cortège traversa toute la ville pour aller à la gare de Bucarest. Cette fois, le cercueil avait été déposé à l’arrière d’une longue Bentley noire. Un véhicule identique suivait, transportant la couronne et les gerbes. Des gardes à cheval faisaient escorte au convoi funéraire. Là encore, la foule était au rendez-vous, se pressant le long des grandes avenues et jetant continuellement des bouquets de fleurs blanches. Le cercueil fut ensuite installé à bord d’un wagon. Une garde d’honneur composée de plusieurs soldats se rangea de chaque côté de la bière, toujours recouverte du drapeau et surmontée de la couronne. La famille royale monta dans le même wagon et le train prit la direction de Curtea de Argeș, une petite ville située à 150 km de la capitale, au pied des Carpates. C’est là que se trouve le monastère servant de nécropole royale. À la sortie de la gare de Bucarest, la foule était encore là, cette fois le long de la voie ferrée. Même les quais des petites gares de province traversées étaient noires de monde. Chacun avait fait le déplacement afin de saluer une dernière fois le roi défunt. La nuit était tombée depuis longtemps lorsque le train atteignit la gare de Curtea de Argeș, où une garde d’honneur, le clergé local et une grande foule attendait, malgré le froid. Les soldats déchargèrent le cercueil et le placèrent dans le corbillard qui le transporta ensuite au monastère, roulant au pas dans l’obscurité, avec des centaines, voire des milliers de Roumains au bord de la route.

L’église du monastère de Curtea de Argeș, gros cube de marbre blanc, brillamment éclairée, resplendissait au milieu de la nuit. Le cercueil fut accueilli par le clergé et transporté par les soldats à l’intérieur. Une courte cérémonie religieuse eut lieu, en présence de la famille royale. Puis, la bière fut portée à l’extérieur jusqu’à la nécropole royale, bâtiment distinct de l’église. Seule la famille du défunt put l’accompagner à l’intérieur et les grandes portes furent refermées pour la laisser vivre dans l’intimité le dernier acte de cette longue journée de deuil, à savoir la mise au tombeau. Pendant ce temps, les canonniers, à l’extérieur, tiraient vingt-et-un coups canons. Les habitants, toujours aussi nombreux, étaient encore là, emmitouflés, un cierge à la main.

Je garderai un sentiment étrange de cette journée passée à regarder la télévision roumaine. La Roumanie est une République de puis sept décennies. Le pays a subi le joug communiste de 1944 à 1989, elle a connu le pire avec la folie des grandeurs du couple Ceausescu, à partir de 1965. Durant toute cette période, tout a été fait pour effacer jusqu’au souvenir la monarchie. Précisons d’ailleurs que cette dynastie n’était même pas originaire de Roumanie puisqu’il s’agissait d’une branche de la famille Hohenzollern-Sigmaringen, elle-même issue de la dynastie prussienne des Hohenzollern. C’est en effet Karl, un prince Hohenzollern-Sigmaringen qui, en 1866, fut élu par le Parlement roumain prince de Roumanie avant d’être proclamé roi en 1881 sous le nom de Carol Ier. Lorsque le roi Michel partit en exil, en 1947, la monarchie roumaine n’était donc même pas centenaire ! En toute logique, cette parenthèse royale aurait donc dû être oubliée par les Roumains, 70 ans après la proclamation de la République. Les images vues ce 16 décembre à la télévision m’ont pourtant convaincu du contraire. Comment expliquer un tel engouement pour la monarchie, une telle émotion depuis l’annonce du décès de celui qui fut roi il y a bien longtemps ? Pour répondre à cette question, il convient de faire un retour en arrière afin d’évoquer la vie de l’illustre défunt.

