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De la repentance de la France en général, des Harkis en particulier…

08/10/2021 – 9:20 | No Comment | 32 views

D’une manière générale, je ne suis pas un adepte de la « repentance » des États. D’autant plus que, depuis quelques années, les demandes de repentance se sont multipliées et que, dans l’esprit de ceux qui les formulent, …

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Le Rwanda, encore!

Submitted by on 12/05/2021 – 2:25 No Comment | 648 views

Réponse à l’article paru dans le « Journal de la Corse » le 2 mai 2021  

Il fut un temps où, vivant loin de notre île et abonné au « Journal de la Corse », j’en appréciais la lecture. Je le recevais très irrégulièrement, du fait de défaillances postales, et il m’arrivait de les lire par liasse, à Kigali, à Gulu ou à Rumbek. C’était pour moi un plaisir toujours renouvelé, tant la Corse me manquait. C’était l’époque où l’on ne pouvait pas suivre l’actualité corse en ligne et le « Journal de Corse » constituait donc un lien important avec notre terre.

De retour en Corse depuis plusieurs années, j’avoue ne plus lire ce journal que de loin en loin, ayant accès quotidiennement à l’actualité insulaire. Cependant, grâce à internet, je viens de tomber sur un article signé « GXC » daté du 2 mai dernier. Son contenu m’a glacé et horrifié, tant il m’a paru infondé et partial. Que l’on puisse ainsi reprendre la propagande d’un régime criminel, sans recul et sans précaution, m’a sidéré, surtout venant de la part du « doyen de la presse européenne ».

Cet article, intitulé « Les lourdes responsabilités de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda » m’a profondément heurté, tant il est à l’opposé de ce qui s’est réellement passé au Rwanda, un pays où j’ai vécu et travaillé.

L’auteur affirme, au début de son article, que « la vérité commence à poindre sur les responsabilités de la France lors de l’atroce génocide des Tutsis et des Hutus modérés au Rwanda en 1994 ». La « vérité » évoquée n’a jamais cessé de poindre puisque, depuis le génocide, les accusations contre la France, ses hommes politiques de l’époque et surtout ses militaires, n’ont jamais discontinué.  Pour appuyer un tel préliminaire, l’auteur évoque un « rapport demandé en 2017 par le gouvernement rwandais à un cabinet d’avocats américain », lequel rapport vient d’être remis au président rwandais Paul Kagame.  Ce dernier a pris le pouvoir par la force des armes, à l’issue du génocide, et il ne l’a plus quitté depuis. Tous ses opposants sont soit exilés, soit en prison, soit morts. Il arrive même que ceux qui se croyaient en sécurité à l’étranger y soient traqués et éliminés, loin du Rwanda. Ces dernières années, après les Hutus, ce sont les Tutsis survivants du génocide qui sont devenus les principales victimes du régime Kagame : militaires ayant participé à la guerre aux côtés de Paul Kagame mais tombés en disgrâce et Tutsis « de l’intérieur » ne supportant plus les mensonges officiels et les excès du régime. Parmi ces derniers, je ne voudrais citer ici qu’un seul nom, qui symbolise à lui tout seul le caractère odieux du pouvoir en place à Kigali depuis 27 années : celui de Kizito Mihigo, jeune et talentueux artiste rwandais et orphelin rescapé du génocide, qui osa, en avril 2014, composer la chanson « Igisobanuro cy’urupfu » (« la signification de la mort », en kinyarwanda, la langue locale). Dans son texte poignant, Kizito évoquait tous les morts du génocide tout en demandant que l’on pense aussi aux autres victimes, c’est-à-dire aux victimes du régime.  Arrêté aussitôt après la publication sur YouTube de cette chanson, le chanteur a été condamné en 2015 à dix années de prison pour un complot imaginaire visant à tuer le président. Gracié en septembre 2018 alors qu’Emmanuel Macron s’apprêtait à imposer le choix de la ministre des Affaires étrangères de Paul Kagame comme nouvelle patronne de l’Organisation Internationale de la Francophonie, Kizito est sorti de prison tout en demeurant condamné à une véritable mort sociale : il n’avait plus le droit de travailler ou de donner des concerts et ses chansons étaient toujours interdites d’antenne. Résolu à fuir son pays, il fut à nouveau arrêté et, deux jours plus tard, le 17 février 2020, son cadavre a été retrouvé, dans la cellule où il avait été jeté, à Kigali. Selon la thèse officielle, il se serait suicidé à l’aide de ses draps, alors qu’il n’y a jamais eu de draps dans les cellules rwandaises. La vérité serait qu’il a été torturé avant d’être tué.

