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Joyeux Noël !

07/11/2017 – 3:36 | No Comment | 179 views

Ma chronique d’aujourd’hui sera davantage une lettre ouverte qu’une véritable chronique. Cette lettre s’adresse à la municipalité de Bastia, ville d’où ces lignes sont écrites, mais aussi et très certainement à la plupart des municipalités …

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Le Buganda et les Royaumes des Grands Lacs

Submitted by on 21/10/2014 – 6:50 No Comment | 3 726 views

Mutesa IIL’Histoire précoloniale de la région inter lacustre d’Afrique équatoriale est caractérisée par l’apparition, au cours des siècles qui précédèrent l’arrivée des Européens, de royaumes bantous fort bien organisés et structurés. Parmi ces royaumes, citons en particulier ceux du Burundi, du Rwanda, d’Ankole, du Bouganda, du Bounyoro, de Toro et de Bousoga. Seuls les deux premiers existent encore en tant qu’Etats indépendants, même s’ils ont tous deux perdu leurs systèmes monarchiques, juste avant l’indépendance dans le cas du Rwanda (1) et plusieurs années après pour ce qui est du Burundi (2) . On ne refait pas l’Histoire, mais je ne peux m’empêcher de penser que ces deux nations auraient certainement pu éviter les tragédies sanglantes qui marquèrent leur premier demi-siècle d’indépendance si elles avaient eu la sagesse de conserver leurs « Mwami ».
Tous les autres royaumes cités ci-dessus ont été intégrés par les Britanniques dans leur protectorat d’Ouganda. Etrange assemblage que ce territoire formé en 1894. Il regroupait en effet ces cinq royaumes et d’autres tribus bantoues ainsi que des groupes ethniques nilotiques vivant au nord et à l’est du protectorat. Ces dernières n’avaient pas beaucoup en commun avec les groupes bantous du centre et du sud. Les langues nilotiques sont totalement différentes des langages d’origines bantoue, et les modes de vie des Acholi, Langi, Iteso et autres Karimojong étaient totalement différents de celui des Banyankole, Baganda, Banyoro, Batoro et Basoga. C’est ainsi que les frontières coloniales furent tracées, à la fin du XIXe siècle : ceux qui en décidèrent prenaient rarement en compte les réalités humaines du terrain. Au centre de l’Ouganda se trouve un vaste lac marécageux, formé par le Nil qui, après sa sortie du lac Victoria coule vers le lac Albert. C’est ce lac, nommé Kyoga, qui forme une sorte de frontière naturelles entre les Bantous, au sud, et les Nilotiques, au Nord.
Dans les années 1860, des explorateurs britanniques tels que John Hanning Speke, James Augustus Grant ou Samuel Baker visitèrent les contrées qui constituent aujourd’hui l’Ouganda. C’est d’ailleurs Speke qui, en hommage à sa souveraine, donna le nom de Victoria à l’immense lac dont il découvrit les rivages méridionaux dès 1858. En 1875, c’est Henry Morton Stanley qui visita le Bouganda. Il fut impressionné par l’organisation du royaume, par sa puissante armée qu’il estima à 125 000 hommes de troupe et par sa flotte qui ne comptait pas moins de 230 canots de guerre sur le lac Victoria. Morton se rendit à la cour du kabaka (3), et il fut frappé de la découvrir au milieu d’une véritable capitale bien agencée de 40 000 habitants. Le « palais » royal était en fait une immense hutte au toit de chaume, entourée par une multitude d’autres huttes où vivaient les épouses du kabaka, les serviteurs, les gardes royaux ainsi que les nobles occupant des fonctions officielles.
En 1877 arrivèrent les premiers missionnaires protestants britanniques. Deux religieux français, le père Siméon Lourdel et le frère Amans débarquèrent au Bouganda en 1879, après avoir traversé le lac Victoria en canot. Tous deux appartenaient aux Missionnaires d’Afrique, communément appelés « Pères Blancs ». Tant les missionnaires protestants que les catholiques furent reçus à la cour. Le kabaka se plaisait à organiser des débats religieux en sa présence. L’Ecossais Mac Kay et le Français Lourdel pensaient parvenir convertir le kabaka, espérant par-là amener la conversion massive de ses sujets, selon la célèbre maxime latine «cujus regio, ejus religio (4)». Mais Mutesa Ier (5) semblait s’amuser de cette rivalité entre Blancs. D’autant qu’il fréquentait également les commerçants arabes et swahilis, arrivés dans le royaume vingt ans plus tôt, en provenance de Zanzibar. Eux aussi tentaient de rallier le roi à leur foi. Mutesa Ier, en souverain habile, jouait de la rivalité entre missionnaires protestants, catholiques et commerçants musulmans. De chaque groupe, il essayait d’obtenir des avantages, en particulier des armes, laissant accroire à chacun que la foi qu’il prêchait était celle qui avait sa préférence ! Sans doute cherchait-il également à préserver l’indépendance de son pays, face aux étrangers qui pénétraient en Afrique orientale.