Michel, né le 25 octobre 1921 à Sinaia, était le fils du roi Carol II, mais, curieusement, il ne succéda pas à son père. C’est même l’inverse qui se produisit. Car à la mort du roi Ferdinand Ier[3], son fils Carol n’a pas pu monter sur le trône : le roi défunt avait en effet désigné son petit-fils Michel pour lui succéder.  Qu’est-ce qui avait donc pu pousser le roi Ferdinand à prendre une telle décision, en 1925 ? Son fils Carol avait épousé en 1921 la princesse Hélène de Grèce[4]. Mais Carol avait une maîtresse nommée Elena (alias Magda) Lupescu, une Roumaine d’origine juive. C’est cette vie privée relativement dissolue qui incita Ferdinand Ier à transmettre la couronne à son petit-fils Michel, le fils aîné de Carol. C’est donc un enfant de six ans qui, le 28 juillet 1927, accéda au trône de Roumanie. Une régence fut mise en place. Quant à Carol, il avait quitté le pays avec sa maîtresse pour s’installer à Nice, où il menait grand train. Ayant rapidement dilapidé sa fortune sur la Côte d’Azur, il finit par penser qu’il serait sans doute préférable de rentrer tenter sa chance dans son pays, ce qu’il fit en juin 1930. Le parti paysan, qui le soutenait, parvint à faire voter par le Parlement l’abrogation de son acte de renonciation à la Couronne. Cela permit au prince de devenir roi sous le nom de Carol II, succédant ainsi à son fils. Le nouveau roi joua un rôle politique croissant, menant une lutte incessante contre l’extrême-droite incarnée par la « Garde de Fer », un parti doublé d’une milice, xénophobe et antisémite. Ce mouvement qualifia d’ailleurs le souverain de « parasite étranger de la nation roumaine ». Désapprouvant son style de vie l’Église roumaine était également hostile à Carol II. Ce dernier mena aussi le combat contre le Parti communiste, soutenu et étroitement contrôlé par l’URSS. Enfin, le roi dut également faire face à l’opposition des partis démocratiques qui critiquaient son autoritarisme. Le pays faisait alors partie de la « Petite Entente », une alliance militaire soutenue par la France qui rassemblait, outre la Roumanie, le Royaume de Yougoslavie et la République de Tchécoslovaquie. Les accords de Munich de septembre 1938, qui dépecèrent la Tchécoslovaquie, mirent fin à cette alliance, causant une grave crise politique en Roumanie. Le roi modifia alors la constitution démocratique de 1923, instaurant ce qui fut qualifié de « dictature carliste ». Carol II, doté de pouvoirs étendus, poursuivit la lutte contre les partis extrémistes, n’hésitant plus à utiliser lui aussi la violence. En politique étrangère, il resta fidèle à l’alliance avec la France et le Royaume-Uni, tout en cherchant à ménager l’Allemagne et l’URSS. Il ignorait cependant que le pacte germano-soviétique, conclu à Moscou le 23 août 1939, concernait également son pays. Lorsque l’Allemagne puis l’URSS envahirent la Pologne, en septembre, il permit à environ 85 000 soldats et officiers rescapés de l’armée polonaise traverser la Roumanie puis s’embarquer sur des navires roumains au port de Constantza afin de gagner Alexandrie, d’où ils purent continuer la lutte contre l’Allemagne aux côtés des forces britanniques. Le gouvernement polonais, de nombreux réfugiés ainsi que le trésor de la banque nationale purent être mis à l’abri par la même voie, ce qui suscita la colère d’Hitler. L’écroulement de la France en mai-juin 1940 priva la Roumanie de son principal soutien militaire. Quant à la Grande-Bretagne, elle avait suffisamment à faire de son côté pour défendre son propre sol face à une invasion allemande qui semblait imminente. Hitler et Staline avaient désormais les mains libres pour mettre en application les closes secrètes de leur pacte, en ce qui concernait la Roumanie. Carol II le comprit rapidement lorsqu’il reçut un ultimatum soviétique le 28 juin 1940, lequel fut suivit par l’invasion et l’occupation de tout le nord-est du pays par l’Armée Rouge : la Bessarabie et la Bucovine du Nord furent annexées à l’URSS, la première devenant la République Socialiste Soviétique de Moldavie et la seconde étant rattachée à la République Socialiste Soviétique d’Ukraine. En une semaine, la Roumanie avait perdu plus de cinquante mille kilomètres carrés de son territoire national et 16% de sa population ! Mais ce n’était pas la fin des épreuves. Depuis que le traité de Trianon de 1920 avait fixé les frontières de l’Europe centrale, après la disparition de l’empire Austro-Hongrois, la Hongrie, s’estimant lésée par ledit traité, ne rêvait que d’incorporer dans une « Grande Hongrie » les territoires roumains peuplés de Magyars. Le fait que Carol II ait cédé à l’ultimatum soviétique encouragea la Hongrie et la Bulgarie à revendiquer eux aussi des territoires roumains qu’ils estimaient leurs. Les pressions allemandes sur le roi Carol, désormais privé de tout soutien international, le contraignirent à accepter, le 30 août 1940, le « second arbitrage de Vienne », en fait un véritable diktat imposé par l’Allemagne et l’Italie. La Hongrie pouvait tranquillement annexer la Transylvanie du Nord, soit 43 492 km² peuplés par 2,6 millions d’habitants, dont seule une partie était de langue magyare (plus de 200 000 personnes de langue roumaine furent d’ailleurs rapidement expulsées par les autorités hongroises). Quant à la Bulgarie, elle récupérait la Dobrogée méridionale[5] (7412 km² et 400 000 habitants) située au sud-est de la Roumanie, entre la rive sud du Danube et la mer Noire. En l’espace de deux mois de l’été 40, Carol II avait été contraint de céder un tiers du territoire et de la population de son pays à ses voisins. Les closes secrètes du pacte germano-soviétique, concernant la Roumanie, avaient ainsi été appliquées : une petite partie du pays était devenu soviétique, le reste passant dans la zone d’influence allemande. Totalement déconsidéré aux yeux de son peuple, qui n’avait pas compris que, privé du soutien de la France et de la Grande-Bretagne, leur souverain était parvenu à éviter à la Roumanie le sort de la Pologne, totalement rayée de la carte moins d’un an auparavant. Sous la pression, le 5 septembre, il dut nommer l’ancien ministre de la Guerre, le général Ion Antonescu, président du conseil. Dès le lendemain, le nouveau chef du gouvernement organisa un coup d’État avec l’aide de l’armée et de ses alliés de la Garde de Fer. Il contraignit ensuite Carol II à abdiquer en faveur de son fils et à quitter le pays. Le roi s’exila à Estoril, au Portugal, où le dictateur Salazar lui donna une belle villa ; il y mourut en 1953. Avant cela, en 1947, il avait enfin épousé sa maîtresse Elena Lupescu. À Bucarest, Antonescu forma un gouvernement autoritaire et pro-allemand. Dès le 8 octobre, Antonescu laissa l’armée allemande entrer en Roumanie.

