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Le centenaire de l’Armistice et la Corse

08/11/2018 – 7:37 | No Comment | 175 views

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Le centenaire de l’Armistice et la Corse

Submitted by on 08/11/2018 – 7:37 No Comment | 175 views

Il existe à Bastia une immense place où les Bastiais aiment flâner ou se retrouver à la terrasse de l’un des nombreux établissements qui la bordent, pour le café ou l’apéritif, tandis que les touristes s’y attablent pour avaler des glaces. Cet endroit est connu le nom de Place Saint-Nicolas, malgré les tentatives passées de certains édiles pour en changer le nom (Place Maréchal Pétain sous Vichy, Place du Général de Gaulle depuis les années 70). Faisant face à la mer Tyrrhénienne et au port de commerce, bien ombragée sur son pourtour, agrémentée de beaux palmiers – du moins ceux qui ont survécu au terrible charançon rouge, elle est ornée d’un joli kiosque à musique en son centre et de deux statues, l’une à l’extrémité sud, l’autre au nord, non loin de l’Office du Tourisme et de l’actuel Hôtel de Ville. La première, en marbre de Carrare, représente, de manière un peu ridicule, un Napoléon Ier à la musculature impressionnante, drapé dans une toge comme un empereur romain. La seconde fait fonction de Monument aux morts. Elle m’a toujours frappé car elle est fort différente des autres monuments aux morts qui ornent les places des villes et des villages de Corse, de France et de Navarre et qui, le plus souvent, représentent un combattant armé et casqué en posture héroïque, offrant sa vie à la Patrie. La statue bastiaise, elle, comporte non pas un mais deux personnages. L’un d’eux, le plus grand, est une femme corse en vêtements de deuil, robe longue et foulard sur la tête. Le second personnage est placé légèrement en avant de la dame, il semble la précéder. Il s’agit d’un jeune garçon tenant une casquette à la main.

Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours aimé cette statue, d’apparence si peu militariste, si peu patriotarde. Elle me semblait symboliser les conséquences universelles de tous les conflits armés : des veuves et des orphelins. Ce monument, croyais-je, recelait une condamnation implicite des guerres et des souffrances qu’elles entraînent.

Un jour, cependant, un ami bastiais, plus au fait de l’histoire de cette statue et de sa réelle signification, me donna une toute autre version. Si la femme est bien une veuve de guerre, elle est aussi la mère du garçon et elle le pousse en avant afin qu’il prenne à son tour le chemin du champ d’honneur ! Depuis, ayant moi-même connu les affres de la guerre, que ce soit au Soudan du Sud, au nord de l’Ouganda, au Burundi ou dans la partie orientale du Congo/Zaïre, ayant été le témoin direct des conséquences des conflits armés, au Laos, au Cambodge, au Mozambique ou au Rwanda, je suis devenu beaucoup plus réservé à l’égard du Monument aux morts de Bastia. Je continue à l’aimer, certes, mais chaque fois que je passe à proximité, ce que ses commanditaires et son sculpteur ont voulu exprimer me revient à l’esprit et me fait frémir. En le contemplant et en dévisageant cette femme et ce garçon je ne peux m’empêcher de penser aux guerres d’hier et d’aujourd’hui, celles que j’ai vécues et celles que j’ai étudiées, que ce soit à l’école, au lycée ou à l’Université, ou tout simplement dans mes lectures. Cette statue me rappelle que les femmes et les enfants sont toujours les premières victimes de ces conflits le plus souvent causés par l’orgueil, le nationalisme ou le tribalisme dévoyés de certains hommes. Elle me semble même être une justification du recrutement d’enfants dans ces boucheries déclenchées par les adultes, par les puissants.

