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La Corse, une île en voie d’émancipation

01/12/2017 – 3:31 | No Comment | 119 views

En cette froide soirée du 30 novembre 2017, des milliers de personnes s’étaient rassemblées sous un immense chapiteau blanc, près de la plage de l’Arinella, à Bastia. Oui, il faisait bien froid, mais l’ambiance y …

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Le comte de Vaux et la Corse

Submitted by on 25/11/2017 – 3:02 No Comment | 109 views

Le texte ci-dessous est celui d’une présentation faite à Feurs, dans le département de la Loire, le 17 novembre 2017, lors de l’Assemblée Générale de l’Association de la Chapelle des Martyrs de Feurs, dont je suis membre. Je me suis également inspiré de ce texte pour une communication à l’Assemblée de la société historique de La Diana, à Montbrison (également dans la Loire), le 18 novembre 2017.

Des générations d’écoliers, de collégiens et de lycéens des IIIe, IVe et Ve Républiques ont appris que Louis XV, s’il avait perdu la Nouvelle France et les Indes, avait eu le mérite d’apporter la Lorraine et la Corse à la France. Dans nos manuels scolaires, seule une demi-phrase était généralement consacrée à l’acquisition de cette grande île méditerranéenne, la quatrième pour la superficie, la seconde pour l’altitude. On s’étendait généralement davantage sur la conquête de l’Algérie, qui commença 62 années plus tard. Je ne dirai rien des manuels scolaires d’aujourd’hui qui, eux, omettent probablement d’évoquer ces deux « acquisitions » ! Cependant, on ajoutait parfois qu’en 1768, Louis XV, grâce à la brillante diplomatie de son ministre le duc de Choiseul, avait « acheté » la Corse à la République de Gênes. De nos jours, les Français, du moins ceux qui s’intéressent à l’Histoire, sont toujours persuadés que la Corse fut achetée à Gênes, voire même, pour les plus ignorants, à l’ « Italie » alors que cette dernière, attendrait encore un siècle avant d’exister en tant que réalité étatique et politique.

Louis XV

Ces résumés succincts de l’entrée de la Corse dans la France de l’Ancien Régime sont très éloignés de la réalité historique. Je dirais même qu’ils sont mensongers. Oui, il y eut bel et bien un traité entre le Royaume de France et la République de Gênes. Ce traité fut signé à Versailles le 15 mai 1768 par le duc de Choiseul et Agostino Paolo Domenico Sorba, plénipotentiaire, au nom de la République. Mais il ne s’est jamais agi d’un traité de « vente ». Économiquement et militairement, la République de Gênes était déclinante, au XVIIIe siècle. Depuis 1729, elle devait faire face à un soulèvement en Corse.   La guerre qu’elle y menait, ruineuse, n’aboutissait pas à la « pacification » de l’île tant espérée. À plusieurs reprises, Gênes avait dû faire appel à l’aide militaire de puissances étrangères afin de tenter de rétablir sa souveraineté sur l’île. La France elle-même était déjà intervenue à quatre reprises. Le premier contingent français avait été envoyé en 1738, commandé par le général de Boissieu, renforcé l’année suivante avec l’arrivée du général de Maillebois, surnommé «magna boia » (le grand bourreau) par les Corses. La seconde intervention eut lieu en 1747 ; dirigée par le comte de Choiseul[1] et consolidée en 1748 par le général de Cursay. En 1756 arriva la troisième expédition militaire, sous le commandement du général de Castries qui fut remplacé entre 1757 et 1759 par le comte de Vaux. Enfin, la quatrième intervention eut lieu en 1764. Dirigée par le comte de Marbeuf, elle fut ensuite renforcée par le marquis de Chauvelin puis, à nouveau par le comte de Vaux. Toutes ces opérations, si elles ne permirent pas à Gênes de reprendre le contrôle plein et entier du territoire corse, lui assurèrent au moins de conserver la possession du siège de son administration, Bastia, qui était aussi la principale ville et le plus important port de l’île, ainsi que des « présides », places fortes du littoral telles que Calvi, Bonifacio, Algajola et Ajaccio.