C’est donc dans les pires circonstances que Michel redevint roi, alors qu’il n’avait pas encore 19 ans. De ces années de règne dans l’ombre du « Conducător[6] » Antonescu, le roi Michel devait dire : « J’ai appris à ne pas dire ce que je pense et à sourire à ceux que je hais le plus ». Le dictateur se voulait être le « Pétain roumain » (il ne devait d’ailleurs pas tarder à s’accorder la dignité de maréchal !) Si ce nationaliste conservateur chrétien et antisémite était plus proche du modèle franquiste qu’hitlérien, Antonescu n’en établit pas moins une véritable dictature et il fut sans pitié avec ses adversaires. Dès 1941, il rompit d’ailleurs avec la Garde de Fer qui l’avait aidé à prendre le pouvoir et qui, elle, était véritablement d’idéologie nazie. Obsédé par la récupération des territoires perdus, il s’aligna sur l’Allemagne et lança son armée à l’assaut de l’Union Soviétique lorsqu’Hitler déclencha l’Opération Barbarossa le 22 juin 1941. Non seulement la Bessarabie fut récupérée, mais aussi d’autres territoires furent conquis. Une vaste partie de l’Ukraine, situé entre les fleuves Dniestr et Boug et que l’on nomma « Transnistrie » fut annexée, y compris la grande ville portuaire d’Odessa, après de durs combats aux côtés de l’armée allemande. Antonescu refusa de livrer les Juifs roumains aux Allemands, mais il les fit rafler et déporter en Transnistrie, ainsi que les résistants et les Roms, où on les laissa mourir de froid et de dysenterie[7]. Les forces roumaines se rendirent également coupables de nombreux massacres de masse dans ces territoires nouvellement conquis. La Roumanie est le pays qui fournit le plus important contingent non allemand durant cette guerre contre l’URSS. Cependant, les armées roumaine et allemande durent faire face à la résistance puis à la contre-offensive soviétique. En février 1943 les Roumains payèrent un lourd tribut au désastre de Stalingrad, durant lequel ils perdirent 220 000 hommes, morts ou prisonniers. Un nombre important de ces derniers préféra d’ailleurs se rallier aux Soviétiques, intégrant deux divisions roumaines qui combattirent aux côtés de l’Armée Rouge.  Dès le mois de mars 1944, cette dernière pénétra dans le nord-est de la Roumanie. Depuis sa montée sur le trône de Roumanie, le roi Michel n’avait guère pu s’opposer aux menées du dictateur, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Cependant, il était parvenu à protéger des responsables politiques de l’ancien régime démocratique. Il avait également soutenu, en sous-main, la résistance roumaine, facilitant même l’exfiltration de pilotes alliés tombés en territoire roumain. Le 23 août 1944, le roi organisa un coup d’État, en accord avec des hommes politiques pro-alliés. Cela permit l’arrestation d’Antonescu[8]. Michel Ier put alors annoncer le ralliement de son pays aux alliés et déclarer la guerre à l’Allemagne, tout en ouvrant le territoire roumain à l’Armée Rouge. Les Soviétiques, dans un premier temps, ne tinrent pas compte du changement politique intervenu à Bucarest. Ils poursuivirent leur offensive jusqu’au 12 septembre, date à laquelle ils accordèrent un armistice à la Roumanie, tout en la considérant comme un pays ennemi vaincu et en l’occupant. Ils soutinrent le parti communiste, dont les responsables étaient rentrés au pays dans les fourgons de l’Armée Rouge qui prit le pouvoir le 6 mars 1945 à la faveur d’un coup d’État. Le roi fut contraint de nommer un gouvernement prosoviétique à dominante communiste.  En août 1939, son père Carol II ignorait que le sort de son pays avait été décidé lors de la signature du pacte germano-soviétique. En mars 1945, Michel Ier ne savait pas non plus que le destin de la Roumanie avait été scellé dès le 9 octobre 1944 lors de la conférence de Moscou entre les Alliés. La Roumanie avait été cédée à Staline en échange de l’arrêt du soutien soviétique aux communistes grecs. Les Britanniques avaient choisi de préserver leur influence en Grèce plutôt que d’engager une lutte qu’ils savaient perdue d’avance dans une Roumanie déjà entièrement occupée par l’Armée Rouge. Pendant près de trois années, Michel Ier fut un souverain fantoche sous la nouvelle dictature, après avoir été un roi sans pouvoir quatre années durant, à l’époque du régime Antonescu. Mais même un roi à titre honorifique était de trop pour les communistes roumains et leurs parrains soviétiques. Le 30 décembre 1947, ils contraignirent Michel à abdiquer et à s’exiler, ce qui leur permit de proclamer la « République Socialiste de Roumanie » qui devait perdurer jusqu’à la chute de Ceausescu quarante-deux années plus tard ! Après la Seconde Guerre Mondiale, la Roumanie a cependant pu récupérer la Transylvanie du Nord, annexée par la Hongrie en 1940. La Dobrogée méridionale quant à elle demeura bulgare, et la Bessarabie et la Bucovine du Nord furent reprises par l’Union Soviétique[9].