A la mort de Mutesa Ier en 1884, c’est son fils aîné Mwanga (6) qui lui succéda. Ce jeune homme de 16 ans, fumeur de chanvre, était loin d’avoir l’intelligence et l’habileté de son défunt père. Depuis leur arrivée dans le royaume, les missionnaires chrétiens avaient recruté de nombreux catéchumènes dans l’entourage du kabaka, en particulier parmi ses pages. Mwanga II en pris rapidement ombrage. Un an après son accession au trône commencèrent les grandes persécutions anti-chrétiennes qui culminèrent en 1886 lorsque 22 jeunes hommes (dont de nombreux pages) furent brûlés vifs à Namugongo (7). Le plus jeune, Kizito, n’avait que 14 ans. Auparavant, le 29 octobre 1885, le kabaka avait commis la grossière erreur de faire assassiner par ses soldats James Hannington. Ce dernier avait été ordonné en Angleterre évêque du diocèse anglican de l’Afrique Equatoriale Orientale. Il était en route pour le Bouganda lorsque lui et ses compagnons furent arrêtés puis tués par les hommes de Mwanga, dans le royaume voisin de Bousoga. Cet évènement eut un grand retentissement en Grande-Bretagne, où le malheureux évêque fut proclamé saint et martyr (8). Sans doute sous l’influence des sorciers et des partisans de la religion traditionnelle, le kabaka semblait pris d’une véritable rage antichrétienne. Il n’hésita pas à faire exécuter certains de ses proches conseillers, devenus chrétiens. Cette grande persécution dura jusqu’au début de 1887. Le pauvre Siméon Lourdel vécut ces évènements avec horreur. Il regrettait aussi d’avoir fait courir de tels risques aux convertis baganda (9), tout en leur vouant une grande admiration pour le courage dont ils avaient fait preuve en refusant d’abjurer. C’est en vain qu’il supplia à de nombreuses reprises le kabaka de les épargner.
En septembre 1888, Mwanga II fut renversé par les Musulmans qui mirent sur le trône successivement deux de ses frères (10). Le kabaka déchu parvint à s’enfuir. Il se réfugia aux îles Ssese, un archipel du lac Victoria. Les missionnaires catholiques et anglicans furent jetés à bord d’un canot avec un groupe d’orphelins baganda devenus chrétiens et expulsés du royaume. Après une errance ponctuée de souffrances sur le lac Victoria, ils parvinrent à atteindre Bukumbi, sur la rive sud (11).
Au Bouganda, les catholiques étaient en première ligne dans la lutte contre la domination musulmane, en particulier à l’ouest du pays. Fin 1888, à la mission où ils étaient réfugiés, au sud du lac Victoria, Lourdel et ses compagnons d’infortune eurent la surprise de recevoir la visite de Mwanga, le kabaka fugitif. Il venait demander pardon mais aussi et surtout solliciter l’aide et le soutien des missionnaires pour récupérer son trône ! Quel terrible dilemme pour Siméon Lourdel ! Comment accepter de soutenir ce Dioclétien africain, grand persécuteur et bourreau de ses bien aimés catéchumènes et baptisés ? D’un autre côté, ne valait-il pas mieux aider Mwanga à reprendre le pouvoir, afin de ramener le calme et la stabilité dans le pays et de pouvoir y retourner ? Lourdel avait à cœur de retrouver ses chers convertis baganda qui avaient certainement grand besoin de la présence missionnaire. Tant les missionnaires anglicans que les catholiques apportèrent alors leur aide à Mwanga II, qui parvint à retrouver son trône en octobre 1889, après avoir défait l’usurpateur Kilema et ses alliés musulmans. Une fois le pouvoir du kabaka rétabli, les courtisans anglicans et catholiques rivalisèrent pour occuper les honneurs et les fonctions importantes. Durant la même période, deux grandes puissances européennes étaient engagés dans une frénétique lutte d’influence en Afrique Orientale. Les Allemands pénétraient de plus en plus profondément dans ce qui allait devenir leur territoire du Tanganyika, situé entre l’océan indien et les lacs Nyassa, Tanganyika et Victoria. De leur côté, les Britanniques consolidaient leur présence au Kenya. Les premiers s’approchaient donc du Bouganda par le sud, tandis que les seconds faisaient de même côté est. Des agents des deux puissances visitaient régulièrement la cour du kabaka afin d’obtenir de ce dernier un traité qui permettrait d’évincer la puissance rivale. Mwanga n’avait pas oublié qu’il n’avait pas obtenu le soutien britannique escompté lors de sa reconquête du pouvoir. Il semblait donc pencher côté allemand. Mais c’est finalement le Royaume-Uni qui eut gain de cause. En effet, le traité de Berlin, qui délimitait les zones d’influences des puissances coloniales en Afrique avait inclus le Bouganda et les royaumes voisins dans celle des Britanniques. En 1894, le kabaka dut se résoudre à signer un traité de protectorat avec la Grande-Bretagne.