Pascal Paoli

C’est là que nous en arrivons au second mensonge historique. Si Gênes ne contrôlait plus la plus grande partie du territoire insulaire lors de la signature du traité de Versailles, c’est que, sur le terrain, un autre pouvoir était en place. Ce pouvoir était issu de l’insurrection qui avait débuté dès 1729 et qui prit à plus reprises une dimension étatique, à la suite de diverses « consultes » ou assemblées qui rassemblèrent des représentants élus par la population, qui légiférèrent et donnèrent à la Corse des constitutions et des institutions. C’est la consulte d’Orezza qui élut Luigi Giafferi, Hyacinthe Paoli et André Ceccaldi comme Généraux de la Nation et qui prépara le texte de la première constitution corse, promulguée à Corte le 30 janvier 1735. Les représentants du peuple corse décidèrent également que le 8 décembre de chaque année, jour de l’Immaculée Conception, serait désormais la fête de la Nation, en l’honneur de la Vierge Marie, sous la protection de laquelle le Royaume de Corse fut placé. Depuis, l’hymne national et religieux de la Corse est le Dio vi Salvi Regina. En 1736, le baron Théodore de Neuhof fut même acclamé roi de Corse, devenant ainsi un souverain constitutionnel dont le règne ne dura guère. Il eut cependant le temps de légiférer et même de frapper monnaie. Plusieurs Généraux de la Nation, élus, se succédèrent à la tête de l’île. L’un d’eux, Ghjuvan’ Petru Gaffori, élu en juin 1751 fut assassiné le 3 octobre 1753 à Corte ; ce meurtre avait probablement été commandité par le pouvoir génois. Pour lui succéder, un jeune officier servant dans l’armée du Royaume des Deux-Siciles fut élu, lors de la consulte réunie au couvent de la Casabianca, le 14 juillet 1755. Cet homme de trente ans était le fils de Hyacinthe Paoli, un dirigeant des débuts de l’insurrection corse, qui avait, entre autres, dirigé le gouvernement sous le roi Théodore Ier, et qui avait ensuite dû s’exiler à Naples avec le jeune Pascal. C’est Pascal Paoli qui dirigea la Corse jusqu’en 1769 et qui jeta les bases d’un État démocratique moderne, le premier de son temps[2], avec la constitution de 1755. Il fit frapper monnaie, fonda l’Université de Corse dans la capitale, Corte, créa un port à l’Ile-Rousse ainsi qu’une flotte marchande et un embryon de marine de guerre, afin de tenter de briser le blocus imposé par Gênes. En 1767, il parvint même à lancer une expédition contre la petite île de Capraia, située entre le Cap Corse et la Toscane et occupée par Gênes. Après un long siège, les troupes génoises de la forteresse de l’île se rendirent au contingent corse commandé par Achile Murati. Grâce à la prise de cette île, les autorités corses étaient désormais en mesure d’interdire la navigation génoise dans le canal de Corse. C’est certainement cet évènement qui convainquit le gouvernement de la « Superbe » que la guerre, qui durait depuis près de quarante années, allait être perdue et qu’il valait donc mieux engager des négociations avec la France. Mieux valait en effet céder temporairement une souveraineté qui devenait de plus en plus théorique et récupérer la Corse une fois « pacifiée » par les troupes françaises que de poursuivre une guerre ruineuse qui risquait de s’achever par une défaite humiliante. La France craignait quant à elle que l’État corse ne fasse appel à une puissance rivale (l’Angleterre, par exemple !) C’est ainsi que le traité de Versailles fut signé, le 15 mai 1768. Ce traité ne remettait nullement en cause la souveraineté génoise sur la Corse. Il s’agit seulement, pour les troupes françaises, d’intervenir dans l’île afin, je cite, d’ « ôter tout moyen aux Corses de nuire aux sujets et aux possessions de la République » (article 1). L’article 4 affirmait clairement que « le Roi s’engage à conserver sous son autorité et sa domination toutes les parties de la Corse qui seront occupées par ses troupes jusqu’à ce que la République en demande à la France la restitution et, en la demandant, soit en état de solder la dépense que l’expédition actuelle des troupes et les frais de leur entretien en Corse pourront occasionner ».  En lisant les différents articles, on se rend rapidement compte que le traité de Versailles n’avait aucunement pour objet la cession définitive de la souveraineté sur l’île à la France : il s’agissait uniquement d’une cession de souveraineté temporaire, le temps de rétablir l’ordre militairement. Il est également clair qu’il ne s’agissait nullement d’une « vente », comme cela fut trop souvent répété. L’article 2 de l’annexe secrète du traité a sans doute contribué à créer cette légende : il prévoyait en effet que « le Roi pour dédommager la Sérénissime République de la perte qu’elle a faite de quelques arrérages de subsides qui lui étaient dus en vertu des conventions antérieures à celle de 1764, et pour lui donner une marque de son amitié sincère, fera payer à ladite République une somme de 200 000 livres tournois par an pendant le cours de dix années ».