En ce centenaire de la fin de la Grande Guerre, nos médias ressortent les archives, les vieilles photos. Ils nous montrent même des reportages de l’époque, dont certains ont été colorisés afin de rendre les personnages et les lieux que l’on y découvre plus vivants, plus proches de nous. Ces commémorations ravivent, pour les plus âgés d’entre nous, le souvenir d’un grand-père ou d’un grand-oncle mort pour la France. On se souvient aussi d’un autre aïeul qui, parfois, nous contait ses souvenirs de Verdun, du Chemin des Dames, ou tout simplement du camp de prisonniers où il fut détenu, en Allemagne, et que l’on écoutait d’une oreille distraite. Il arrive que l’on se mette relire des lettres ou à ouvrir des livrets militaires, retrouvés au fond d’un tiroir ou d’une vieille malle. Nous sommes tous horrifiés par ces ravages insensés causés à des villes et à des villages, à des régions entières du nord et de l’est de la France, encore visibles un siècle plus tard. Certaines localités ont été rayées de la carte, et il n’est pas rare de trouver des ossements de soldats ou des munitions dans des champs ou dans des forêts.

La Corse quant à elle, fort éloignée du front qui allait de la mer du Nord à la frontière suisse, n’a pas subi de telles destructions. Durant le conflit, elle a servi de vaste camp de concentration pour les prisonniers de guerre allemands ou austro-hongrois que l’on ne souhaitait pas voir s’évader, en particulier les officiers. C’est ainsi que 2 000 de ces captifs furent cantonnés dans les couvents et les pénitenciers et certains furent utilisés comme main-d’œuvre gratuite dans les campagnes. Durant ces années de guerre, l’île a aussi accueilli des milliers de réfugiés serbes et « syriens ». Ces Syriens étaient en fait des Juifs qui avaient fui les persécutions dans la province ottomane de Syrie, qui comprenait, outre l’actuelle Syrie, le futur Liban, la future Palestine et la future Transjordanie. Rappelons que l’Empire Ottoman était entré en guerre aux côtés des empires allemands et austro-hongrois et que les Juifs de « Syrie » y étaient vus par les autorités comme des alliés potentiels de ses ennemis russes, français et britanniques. La présence des prisonniers de guerre et des réfugiés aggrava encore un peu plus la situation de pénurie qui régnait dans l’île du fait de son isolement : de nombreux navires qui assuraient les liaisons entre le continent et la Corse avaient été réquisitionnés pour la guerre et les « U-boots » allemands attaquaient sans relâche ceux qui effectuaient encore les trop rares liaisons.  Les bateaux assurant l’approvisionnement de l’île arrivaient donc dans les ports corses de manière très irrégulière et cela entraîna de graves problèmes de ravitaillement. Le pain, le sucre, le pétrole furent strictement rationnés.

Mais la Première Guerre mondiale a cependant causé à la société corse des dommages profonds et irréversibles. Car, proportionnellement à sa population, elle a perdu beaucoup plus d’hommes que les départements de France continentale.  En 1914, la Corse comptait environ 300 000 habitants dont probablement la moitié étaient de sexe masculin, enfants, adultes et vieillards. À la veille de la déclaration de guerre, 9 000 Corses étaient déjà sous les drapeaux. Durant les quatre années de guerre, 48 000 hommes furent encore mobilisés, portant le total de soldats corses à 57 000, c’est-à-dire plus du tiers de toute la population masculine de l’île ! Comme le rappela Michel Rocard[1], « Pendant la guerre de 1914-1918, on a mobilisé en Corse, ce qu’on n’a jamais osé faire sur le continent, jusqu’aux pères de six enfants« . En effet, par « Décret Spécial », Clemenceau, ministre de la Guerre en 1914, mobilisa tous les Corses de 17 à 55 ans, y compris les pères de famille jusqu’à 6 enfants. Les régiments à majorité corse, tels que le 173ème Régiment d’Infanterie, demeurèrent en première ligne durant toute la durée du conflit et leurs effectifs durent être constamment renouvelés. Même si le nombre de Corses tués durant la Première Guerre mondiale fut parfois exagéré par les uns et par les autres, souvent pour des raisons idéologiques, les études les plus récentes et les plus sérieuses établissent ce terrible bilan à environ 12 000 morts, soit 21 % du total des combattants corses, ou encore 8 % de la totalité de la population masculine de l’île, enfants et vieillards compris ! Cette hécatombe permit au futur Maréchal Joffre d’ironiser cyniquement en déclarant que « Les Corses viennent au front par bateaux entiers mais quelques barques seulement suffisent pour les ramener dans leur l’île. » Cette véritable saignée dans les forces vives de la Corse porta un coup fatal à l’économie insulaire de l’après-guerre. Elle est la première cause de la désertification de l’intérieur. Les hommes qui étaient revenus du front, souvent blessés ou handicapés et les enfants devenus adultes après 1918 n’étaient plus assez nombreux pour s’occuper des troupeaux ou pour continuer à cultiver les terrasses et les champs situés en altitude. C’est durant cet après-guerre, qui serait malheureusement bientôt connu comme l’ « Entre-Deux-Guerres »), que de nombreux Corses d’âge mûr préférèrent abandonner le village pour aller tenter leur chance aux colonies ou en France métropolitaine, aggravant ainsi le déficit démographique causé par le Premier Conflit mondial.