Le père Lourdel ne vécut pas assez longtemps pour assister au passage du Bouganda qu’il avait tant aimé sous la coupe britannique. Le 12 mai 1890, il succomba à une crise de paludisme alors qu’il avait entrepris la construction de la première cathédrale du pays, sur la colline de Rubaga (12). Il n’avait que 37 ans. Dès qu’il apprit la nouvelle, le kabaka Mwanga vint se recueillir devant la dépouille du missionnaire. Siméon Lourdel, l’apôtre du Bouganda, avait quitté la France à l’âge de 21 ans et n’y était plus jamais retourné. Quant à l’Ecossais Alexander Mackay, adversaire et rival de Lourdel, devenu son ami durant les épreuves de la persécution, il mourut quelques mois plus tôt, le 8 février 1890. On peut encore voir sa simple tombe dans le petit cimetière de la cathédrale anglicane St Paul de Namirembe, la colline de Kampala qui fait face à celle de Rubaga. Mackay et Lourdel peuvent être légitimement considérés comme les pères fondateurs du christianisme en Ouganda.
En 1897, Mwanga II déclencha une rébellion contre le pouvoir colonial. Les Britanniques le déposèrent et le remplacèrent par son fils, âgé d’un an seulement, qui devint kabaka sous le nom de Daudi Chwa II. Deux ans plus tard, Mwanga fut définitivement défait et capturé, avant d’être exilé aux Seychelles. Durant son séjour dans cet archipel de l’océan Indien, il devint anglican et fut baptisé sous le nom de Daniel. Il mourut en 1903, à l’âge de 35 ans, sans avoir jamais revu son royaume. Son fils régna jusqu’à sa mort, en 1939. Daudi Chwa II n’atteignit sa majorité qu’en 1914. Jusque-là, les fonctions royales avaient été exercées par des régents. Ce kabaka a laissé dans l’histoire le souvenir d’un souverain juste et pragmatique. Il parvint à apaiser les querelles religieuses entre catholiques et anglicans qui avaient durablement divisé le royaume. Lui-même était anglican : il avait été baptisé sous le nom de Daudi, la version swahilie de David. Il améliora également les relations avec Londres.