Statue de Pascal Paoli, à Corte

Lors de la signature du traité de Versailles entre le Royaume de France et la République de Gênes, cette dernière n’a donc pas cédé la Corse à la France, et encore moins l’a-t-elle vendue ! De son côté, la France renforça sa présence militaire dans l’île. Pascal Paoli reçut avec indignation la nouvelle de la signature du traité, conclu sans que lui et son peuple n’eussent été consultés et alors qu’il entretenait une relation épistolaire avec Choiseul. Paoli n’aurait pas été hostile, en effet, à ce que la Corse soit « protégée » par une grande puissance, afin qu’elle puisse continuer à gérer ses propres affaires à l’abri de toute menace génoise. Il réunit une consulte dans la capitale, Corte, le 22 mai 1768, durant laquelle il déclara : « Jamais peuple n’a essuyé un outrage plus sanglant […] On ne sait pas trop qui l’on doit détester le plus de celui qui nous vend ou de celui qui nous achète […] Confondons les dans notre haine puisqu’ils nous traitent avec un égal mépris ».  On notera que dans l’esprit de Paoli, et sans doute dans celui de nombre de Corses de l’époque, la Corse avait bel et bien été « vendue ». Le Général de la Nation ajouta : « La République n’a pas le droit de céder la Corse qu’elle ne possède pas. Et quand bien même elle l’eût possédé, elle n’a pas celui de le transmettre à qui que ce soit, sans le consentement de la nation. (…) S’il suffisait de vouloir la liberté, le monde entier serait libre ». Un proche conseiller de Pascal Paoli fit, lors de cette consulte, un discours remarqué, durant lequel il déclara : « Voici l’instant de vérité. Si nous ne conjurons pas la tempête qui s’annonce, c’en est fini de notre nom et de notre gloire. S’il est écrit que le plus grand monarque de la terre doit affronter le plus petit peuple du monde, nous avons sujet de nous enorgueillir car nous mourrons glorieusement, comme nous aurons vécu. Montrons à nos ennemis que leur entreprise n’est pas une partie de plaisir ». Ce fervent patriote se nommait Carlo Bonaparte.

Les hostilités entre forces françaises et corses ne tardèrent pas à s’engager. Les débuts de cette campagne de Corse furent humiliants pour les armées du Roi, puisque la milice corse remporta plusieurs succès, dont la fameuse victoire de Borgu, au sud de Bastia, le 5 octobre 1768 : un détachement français, assiégé dans cette localité stratégique, dut en effet se rendre aux forces corses.  Nul doute que la défaite française de Borgu eut un grand retentissement à Versailles. C’est elle qui convainquit Louis XV et Choiseul de rappeler le marquis de Chauvelin et d’envoyer en Corse une force beaucoup plus importante, force qui serait commandée par un bon connaisseur du terrain. C’est ainsi que l’on fit appel au comte de Vaux, vétéran des précédentes interventions militaires françaises en Corse.