Déchu de sa nationalité roumaine, le roi s’installa avec sa famille au Royaume-Uni. Le 10 juin 1948, il épousa Anne de Bourbon-Parme à Athènes. Michel avait fait la connaissance de cette princesse l’année précédente, au mariage de sa cousine la princesse Elizabeth, à Londres. Anne s’était engagée en 1943 dans les Forces Françaises Libres comme conductrice d’ambulance. Elle servit en Algérie, au Maroc, en Italie, au Luxembourg et en Allemagne et reçut pour cela la Croix de Guerre. Après leur mariage, Michel et Anne s’installèrent à Florence puis à Versoix, près de Genève. Le couple eut cinq filles, nées entre 1949 et 1964. L’aînée, Margareta, naquit à Lausanne et devint la princesse héritière. Comme ses sœurs, elle fit sa scolarité en Suisse. Les enfants de Michel et Anne furent élevées dans la nostalgie d’un pays qu’elles ne connaissaient pas. Michel travailla pour une société d’aéronautique. Le souverain déchu, n’ayant pas de fortune à l’étranger et ayant quitté son pays sans rien pouvoir emporter, dut en effet travailler pour gagner sa vie et nourrir sa famille. Il dut attendre décembre 1990 avant de pouvoir retrouver sa terre natale, lors d’une brève visite à la nécropole du monastère de  Curtea de Argeș, où reposait les défunts de sa famille[10]. Cependant, l’accueil chaleureux que lui réserva la population inquiéta le gouvernement néo-communiste qui avait remplacé le régime de Ceausescu.  Il fut rapidement contraint de quitter le pays.  De nouveau autorisé à revenir en Roumanie pour Pâques, en 1992, un million de Roumains se pressèrent pour l’acclamer, ce qui raviva les craintes des autorités, qui lui firent de nouveau quitter la Roumanie avant de l’interdire de séjour cinq années durant. En 1997, l’État roumain rendit sa nationalité à l’ancien roi, ainsi qu’une partie de ses propriétés. Michel put alors partager sa vie entre sa résidence suisse et sa terre d’origine. Le 1er mars 2016, après qu’un carcinome épidermoïde avec métastases et une leucémie chronique eurent été diagnostiqués, Michel publia un communiqué annonçant qu’il se retirait de la vie publique. Le décès de son épouse Anne, le 1er août suivant, contribua à affaiblir encore davantage l’ancien souverain. Il décéda à Aubonne le 5 décembre 2017. Depuis mars 2016, la princesse héritière remplissait les fonctions de son père. Auparavant, le 30 décembre 2007, Michel avait modifié les lois fondamentales de la monarchie roumaine en octroyant à sa fille aînée le titre de « princesse héritière et gardienne de la Couronne de Roumanie ». Depuis longtemps Margareta soutenait des activités humanitaires dans le pays qu’elle avait fini par découvrir après la chute du communisme. Dès 1990, elle créa la Fondation Princesse Margareta, qui joua un rôle important en faveur des orphelinats. C’est dans l’un de ces orphelinats que son chemin croisa celui d’un acteur très connu sous le régime Ceausescu, Radu Duda. Lui aussi agissait en faveur des orphelins de son pays. La princesse née en exil, symbole de l’ancienne royauté, épousa l’acteur roturier, pur produit du régime communiste, le 21 septembre 1996 à Lausanne. Le 15 mai 2015, Margareta est devenue présidente de la Croix-Rouge de Roumanie. Elle est donc bien connue de la population roumaine et elle est parfaitement en mesure de poursuivre le rôle de son défunt père. N’ayant pas d’enfants, c’est sa sœur cadette Elena qui est devenue princesse héritière le 5 décembre 2017. Grâce aux femmes, l’avenir de la dynastie des Hohenzollern-Sigmaringen de Roumanie semble donc assuré.