Edward Frederick Mutesa II, fils de Daudi Chwa II, devint roi à la mort de son père, en 1939, alors qu’il était encore lycéen. C’est un conseil de régence qui exerça les fonctions royales jusqu’à la majorité du jeune roi. Frederick Mutesa étudia ensuite à l’Université de Cambridge, en Angleterre. Il fut couronné le 19 novembre 1942, pour son 18ème anniversaire. A partir de 1953, le kabaka se fit porte-parole des aspirations profondes de son peuple : restaurer le Bouganda comme entité distincte et autonome et donc se séparer du Protectorat de l’Ouganda. Dans ce combat, il fut soutenu par le Lukiiko, le Parlement du Bouganda. Il dut cependant faire face à un adversaire redoutable en la personne de Sir Andrew Cohen, le gouverneur britannique de l’Ouganda. Ce dernier avait des vues opposées à celles du kabaka. Le gouvernement de Londres envisageait même d’intégrer l’Ouganda dans une vaste fédération de l’Afrique de l’Est, qui aurait englobé, outre l’Ouganda, le Kenya et la Tanzanie. Ce projet était loin de séduire la majorité des Ougandais, qui craignait la perpétuation d’une domination européenne, les grands fermiers britanniques étant très nombreux au Kenya. Les Baganda y étaient encore davantage opposés, voyant dans ce projet de fédération la fin de leur royaume, auquel ils étaient très attachés. La tension fut à son comble lorsque Cohen pris une décision lourde de conséquences : celle de déposer et d’exiler le kabaka. Le sentiment national des Baganda en fut renforcé, ainsi que la popularité du roi, qu’ils appelaient affectueusement « King Freddie ». Ce dernier faisait figure de héros et de martyr. Face aux manifestations et la mobilisation de ce peuple, qui constituait le principal groupe ethnique du Protectorat (13), Sir Andrew Cohen dut céder, au bout de deux années. Le kabaka rentra triomphalement dans son pays le 17 octobre 1955. Il négocia ensuite un accord avec Londres qui fit de lui le monarque constitutionnel du Royaume du Bouganda.
Ces concessions britanniques étaient cependant loin de régler l’avenir du Protectorat. Le kabaka était, on l’a vu, extrêmement populaire au sein de son peuple, les Baganda. Mais il ne représentait rien dans le reste de l’Ouganda. Or, dans ce pays comme ailleurs sur le continent africain, on assistait à la montée des nationalismes et des aspirations à l’indépendance. Comment concevoir l’indépendance de l’Ouganda avec, en son centre, un royaume fort et un monarque emblématique ? Comment concilier le monarchisme des Baganda et la création d’une république qui engloberait quatre autres royaumes et des territoires dépourvus d’institutions monarchiques ? Se dirigeait-on vers une partition du pays ?
Dans le reste de l’Ouganda, les aspirations à l’indépendance s’incarnaient dans un leader charismatique, Milton Apolo Obote (14), et dans le parti qu’il avait fondé, l’UPC (15). Un arrangement finit par être trouvé, aux termes duquel le Bouganda aurait un statut de semi-autonomie. Obote devint premier ministre fédéral de l’Ouganda qui obtint son indépendance le 9 octobre 1962. Un accord fut aussi conclu entre l’UPC et le parti des monarchistes baganda, le Kabaka Yekka (16), qui formèrent un gouvernement de coalition. Le roi devint alors président de la République d’Ouganda, une fonction essentiellement honorifique mais qui était censée apaiser les Baganda. Un poste de vice-président fut également créé, qui fut attribué au roi du Bousoga, le petit royaume situé à l’est du Bouganda (17). L’essentiel des pouvoirs étaient cependant concentrés entre les mains du premier ministre Milton Obote, lui-même issu de l’ethnie nilotique des Langi. Cependant, cet accord contre-nature ne pouvait pas durer, entre un premier ministre tout puissant à l’idéologie socialisante et aux pratiques de plus en plus dictatoriales et un président qui se considérait avant tout comme le roi du Bouganda et qui défendait l’autonomie de son royaume. La coalition entre les deux principaux partis prit fin en 1964 et le gouvernement fut dès lors dominé par l’UPC. En 1966, le Parlement d’Ouganda, dominé par les partisans de l’UPC, abrogea la constitution fédérale ainsi que les fonctions de président et de vice-président cérémoniels. Obote devint le président exécutif de la République d’Ouganda. En réaction, le Lukiiko vota une résolution constatant la fin de jure de l’incorporation du Bouganda dans l’Ouganda du fait de l’abrogation de la constitution fédérale et demandant le départ immédiat du gouvernement ougandais de Kampala, ville se trouvant sur le territoire du Royaume. Le président Obote envoya alors l’armée ougandaise à l’attaque de Lubiri, le palais royal. L’homme qui dirigea cette violente attaque était le chef de l’armée, le colonel Idi Amin Dada (18). Le kabaka parvint à s’enfuir et à gagner le Burundi dans des conditions rocambolesques. De là, il se rendit à Londres. En 1967, une nouvelle constitution fut élaborée. Elle abolissait tous les royaumes d’Ouganda, y compris bien-sûr le Bouganda.