 

Le comte de Vaux

Qui était donc l’homme providentiel choisi par Choiseul pour venger l’humiliation de Borgu ? Né en 1705, et donc alors âgé de 64 ans, Noël de Jourda, comte de Vaux, était le descendant d’une branche cadette et peu fortunée de la famille des Jourda, originaire du Gévaudan et qui s’était établie dans le Velay. Issue de la noblesse de robe, le nom de « de Vaux » ne fut ajouté au patronyme de Jourda qu’après l’acquisition des terres situées dans le hameau de Vaux, du village de Saint-Julien-du-Pinet, près de Retournac, dans le Velay[3]. Noël Jourda de Vaux avait commencé sa carrière militaire en 1724 comme lieutenant du régiment d’Auvergne. Affecté en Corse une première fois en 1738, comme capitaine, il y fit preuve de bravoure lorsqu’il résista victorieusement aux attaquants corses très supérieurs en nombre, au couvent de Ghisoni, en 1739. Il fut d’ailleurs sérieusement blessé durant cet engagement. Ce fait d’arme lui avait d’ailleurs valu d’être nommé gouverneur militaire de Corte et chevalier de l’Ordre Royal et Militaire de Saint-Louis. Le comte de Vaux rédigea ensuite une intéressante relation de cette première campagne de Corse. En 1741, il fit preuve de valeur lors de la défense de Prague, puis à la bataille de Fontenoy et au siège de Bruxelles. C’est d’ailleurs sans doute ce qui lui valut sa promotion au grade de brigadier. Il effectua un second séjour en Corse de 1757 à 1759, durant lequel il commanda les troupes françaises envoyées dans l’île après la signature du traité de Compiègne. Il s’y montra à la fois ferme et prudent et, en 1759, il y gagna son grade de lieutenant-général. Il s’illustra ensuite durant la Guerre de Sept Ans (1756-1763), en particulier lors de la bataille de Bergen en 1759 et lors de la défense de Göttingen en 1761.

C’était donc un bon connaisseur de la Corse et un général expérimenté qui fut nommé, en février 1769, commandant-en-chef du corps expéditionnaire français en Corse. Il débarqua au port de Saint-Florent le 7 avril 1769. Ce port, situé au fond du golfe du même nom, a une grande importance stratégique. Il est bien abrité, contrairement à Bastia, qui se trouve à 20 kilomètres à l’est, de l’autre côté de la montagne. Le comte de Vaux avait bien préparé son expédition, et il amenait avec lui des renforts considérables, 22 000 soldats, portant ainsi l’effectif des troupes françaises désormais présentes dans l’île à 30 000 hommes. Chiffre énorme si on le rapporte à la population totale de la Corse qui, à l’époque, devait à peine atteindre deux cent mille âmes, et au nombre de soldats que comptait l’armée de Paoli, qui ne dépassait pas quelques milliers de miliciens qui, pour la plupart, n’étaient pas des soldats de métier. Et surtout, le nouveau commandant-en-chef apportait du matériel de guerre, en particulier une importante artillerie, qui allait jouer un rôle déterminant face à la milice corse qui en était quasiment dépourvue ! Pascal Paoli pouvait malgré tout compter sur quelques dizaines de mercenaires, en particulier des Prussiens qui, eux, étaient des soldats aguerris. Le déséquilibre entre les forces en présence était donc considérable : une milice populaire, composée essentiellement de paysans volontaires, devait résister aux assauts de l’armée la plus puissante du monde.

Première page de la proclamation du comte de Vaux

À peine arrivé, le comte de Vaux fit diffuser une proclamation dont la teneur ne laissait planer aucun doute sur ses intentions. En voici le contenu, transcrit d’après l’original :

Ce 17 avril 1769

                                                                               De par le Roy

Nous, Charles Comte de Vaux, Lieutenant-Général des armées du Roi, Grand-Croix de l’Ordre de St Louis, Commandant-en-chef des troupes de S.M. dans l’isle de Corse.