Comme si cette saignée n’avait pas suffi, une effroyable tragédie se produisit en mer, quelques mois avant l’Armistice.  Le 15 août 1918, le vapeur « Balkan » quitta le port de Marseille avec Bastia pour destination, sous les ordres du commandant Giorgi. Il avait à son bord 519 passagers dont 300 soldats permissionnaires et des civils, hommes, femmes et enfants, et 32 hommes d’équipage.  Dans la nuit du 15 au 16 août, le navire fut repéré par le sous-marin allemand UB 48, commandé par Wolfgang Steinbauer. À 1h35 du matin, à 8 milles nautiques au large de Calvi, le vapeur fut touché par une torpille tirée par le U-boot. Le Balkan coula en quelques minutes, l’équipage n’eut même pas le temps de mettre les chaloupes à la mer. Ce naufrage fit 417 victimes. Il n’y eut que 102 survivants qui s’étaient accrochés à des débris avec lesquels ils formèrent des radeaux de fortune. À l’aide de planches, ils ramèrent désespérément vers le rivage. Ce n’est qu’à 10 heures du matin qu’ils furent enfin repérés par des hydravions, à 3 miles des côtes. Une vedette venue de Calvi finit par récupérer ces malheureux. Le nom du vapeur est gravé dans la pierre de nombreux monuments aux morts de Corse ainsi que la liste des soldats permissionnaires, des membres de l’équipage et des passagers civils qui trouvèrent la mort dans cette catastrophe, la pire jamais connue sur les lignes maritimes reliant l’île à la France continentale.

Enfin, en septembre 1918, la grippe dite « espagnole », sans doute introduite par les permissionnaires, décima les villes et les villages.

La Corse, épargnée par les terribles combats et les épouvantables destructions de la Première Guerre mondiale, a donc malgré tout payé un très lourd tribut à ce conflit. Ses conséquences se firent longtemps sentir, déstructurant durablement la société corse composée, dans les années 20, de milliers de veuves, d’orphelins et d’invalides de guerre. Ce sont ces conséquences qui expliquent, pour une large part, le sous-développement de la Corse et la désertification de l’intérieur, ainsi que son faible peuplement. Les Corses sont plus nombreux hors de l’île que dans l’île. On les retrouve en France continentale mais aussi aux quatre coins du monde, malgré la disparition de l’empire colonial français.

Non, décidément, la statue de la veuve et de l’orphelin de la Place Saint-Nicolas ne me laissera jamais indifférent, pas plus que tous ces monuments aux morts des villages de Corse, sur lesquels on peut lire les noms de tous hommes sacrifiés pour le salut de la France. Dans la plupart de ces villages accrochés à la montagne, les habitants d’aujourd’hui sont moins nombreux que ceux dont les noms sont gravés dans la pierre de ces tristes mémoriaux.

Hervé Cheuzeville, 8 novembre 2018.

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti,2017). Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

[1] « Le Monde » du 31 août 2000.

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