En 1969, Mutesa II mourut dans son appartement de Londres, des suites d’un empoisonnement alcoolique. De nombreuses rumeurs coururent, à l’époque. On accusa même les services secrets d’Obote d’avoir assassiné le roi, mais la police classa rapidement l’affaire. Durant son exil anglais, Mutesa II eut le temps de publier ses mémoires, intitulées « La désacralisation de mon Royaume ». En janvier 1971, le général Amin prit le pouvoir, profitant de la présence du président Obote à Singapour pour une conférence du Commonwealth. Les Baganda célébrèrent la nouvelle du coup d’Etat militaire en chantant et en dansant dans les rue de Kampala et des autres villes du Bouganda. Ils n’avaient jamais pardonné à Obote l’abolition de leur royaume et l’exil de leur cher King Freddie. La même année, afin de rallier davantage les Baganda à son nouveau pouvoir, Amin fit rapatrier le corps embaumé de Mutesa II et il organisa des funérailles nationales pour l’ancien souverain. Les Baganda semblaient avoir oublié que c’était ce même Amin qui avait conduit l’assaut du palais royal, cinq ans plus tôt. Le réveil allait être brutal : les Baganda, comme tous les autres citoyens ougandais, allaient rapidement découvrir la véritable nature du nouveau maître de l’Ouganda, qui devait entrainer le pays dans une spirale sanglante jusqu’à ce qu’il soit chassé du pouvoir par l’armée tanzanienne et l’opposition armée ougandaise, en 1979.
La fuite du président à vie, le Maréchal Idi Amin Dada, ne mit malheureusement pas un terme aux souffrances des Ougandais. Un gouvernement de transition organisa des élections chaotiques en 1980, qui furent remportées par l’UPC de Milton Obote rentré d’exil. Il put ainsi devenir président de la République d’Ouganda pour la seconde fois. Le jeune leader de l’un des partis battus aux élections, qui n’avait pourtant obtenu qu’un score dérisoire, contesta le résultat et pris le maquis dès 1981. Ce fut le début d’une nouvelle guerre civile qui allait durer jusqu’en 1986. Ce leader, d’obédience marxiste, se nommait Yoweri Museveni (19). Il fonda dans la brousse un mouvement armé, la National Resistance Army (NRA) (20). Durant les années suivantes, la guérilla gagna de plus en plus de terrain, surtout au sud-ouest du pays, région d’où Museveni était originaire, et dans le centre, c’est-à-dire du Bouganda, dont la majorité de la population continuait à détester Obote, l’homme qui avait osé abolir les royaumes. Cette guerre de guérilla, avec son cortège d’opérations de contre-guérilla et de répression brutale, fit davantage de victimes que le sanglant régime de l’ubuesque d’Amin Dada. Le président Obote était de plus en plus isolé et il sombrait dans l’alcoolisme. En juillet 1985, son armée le renversa pour la seconde fois. Un général acholi illettré, Tito Okello (21), devint chef de l’Etat. Les Acholi sont la plus importante ethnie nilotique du nord de l’Ouganda. Le nouveau président entreprit de négocier avec la guérilla. En décembre, un accord de paix fut même signé à Nairobi entre le général Tito Okello et Yoweri Museveni. L’encre de cet accord avait à peine eu le temps de sécher que la NRM lança une offensive générale qui lui permit de s’emparer de la capitale, Kampala, en janvier 1986. C’est ainsi que Yoweri Museveni devint président. Il l’est encore en 2014, et il semble décidé à le demeurer encore longtemps. L’ancien marxiste et ami de Kadhafi est devenu le principal allié des Etats-Unis dans la région. De nombreux réfugiés tutsi rwandais ayant combattu dans les rangs de la NRA en 1981-86, il les aida à conquérir leur pays d’origine à partir de 1990. Ce fut le début de la guerre du Rwanda qui amena le Front Patriotique Rwandais, issu de la NRA ougandaise, au pouvoir à Kigali. Paul Kagame, chef militaire du FPR et actuel président de la République rwandaise, occupait, jusqu’en 1990, les fonctions de chef des services de renseignements militaires ougandais, la DMI (22)! Sans l’appui militaire ougandais, jamais le FPR n’aurait pu gagner cette guerre, qui fit près d’un million de morts. A partir de 1996, les deux alliés, Museveni et Kagame, se lancèrent dans une autre aventure militaire dont les terribles conséquences se font sentir aujourd’hui : l’invasion du Zaïre, rebaptisé ensuite République Démocratique du Congo. Cette guerre du Congo fit au moins cinq millions de victimes. C’est le conflit le plus meurtrier depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Sur le plan intérieur, le régime de Museveni ramena la stabilité et le développement en Ouganda. Il prit en outre, en 1993, une décision capitale pour son pays : celle de restaurer les royaumes. Les Baganda ainsi que les Ougandais des quatre autres royaumes avaient largement contribué à la lutte contre le second régime d’Obote et à la victoire de la NRA en 1986. La restauration des royaumes par l’ancien marxiste Museveni fut donc perçue comme une reconnaissance pour ces contributions passées. Le président s’abstint cependant de restaurer l’un des cinq royaumes : celui d’Ankole, au sud-ouest de l’Ouganda, d’où lui-même est originaire. Sans doute ne souhaitait-il pas, en tant que président de la République, être le sujet d’un roi… Les rois des quatre autres royaumes purent rentrer chez eux et monter ou remonter sur leurs trônes respectifs. Ces souverains n’ont cependant qu’un pouvoir très limité, les monarchies ougandaises étant cantonnées à des rôles essentiellement culturels et traditionnels.