S.M. ayant assez fait connaître aux peuples de l’isle de Corse par la déclaration du 5 août 1768 quelles étaient ses intentions concernant la pacification de cette isle, Elle a jugé devoir leur faire expliquer de même quelles étaient les lois de la guerre à laquelle ils se sont exposés par la témérité qu’ils ont eu de résister à Ses troupes et en conséquence, Elle a ordonné ce qui suit.

                                                                               Art. 1er

Les villages sans retranchements dont les habitants commettront des hostilités contre les troupes du Roi sans être soutenus extérieurement par un corps de gens armés seront brûlés et les biens des habitants dévastés. Ceux qui dans les dits habitants qui tomberont entre les mains de S.M. seront envoyés prisonniers en France quand même ils se seraient rendus par composition, S.M. défendant de leur accorder des conditions contraires.

                                                                               Art. 2

Lorsque les villages seront retranchés ou défendus intérieurement par des gens armés ils seront reçus à capituler et la capitulation sera observée parce qu’il y aura lieu de présumer qu’il n’aura pas été libre aux dits habitants de venir à l’obéissance et qu’ils auront été forcés de s’y refuser.

                                                                               Art. 3

Les habitants des villages qui seront pris les armes à la main seront réputés brigands et comme tels envoyés aux galères.

                                                                               Art. 4

Ceux des villages qui ne seront pas encore venus à l’obéissance s’ils sont pris seuls ou en petit nombre sans être porteurs d’un ordre par écrit de leur commandant et éloignés du corps des autres habitants armés seront également réputés brigands et envoyés aux galères.

                                                                               Art. 5

Les villages qui se soumettront à l’approche des troupes du Roy seront reçus favorablement et participeront aux grâces que S.M. est disposée d’accorder à ceux qui les mériteront par une soumission volontaire.

Corte

Le comte de Vaux eut rapidement la conviction que le contrôle du seul littoral ne suffirait pas. Pour venir à bout de la résistance corse, il lui faudrait conquérir l’intérieur avec Corte comme objectif principal car c’était « la métropole de la rébellion et le point central de l’isle »[4], comme l’a fort bien écrit Dumouriez, un officier qui servait sous ses ordres comme aide maréchal général des logis. Ce Dumouriez devait, plus de vingt ans après, jouer le rôle que l’on sait durant la Révolution française. Afin de préparer cette conquête de l’intérieur, de Vaux remania le dispositif de Marbeuf et établit des bases logistiques pour soutenir les opérations à venir. La région du Nebbiu joua un rôle essentiel dans ce dispositif : cette région constitue l’arrière-pays du port de Saint-Florent et les montagnes qui en forment la limite sud dominent la vallée du Golu, véritable axe de pénétration de l’intérieur de la Corse donnant accès à Corte, siège du gouvernement de Pascal Paoli et des principales institutions de l’État corse. Le massif de Tenda, quant à lui, domine le Nebbiu à l’ouest. Le col de Tenda donne accès à la vallée de l’Ostriconi et à la Balagne. Le chef de la Corse indépendante était sans doute conscient du danger, puisqu’il avait fait de Muratu son quartier-général. Cette localité du Nebbiu commande l’accès nord du col de Bigornu, col qui domine, côté sud, la vallée du Golu. Sans doute ne protégea-t-il pas suffisamment le village de Soriu, à l’ouest du Nebbiu, car un détachement français s’en empara et put ensuite gagner la vallée de l’Ostriconi par le col de Tenda. En même temps, un autre détachement parti du gros village d’Oletta, à l’est du Nebbiu, attaqua Muratu par surprise et faillit y capturer le chef de la nation corse, qui eut tout juste le temps de s’enfuir avec ses hommes vers le col de Bigornu, poursuivi par les Français. Un troisième détachement français pénétra dans la vallée du Golu depuis Borgu, à l’est. Ces trois détachements convergèrent vers l’objectif stratégique que de Vaux leur avait assigné, à savoir le pont génois qui enjambe le Golu dans le hameau qui porte son nom : Ponte Novu. Ce pont était sous la garde de mercenaires prussiens au service de l’État corse. Pascal Paoli leur donna comme consigne de défendre le pont coûte que coûte et d’empêcher son franchissement.