Dans son article, l’auteur continue en affirmant que « la France a rendu possible le génocide contre les Tutsis, un génocide pourtant prévisible » sans dire aux lecteurs comment la France a rendu ce génocide possible et comment il était prévisible. La vérité est que le génocide contre les Tutsis a débuté le 7 avril 1994, le lendemain de l’attentat contre l’avion qui transportait les présidents du Rwanda et du Burundi et leurs entourages, ainsi que trois militaires français membres de l’équipage. C’est cet attentat, jamais officiellement élucidé, qui a constitué l’élément déclencheur du génocide. Les tirs de missiles contre le Falcon 50 étaient-ils prévisibles ? Non bien sûr ! L’éruption de violence extrême que la mort du président Habyarimana a suscité à partir du jour suivant ne l’était pas non plus. Il serait bon de rappeler que la France avait, depuis les accords de paix d’Arusha de 1993, retiré ses militaires du pays. Comment donc, sans personnel sur place, la France aurait-elle « rendu possible » ce génocide ?   L’auteur évoque ensuite le rapport de la commission Duclert, « un rapport français qui a conclu à de lourdes responsabilités de l’État français, mais pas à une complicité de génocide ». Pour rappel, cette commission était composée d’historiens non spécialistes du Rwanda et de personnes favorables à la version des faits promue par le régime de Kigali. La seule personne qui avait une vision des choses un peu différente avait été contrainte de quitter la commission quelques mois avant la publication du rapport. Aucun des grands spécialistes de la question, qu’ils soient français, rwandais, belges ou autre, n’a été consulté durant les travaux de ladite commission. Un exemple parmi tant d’autres : celui qui était ambassadeur du Rwanda en France de 1990 à 1994 et qui avait démissionné pour protester contre les massacres en cours, Monsieur Jean-Marie Vianney Ndagijimana, a proposé à la commission de témoigner. Ayant rencontré le Président Mitterrand à plusieurs reprises, ayant également accompagné le Président Habyarimana à l’Elysée plusieurs fois, Monsieur Ndagijimana est un témoin privilégié des tractations entre les deux pays durant les années de guerre au Rwanda (1990-1994). Ce diplomate fut ensuite nommé ministre des Affaires étrangères par le nouveau pouvoir, après la victoire du FPR, mais il démissionna lors d’une visite à Washington dès octobre 1994, pour protester contre les massacres commis par l’armée du FPR. Il dispose donc d’informations et d’archives de première main. Malheureusement, il n’a jamais reçu de réponse à sa proposition de témoigner devant la commission Duclert !

L’auteur revient ensuite au rapport Muse remis aux autorités rwandaises le 19 avril 2021 en citant cette phrase qui en est extraite : « Des responsables français ont armé, conseillé, formé, équipé et protégé le régime rwandais de l’époque ». En effet, la France de Giscard, puis celle de Mitterrand, ont développé les relations d’État à État avec le Rwanda d’Habyarimana, y compris (mais pas seulement) dans le domaine militaire. Il s’agissait là d’une coopération normale, comme il en existe avec de nombreux autres États africains. Le régime Habyarimana était un régime issu d’un coup d’État militaire et il s’appuyait sur un parti unique. Était-il scandaleux de collaborer avec un tel régime ? Certainement pas car à l’époque et jusqu’en 1990 la plupart des pays africains étaient dirigés par des militaires ou par des dictatures à parti unique. Le régime Habyarimana n’était donc pas une exception. Il était même davantage apprécié que d’autres, chez les bailleurs de fonds et dans les chancelleries occidentales, du fait de sa bonne gestion de l’aide au développement et de son degré de corruption moindre.

L’auteur poursuit en affirmant que, selon le rapport Muse, « la France a volontairement ignoré la volonté exprimée du gouvernement de Juvénal Habyarimana de massacrer les Tutsis du Rwanda ».  Quand est-ce que ce gouvernement a exprimé une telle volonté ? Jamais. Le gouvernement en question comprenait d’ailleurs des membres tutsis et son ambassadeur à Rome, en 1994, André Katabarwa, était un Tutsi ! L’auteur est sans doute victime de la confusion malheureusement trop fréquente que l’on retrouve dans les médias français entre le régime Habyarimana (1973- 6 avril 1994) et le gouvernement intérimaire mis sur pied le lendemain de l’assassinat du président Habyarimana et qui dirigea le pays (ou du moins les zones qui n’étaient pas encore tombées sous le contrôle du FPR de Paul Kagame) jusqu’à la prise de Kigali le 6 juillet 1994. C’est durant cette terrible période que des appels à la haine et à l’extermination des Tutsis ont été lancés par des responsables gouvernementaux et par des médias et que les massacres de Tutsis ont été perpétrés.

L’auteur cite le ministre des affaires étrangères rwandais, Vincent Biruta, qui a déclaré, après la remise du rapport Muse, que « la France a rendu possible un génocide qui était prévisible » mais qu’elle « n’a pas participé à la planification du génocide et que les Français n’ont pas participé aux tueries et aux exactions ». En dix années de travaux, le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) n’est pas parvenu à prouver une quelconque planification de ce génocide et aucun prévenu n’a été condamné pour l’avoir planifié. Il est donc heureux que ce ministre reconnaisse que la France n’a pas participé une planification qui n’est pas avérée. Comme indiqué précédemment, c’est l’attentat contre l’avion présidentiel qui fut l’élément déclencheur du génocide. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que des éléments extrémistes hutus n’aient pas rêvé, avant l’attentat, d’un tel génocide. Disons seulement que cet attentat et le chaos qu’il a provoqué, ainsi que l’offensive générale lancée par le FPR dans les heures qui ont suivi, ont donné l’occasion à ces éléments d’assouvir leur haine à l’encontre des Tutsis.