Les images vues à la télévision roumaine, le 16 décembre dernier, m’on beaucoup frappé. Malgré le très long exil du roi Mihaï Ier, il était évident que l’ancien souverain jouissait d’une immense popularité. Durant les 42 années qu’a duré la longue nuit communiste, le roi est demeuré un symbole pour le peuple roumain. Symbole de liberté et d’indépendance nationale, symbole de résistance à la dictature, symbole de la foi orthodoxe. Malgré l’origine étrangère des Hohenzollern-Sigmaringen, cette dynastie semble faire plus que jamais rêver les Roumains, désabusés par la corruption ambiante d’une classe politique discréditée. Les lendemains de la chute du communisme n’ont pas été des lendemains qui chantent. La droiture et la dignité du roi défunt ont offert un grand contraste avec le manque de qualités tant morales que politiques des hommes qui se sont succédé à la tête du pays depuis l’exécution sommaire de Ceausescu. Le rétablissement de la monarchie est toujours d’actualité et nombre de Roumains pensent sans doute qu’une telle alternative pourrait redonner au pays sa fierté nationale et un peu de sa gloire passée, tout en garantissant les principes de liberté et de démocratie si chèrement acquis. Le 1er janvier 2018, la Roumanie a fait un nouveau pas en direction d’un retour à la monarchie en restaurant les armoiries royales comme unique symbole officiel de la République[11]. Ces très belles armoiries vont désormais figurer sur les billets de banque[12] et sur les pièces de monnaie. Il est donc possible que la Roumanie ait un jour prochain une reine à sa tête, la reine Margareta !