Le « Ponte novu »

Malheureusement, ces consignes du général corse furent mal interprétées car les Prussiens ouvrirent le feu sur les Corses en retraite, le 8 mai, alors qu’ils descendaient du col de Bigornu, poursuivis par les Français.    Cependant, les Corses opposèrent une farouche défense de ce point hautement stratégique. C’est ainsi que Voltaire décrivit cette bataille, qui devait sceller le destin de la Corse :   » L’arme principale des Corses était leur courage. Ce courage fut si grand que dans un de ces combats, vers une rivière nommée Golo, ils se firent un rempart de leurs morts pour avoir le temps de recharger derrière eux avant de faire une retraite nécessaire ; leurs blessés se mêlèrent parmi les morts pour affermir le rempart. On trouve partout de la valeur, mais on ne voit de telles actions que chez les peuples libres« .

Les témoins de cette bataille rapportèrent que le Golu était rouge de sang. Cette bataille fut celle du désespoir, car il était sans doute illusoire de vouloir contenir une armée aguerrie, tellement supérieure en nombre et en matériel, de surcroît munie d’artillerie. Malgré tout leur courage, les Corses furent vaincus par l’armée du comte de Vaux, en ce 9 mai 1769. L’erreur de Pascal Paoli avait sans doute été de vouloir s’opposer frontalement à la plus puissante armée du monde. Peut-être eut-il été préférable de se retirer dans les montagnes et, de ce terrain que les soldats corses connaissaient parfaitement, d’harceler les forces françaises. Après la prise du pont, la route de Corte était désormais ouverte malgré une résistance sporadique opposée par les Corses.  Le 22 mai, le comte de Vaux et son armée purent faire leur entrée dans la capitale de la Corse indépendante. Conformément aux usages de l’époque, la petite ville fut soumise au pillage. Le comte de Vaux s’appropria la bibliothèque de Pascal Paoli, qu’il fit envoyer dans son château du Velay. La défaite de Ponte Novu, d’un point de vue militaire, n’était sans doute pas irrémédiable. Mais, sentant le vent tourner, les notables corses commencèrent à se rallier au vainqueur. C’est pourquoi Pascal Paoli, qui était parvenu à gagner Porto Vecchio, dans le sud-est de l’île, préféra, le 13 juin, s’embarquer, avec ses principaux compagnons, à bord d’un navire anglais qui l’amena à Livourne, en Toscane[5]. Les grandes familles corses qui se ralliaient à la France tentèrent de faire reconnaître par Versailles des titres de noblesse parfois douteux. Carlo Bonaparte qui, une fois ses quartiers de noblesse reconnus, fit précéder son patronyme d’une particule, devait écrire : « J’ai été bon patriote et Paoliste dans l’âme tant qu’a duré le gouvernement national ; mais ce gouvernement n’est plus. Notre indépendance perdue nous ne pouvons espérer mieux que de vivre à l’ombre des lys. Nous serons fiers d’appartenir à la première nation du monde ». C’est d’ailleurs son ralliement puis la reconnaissance de ses titres qui lui permirent en 1777 de se faire élire député de la noblesse corse et d’être reçu par Louis XVI à Versailles. Il put ensuite obtenir une bourse pour que son second fils, le petit Napoléon, né trois mois seulement après la bataille de Ponte Novo, puisse aller étudier en France, à l’École royale militaire de Brienne-le-Château, en 1779, alors qu’il n’avait pas encore 10 ans.