C’est ainsi que le prince Ronald Mutebi (23), fils aîné de Mutesa II, put rentrer d’exil en 1988. Il fut ensuite proclamé kabaka du Bouganda le 24 avril 1993. Le Lukiiko fut également rétabli. En 1999, le roi épousa Sylvia Nagginda, qui devint la Nnabagereka, reine du Bouganda. Depuis son couronnement, le roi Ronald Mutebi a exercé ses fonctions avec une grande dignité et il continue à être vénéré par la grande majorité de ses 7,5 millions de sujets. Le moindre de ses déplacement officiels à l’intérieur de son royaume draine des foules venues pour l’acclamer. L’action principale du roi vise à sauvegarder les us et coutumes du Bouganda et les institutions de ce royaume vieux de huit siècles. Il continue de lutter au quotidien pour récupérer les propriétés, en particulier les terres, confisquées par l’Etat ougandais en 1966, lors de l’abolition des royaumes. Enfin et surtout, il incarne les aspirations de son peuple pour l’instauration d’un système fédéral en Ouganda, système qui permettrait à son royaume de recouvrer son autonomie. C’est ainsi que, face au refus réitéré de Museveni d’une telle évolution, l’institution monarchique est devenue, de fait, une réelle force d’opposition au régime ougandais. La question de l’équilibre entre les royaumes et l’Etat ougandais, déjà brûlante dans les années 50 sous Mutesa II, n’est donc toujours pas réglée. Elle ne le sera certainement pas tant que le président Museveni sera au pouvoir. Cet ancien guérillero a gardé la mentalité d’un chef de guerre. C’est un homme fort qui peut difficilement s’accommoder de contre-pouvoirs, même s’il a fini par accepter la réintroduction du pluralisme politique.
Les trois autres royaumes ougandais, restaurés en 1993 en même temps que le Bouganda, sont le Bounyoro, le Toro et le Bousoga.
Le 27ème omukama (roi) du Bounyoro est Solomon Iguru Ier (24), depuis 1994. Son royaume a Hoïma pour capitale, il s’étend sur 18 500 km², au centre-ouest de l’Ouganda, sur la rive est du lac Albert qui le sépare de la République Démocratique du Congo. Le Bounyoro fut le plus puissant des royaumes bantous de la région, avant la montée en puissance du Bouganda au XVIIIe-XIXe siècle, qui s’empara d’une partie de son territoire.