Hervé Cheuzeville, 3 janvier 2018

(Hervé Cheuzeville est l’auteur de sept livres et de nombreux articles et chroniques. Son dernier ouvrage « Prêches dans le désert » est paru aux Editions Riqueti en mars 2017. Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ). Depuis septembre 2017 il présente également une chronique mensuelle sur Radio Courtoisie).

 

 

[1] L’ancien roi Siméon de Bulgarie, né en 1937, a lui aussi régné durant la Seconde Guerre Mondiale (de 1943 à 1946). Mais, contrairement à Michel de Roumanie, il était encore enfant lorsqu’il perdit sa couronne.

[2] Le roi Michel, arrière-arrière-petit-fils de la reine Victoria, était apparenté à la plupart des familles royales européennes : il était cousin au 3ème degré d’Elizabeth II du Royaume-Uni, de Jean-Charles d’Espagne, de Carl XVI Gustav de Suède, d’Harald V de Norvège et de Marguerite II du Danemark ; sa grand-mère paternelle était la cousine germaine de Nicolas II de Russie.

[3] Né le 24 août 1865 à Sigmaringen et mort le 20 juillet 1927 à Sinaia, roi de Roumanie de 1914 à 1927.

[4] Née en 1896, décédée en 1982, elle était la fille du roi Constantin Ier de Grèce.

[5] Ce territoire, majoritairement peuplé par une population de langue bulgare, avait fait partie de la Bulgarie avant 1919.

[6] « Guide », en roumain. Ce titre, qui rappelle celui d’Hitler à la même époque, devait être repris un quart de siècle plus tard par le dictateur communiste Ceausescu !

[7] La Commission internationale d’enquête sur l’Holocauste en Roumanie, nommée par Ion Iliescu, président de la République de Roumanie, et menée par Elie Wiesel, estima, dans ses conclusions remises en 2004, qu’Ion Antonescu portait la responsabilité objective de la mort de 280 000 à 380 000 Juifs de Roumanie ou des territoires occupés par son armée.

[8] Antonescu fut transféré à Moscou en mars 1945, après la prise de pouvoir communiste, puis jugé à Bucarest en mai 1946 par un « Tribunal du peuple » qui le condamna à mort le 17 mai pour crimes « contre la paix, contre le peuple roumain, les peuples de la Russie soviétique, les Juifs, les Roms et autres crimes de guerre ». Il fut fusillé le 1er juin 1946 avec trois autres dignitaires de son régime.

[9] Lorsque l’Union Soviétique disparut, en 1991, la République de Moldavie devint un pays indépendant et ne réintégra pas la Roumanie. Cette dernière est membre de l’Union Européenne depuis 2007 alors que la Moldavie n’en fait pas partie.

[10] À l’exception de son père le roi Carol II qui à sa mort en 1953, avait été inhumé dans le Panthéon royal des Bragance à Lisbonne. Ce n’est qu’en 2003 qu’il put être rapatrié et recevoir une sépulture à Curtea de Argeș.

[11] Reste à savoir si cet emblème sera remis au centre du drapeau roumain comme cela était le cas jusqu’en 1947. À la proclamation de la République Socialiste de Roumanie, il fut remplacé par l’emblème communiste. Lequel a été découpé par les insurgés de 1989. Depuis, le drapeau roumain ne comportait plus aucun symbole sur sa bande centrale, ce qui était une source de confusion puisque, depuis son indépendance en 1960, la République du Tchad a un drapeau national absolument identique !

[12] La Roumanie n’ayant pas encore adopté l’euro, sa devise est le leu roumain (pluriel : lei).

 

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