Le 22 juin 1769, le comte de Vaux put écrire au duc de Choiseul : « Toute la Corse est soumise au Roy ». Cependant, malgré cette évaluation rassurante de la situation, la résistance face à l’occupant se poursuivit dans toute l’île. Le 16 juillet, un détachement français fut attaqué dans la région de Porto Vecchio. Le 26 du même mois, un régiment originaire du Languedoc tomba dans une embuscade dans la région du Niolu. En février 1770, le régiment de la Marche fut violemment attaqué près de Zuani. En mars, ce fut le tour de la garnison d’Appietto, près d’Ajaccio. Ce même mois, le « Courrier de Monaco » pouvait écrire : « On apprend par lettre de cette isle que les bandits sont une hydre qui renaît tous les jours ». Malgré cette pacification qui était loin d’être achevée, le 1er août 1769, le Roi Louis XV nomma le comte de Vaux gouverneur général de la Corse. Il devenait ainsi le premier gouverneur français de l’île. Il a laissé le souvenir d’un officier dur et sévère qui n’hésita jamais à réprimer, à emprisonner, à déporter vers le bagne de Toulon, à envoyer aux galères, voire même à faire prendre. Des ordonnances furent émises interdisant aux Corses la fabrication, le commerce et le port d’armes, sous peine de mort. Pour lutter contre la résistance, la répression était très sévère. Tous les hommes et toutes les femmes pris les armes à la main étaient envoyés au bagne de Toulon et ce, dès 1769. C’est par dizaines qu’ils furent débarqués dans la rade, avant d’être enfermés dans des cellules surpeuplées, sordides et puantes, au fort La Malgue. Fin octobre 1769, le nombre de prisonniers corses était de 232 ; trois mois plus tard, il atteignait 450. Ces Corses tentaient de survivre à l’enfer du bagne, dans des conditions épouvantables. Certains d’entre eux furent envoyés à Saint-Domingue, où les conditions de vie et les maladies firent qu’ils n’y survécurent pas longtemps. Lors de l’embarquement à Toulon, il était précisé qu’il ne fallait faire monter à bord qu’un ou deux Corses par navire « afin qu’ils puissent être aisément contenus pendant la traversée ».  On rapporta que le comte de Vaux sut cependant faire preuve d’une certaine magnanimité à au moins une occasion. L’affaire d’Oletta est demeurée dans toutes les mémoires, en Corse. À la fin de l’année 1768 (donc avant l’arrivée en Corse du comte de Vaux), des hommes furent arrêtés dans le gros villages d’Oletta, accusés d’avoir conspiré pour livrer la place aux forces paolistes. Transférés à Bastia, ils furent torturés avant d’être jugés lors d’un procès expéditif. Des instructions étaient arrivées de Versailles pour que leur chef d’accusation soit le crime de lèse-majesté, passible de la peine de mort. C’est ainsi que ces hommes furent roués en public. Leurs corps devaient rester exposés en plein air, afin de servir d’exemple. Interdiction était faite à quiconque, sous peine de mort, de récupérer les cadavres pour leur donner une sépulture. Une jeune fille d’Oletta nommée Maria Gentile, fiancée de l’un des suppliciés, eut le courage de défier l’interdiction. Elle enleva le corps de son fiancé afin de le faire enterrer. Arrêtée pour ce forfait, elle aurait dû être pendue. Le comte de Vaux, arrivé à Oletta après avoir débarqué à Saint-Florent, fut mis au courant. Sans doute impressionné par le courage de cette Antigone corse, il la gracia et la fit libérer.