Au sud du Bounyoro se trouve le royaume de Toro, au pied de l’imposant massif du Rwenzori (25), qui le sépare de la RD Congo. Sa capitale est Fort Portal. Ce royaume s’était détaché du Bounyoro en 1830 et il en est culturellement et linguistiquement encore très proche. Je vivais en Ouganda lorsque l’omukama Rukidi IV décéda brusquement. Avant de remonter sur le trône en 1993 (26), à la restauration de son royaume, il exerçait les fonctions d’ambassadeur de la République d’Ouganda à… Cuba ! Sa sœur, la princesse Elizabeth Bagaya (27), défraya la chronique dans les années 60 et 70. En 1974, elle fut nommée ministre des affaires étrangères d’Ouganda par le maréchal Amin Dada, avant d’être fort cavalièrement démise de ses fonctions par le dictateur, quelques mois plus tard. Elle parvint à fuir l’Ouganda l’année suivante. Avant cela elle avait été étudiante en droit à l’Université de Cambridge, première avocate est-africaine admise au barreau, en Grande-Bretagne, puis première avocate d’Ouganda. Elle fut ensuite top model à Londres (à l’instigation de la princesse Margaret) puis à New-York (à l’invitation de Jacqueline Kennedy Onassis) et actrice. Sous le régime Museveni, elle fut ambassadrice d’Ouganda dans plusieurs pays : Etats-Unis, Allemagne, Vatican et enfin Nigéria. Je n’oublierai jamais les images du jour où l’actuel omukama de Toro Oyo Nyimba Kabamba Iguru Rukidi IV (28) monta sur le trône en 1995. Il était alors âgé de trois ans seulement. Le petit garçon reçut l’hommage de ses sujets avec le plus grand sérieux. Il réussit à participer dignement à tous les rituels prévus par le protocole et les traditions du royaume. Bizarrement, Kadhafi se prit d’affection pour le petit roi et pour la reine mère, Best Kemigisa Kaboyo. C’est la Libye qui finança la restauration du palais royal de Fort Portal ainsi que d’autres projets dans le royaume. L’omukama et sa maman furent souvent les invités du dictateur libyen. Sa sœur aînée étudia à l’école internationale de Tripoli. Le « guide » libyen fut nommé par l’enfant-roi « défenseur » du royaume et invité à participer aux cérémonies marquant le sixième anniversaire de son accession au trône, en 2001. Etrange ironie de l’histoire, lorsque l’on sait que ce même Kadhafi renversa le vieux roi Idriss Ier et abolit la monarchie dans son pays, en 1969 ! Le jeune roi fut officiellement couronné à sa majorité, en 2010. Il est depuis le plus jeune roi régnant au monde, et le 12è omukama de Toro. En 2013, il obtint son diplôme de l’Université de Winchester, en Angleterre, où il était étudiant. La population du royaume s’élève à un peu plus d’un million de sujets.
Le quatrième royaume ougandais restauré en 1993 est celui de Bousoga, situé au nord du lac Victoria, à l’est du Nil et au sud du lac Kyoga. Il comprend aussi plusieurs îles du lac Victoria. Sa capitale est Bugembe, près de Jinja, la deuxième ville d’Ouganda. Le dernier kyabazinga (roi) du Bousoga était Henry Wako Muloki qui avait lui aussi perdu son trône en 1966 avant de le retrouver lors de la restauration des royaumes. Il mourut en 2008 à l’âge de 87 ans. La particularité du système monarchique du Bousoga est qu’il n’est pas héréditaire. Le royaume est composé de onze principautés et chefferies. Les onze princes et chefs sont membres du Conseil Royal. Après le décès du kyabazinga, c’est ce conseil qui a la charge d’élire le nouveau souverain. En 2008, c’est le prince Edward Columbus Wambuzi, fils du kyabazinga défunt, qui fut élu. Malheureusement, cette élection n’a pas été ratifiée par les autorités ougandaises, et le prince n’a pas encore pu prendre ses fonctions. Cette situation perturbe beaucoup les Basoga, qui craignent une nouvelle disparition de leur royaume.
Deux mots au sujet du cinquième royaume ougandais qui n’a toujours pas été restauré, au grand dam des Banyankole. Il s’agit du royaume d’Ankole, dont la capitale est Mbarara, au sud-ouest de l’Ouganda. J’ai plusieurs fois rencontré le malheureux prince John Barigye (29), qui fut couronné en novembre 1993 27è omugabe (roi) d’Ankole. Mais ce couronnement fut ensuite annulé par le président Museveni, lui-même originaire du royaume. Selon Museveni, il appartiendrait aux Banyankole de décider si la monarchie doit être restaurée ou pas. Cependant, à ce jour, aucune consultation populaire n’a été organisée à ce sujet. De 1993 à sa mort, le prince John Barigye s’est consacré à sa fondation, la Nkore Trust Foundation, qui a pour but la restauration du royaume et la défense de son patrimoine historique et culturel. La société traditionnelle d’Ankole était organisée comme celle des royaumes voisins du Rwanda et du Burundi : une classe minoritaire (mais dominante) d’éleveurs appelés Bahima et une classe majoritaire de cultivateurs, appelés Baïru. Ces classes correspondent à celles des Batutsi et des Bahutu, au Rwanda et au Burundi.
L’Ouganda est donc une république assez originale, puisqu’elle comprend quatre royaumes en son sein. Il vrai que ce système n’est pas unique : la République française, par exemple, s’accommode bien de l’existence de trois royaumes sur son territoire (dans les îles de Wallis et de Futuna) !

Hervé Cheuzeville, 10 septembre 2014

PS: cet article est d’abord paru en deux parties les 10 et 17 octobre 2014 dans Vexilla Galliae: http://www.vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/1004-les-royaumes-meconnus-3-le-bouganda-et-les-royaumes-des-grands-lacs et http://www.vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/1006-les-royaumes-meconnus-le-bouganda-et-les-royaumes-des-grands-lacs-2eme-partie

(1) La République y fut proclamée le 28 janvier 1961, alors que l’indépendance ne le fut que le 1er juillet de l’année suivante. Le 28è et dernier Mwami, Kigeli V, né en 1936, fut couronné le 9 octobre 1959. Il vit actuellement en exil en Virginie (USA).
(2) Le Royaume du Burundi devint lui aussi indépendant le 1er juillet 1962. La République y fut proclamée à la suite du coup d’Etat militaire du 28 novembre 1966, dirigé par le capitaine Micombero. Le Mwami Ntare V (1947-1972) dut s’enfuir à l’étranger. Ce coup d’Etat militaire fut malheureusement le premier d’une longue série.
(3) Roi, en louganda, la langue du Bouganda.
(4) Tel prince, telle religion
(5) 30è kabaka du Bouganda, né en 1837, roi de 1856 à sa mort en 1884.
(6) Mwanga II est né en 1868 et mort en 1903. Il régna de 1884 à 1888 puis de 1889 à 1897.
(7) Les Baganda martyrisés durant ces persécutions antichrétiennes furent béatifiés dès 1920. En 1964, ils furent canonisés par le pape Paul VI, devenant ainsi les premiers Saints de l’Afrique sub-saharienne. Les Martyrs de l’Ouganda sont fêtés le 3 juin, cette date étant de surcroit un jour férié en Ouganda.
(8) L’Eglise anglicane le célèbre le 29 octobre.
(9) « Baganda » est la forme plurielle du nom désignant les habitants du Bouganda. Au singulier, on parlera d’un Mouganda. On retrouvera ce préfixe pluriel « ba » dans la suite de cet article, lorsque d’autres ethnies bantoues y seront évoquées.
(10) Les kabaka Kiwewa et Kilema.
(11) Dans l’actuelle Tanzanie.
(12) La colline de Rubaga se situe dans l’actuelle ville de Kampala (qui n’existait pas encore), la capitale de l’Ouganda. La cathédrale du père Lourdel n’existe plus : elle a été remplacée par une grande cathédrale en briques, construite dans les années 30.
(13) Les Baganda forment environ un tiers de la population de l’Ouganda.
(14) Né en 1925 à Akokoro, près d’Apac, mort en 2005 à Lusaka (Zambie).
(15) Uganda People’s Congress, ou Congrès du Peuple Ougandais.
(16) « Le Roi seulement », en louganda.
(17) Sur le territoire duquel se trouve Jinja, la seconde ville d’Ouganda.
(18) Né dans la région de Koboko, à l’extrême nord-ouest de l’Ouganda, mort à Djeddah (Arabie Saoudite) en 2003.
(19) Né à Ntungamo, dans le sud-ouest de l’Ouganda, en 1944.
(20) Armée de Résistance Nationale.
(21) Né à Kitgum, dans le nord du pays, en 1914, mort à Kampala en 1996.
(22) Directorate of Military Intelligence.
(23) Né le 13 avril 1955 au palais royal de Mengo.
(24) Né en 1948.
(25) Ce massif correspond aux légendaires « Montagnes de la Lune » mentionnées par Ptolémée. Il culmine à 5109 mètres d’altitude. Louis Amédée de Savoie, duc des Abruzzes, fut le premier Européen à atteindre le sommet, en 1906. Il le nomma pic Margherita en l’honneur de la reine d’Italie.
(26) Né en 1945, il était monté une première fois sur le trône de Toro en 1965, avant de fuir en Grande-Bretagne en 1967 après l’abolition des royaumes ougandais.
(27) Née en 1936.
(28) Né en 1992.
(29) 1940-2011.

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