Mémorial des pendus du Niolu, au couvent St François de Calacuccia

En 1770, de Vaux fut remplacé par Marbeuf au poste de gouverneur général de la Corse et il rentra en France où il connut une « traversée du désert », sans doute due à la vindicte de Marbeuf et à celles des soutiens dont ce dernier disposait à Versailles. Une sorte de rivalité avait longtemps opposé les deux hommes et Marbeuf n’avait pas accueilli l’arrivée de de Vaux en Corse avec enthousiasme. Sans doute estimait-il que le poste de commandant-en-chef de l’expédition, puis celui de gouverneur général auraient dû lui revenir. De Vaux finit par reprendre du service sous Louis XVI. Ce dernier lui accorda même la dignité de Maréchal de France, en 1783. Le comte de Vaux mourut le 12 septembre 1788, âgé de 83 ans, alors qu’il venait d’être nommé gouverneur militaire de Grenoble, où il avait été chargé de réprimer les prémices de ce qui allait bientôt se transformer en révolution. En Corse, l’oppression s’accrut avec Marbeuf, qui favorisait les notables ralliés, tels que les Bonaparte, tout en réprimant toute velléité d’opposition. Avec ses généraux Sionville et Narbonne, il a laissé un souvenir épouvantable dans la mémoire collective des Corses, en particulier avec la répression du soulèvement populaire de 1774, durant lequel des villages entiers furent brûlés, en particulier dans la région du Niolu. En mai 1774, 400 habitants de cette région située dans le cœur de la Corse prirent les armes. Le comte de Narbonne réprima cette insurrection dans le sang. Il fit arrêter une soixantaine de personnes. Au cours d’un simulacre de procès, 11 d’entre elles, choisies au hasard parmi les prisonniers, furent condamnées à mort par pendaison, au couvent St François de Calacuccia. Au nombre des suppliciés se trouvait Marcu Andria Albertini, âgé de 17 ans. Les autres prisonniers furent envoyés au bagne de Toulon, d’où ils ne sont jamais revenus. Le comte de Narbonne fit piller et brûler les maisons des rebelles et égorger leurs troupeaux.

Non, décidément, le rattachement de la Corse à la France ne fut pas une simple transaction entre deux puissances européennes comme on a trop longtemps voulu nous le faire croire. Ce fut une guerre de conquête, menée de main de maître par le comte de Vaux, suivie d’une longue période de résistance et de répression. Ni la Révolution française ni le règne de l’enfant d’Ajaccio, Napoléon Ier, n’apportèrent à la Corse la paix, la justice et la liberté auxquels son peuple aspirait depuis si longtemps. Mais cela est une autre histoire !

Est-il besoin de préciser qu’en Corse, contrairement à Montbrison ou à de nombreuses villes du continent, aucune rue, aucun monument, aucun édifice ne rappelle le souvenir du comte de Vaux, qui fut le premier gouverneur français de l’île ?

Hervé Cheuzeville, 17 novembre 2017.

Sources et bibliographie :

  • Histoire de la Corse, F Girolami-Cortona, Librairie Marseillaise, 1971
  • Quarante ans de gloire et de misère, La Révolution Corse (1729-1769), Hyacinthe Yvia-Croce, éditions Albiana
  • Histoire de Corse, tome II, Du XVIIe siècle à nos jours, Michel Vergé-Franceschi, Editions du Félin, 1996
  • Corse, Renaissance d’une nation, Christian Mondoloni, éditions Albiana, 2013
  • Dictionnaire historique de la Corse, sous la direction de Antoine Laurent Serpentini, éditions Albiana, 2006
  • Héros de la révolution corse, 1729-1769, Pierre Lepidi, éditions Albiana, 2008
  • Rebelles, André Mastor, éditions Albiana, 2006

Histoire de Corse, le point de vue corse, Francescu-Maria Perfettini, éditions Yoran Embanner, 2009

[1] Il ne devait devenir duc qu’en 1758.

[2] Si l’on excepte la République de Saint-Marin, qui dispose d’une constitution démocratique depuis 1600. A ce sujet, voir mon article janvier 2014 « Eloge de la plus ancienne République »: http://cheuzeville.net/eloge-de-la-plus-ancienne-republique/

[3] Le Velay se trouve dans l’actuel département de la Haute-Loire.

[4] Mémoire de Dumouriez.

[5] Il devait ensuite traverser l’Europe pour gagner l’Angleterre, où il demeura exilé jusqu’en 1790.

(Hervé Cheuzeville est l’auteur de sept livres et de nombreux articles et chroniques. Son dernier ouvrage « Prêches dans le désert » est paru aux Editions Riqueti en mars 2017. Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ). Depuis septembre 2017 il présente également une chronique mensuelle sur Radio Courtoisie).

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