Mais le pire, dans l’article, est lorsque l’auteur ose affirmer que Mitterrand a aidé aux préparatifs du génocide. Il s’agit là d’une accusation très grave qu’il aurait fallu étayer.  Quand est-ce que Mitterrand a aidé à acheter « un million de machettes » ? Quand est-ce qu’il a envoyé des mercenaires et qui étaient ces derniers ? Pour ce qui est des machettes, Félicien Kabuga, 87 ans, arrêté en France le 17 mai 2020, a longtemps été accusé d’avoir été celui qui avait commandé des machettes. Or, depuis que cet homme a été transféré à la Haye, la justice internationale a retiré cette accusation contre lui. Et de toutes façons, même si cela avait été le cas, lui ou tout autre personne n’aurait certainement pas eu besoin de l’aide de la France pour importer des machettes! Vous osez ensuite dire que ce sont ces supposés méfaits français (machettes et mercenaires) qui ont abouti au massacre d’un million de personnes !  Pour ce qui est des Casques bleus présents sur place qui, comme l’auteur l’écrit, n’ont pas tiré une seule une balle, je souhaiterais rappeler que c’est la France qui s’est opposée, au Conseil de Sécurité de l’ONU, à leur retrait, exprimant ainsi un profond désaccord avec les États-Unis et le Royaume-Uni. Or, si la majorité de ces forces des Nations-Unies n’avaient pas été retirées dans les jours qui suivirent l’attentat contre l’avion présidentiel, il ne fait aucun doute qu’elles auraient eu les moyens de stopper le processus génocidaire quand il en était encore temps.

Le summum est atteint lorsque l’auteur assene que « l’Opération Turquoise fut programmée sur ordre du président de la République pour sauver les génocidaires bousculés par l’armée tutsie ». L’Opération Turquoise a été programmée et exécutée sous un mandat très strict fixé par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Elle était extrêmement limitée temporellement (deux mois seulement) et géographiquement (le sud-ouest du Rwanda). Son but était humanitaire et elle a permis de sauver des milliers de vies malgré des conditions très difficiles : le pays était plongé dans le chaos le plus total et des centaines de milliers de Rwandais, majoritairement des Hutus, étaient sur les routes de l’exode, fuyant l’avancée des forces du FPR, tandis que des dizaines de milliers d’autres Rwandais, principalement des Tutsis, tentaient d’échapper aux tueurs extrémistes hutus. Les forces françaises, entrées au Rwanda via Cyangugu, ville située sur la frontière zaïroise, ont avancé à l’intérieur du pays progressivement et ont tenté d’établir une sécurité relative dans la zone dont elles devaient prendre le contrôle. Elles ont mis fin aux massacres et ont mis en sécurité des groupes de rescapés du génocide, tout en montant un hôpital de campagne qui permit de soigner un grand nombre de Rwandais (ce travail a d’ailleurs été salué par les ONG internationales présentes sur le terrain). Oui, il est toujours possible de reprocher aux militaires français de ne pas en avoir fait assez, et pas assez vite. Il a fallu aux Français du temps pour arriver, pour s’installer, pour reconnaître une vaste région, pour localiser les groupes de survivants en danger. Le tout avec peu de moyens humains.

L’auteur termine son article avec des rappels historiques sur la longue carrière politique de François Mitterrand, que je me garderai bien de commenter. Les faits évoqués sont connus, ils constituent la part d’ombre de cet homme d’État français, qui eut aussi sa part de lumière, comme l’abolition de la peine de mort, la loi de décentralisation, le premier statut particulier pour la Corse et l’amnistie des prisonnier politiques corses. Il est aussi le président qui prononça le fameux discours de La Baule, lequel constitua l’annonce de l’amorce des processus démocratiques qui changèrent le visage de l’Afrique durant la dernière décennie du XXe siècle.

Je regrette que l’auteur cite le rapprochement en cours entre la France et le Rwanda comme étant la recherche d’ « une voie nouvelle pour les relations avec l’Afrique ». Comment est-ce qu’une succession de compromissions infamantes avec le plus grand criminel actuellement au pouvoir pourrait constituer une voie nouvelle pour la relation France-Afrique ? Il s’agit plutôt, malheureusement, de scenarii anciens interprétés par des acteurs nouveaux, comme les derniers évènements du Tchad viennent le confirmer.

Sans doute trouvera-t-on excessifs ces mots, « plus grand criminel actuellement au pouvoir », que j’utilise pour qualifier celui qui dirige le Rwanda d’une main de fer depuis 27 années. Je dois donc une brève explication à l’auteur de l’article, puisqu’il semble méconnaître la tragique histoire récente du Rwanda.

Les Hutus et les Tutsis ne constituent pas des ethnies au sens propre du terme, mais plutôt des classes sociales qui sont apparues et se sont développées au cours de la longue histoire du Rwanda (et du Burundi). Les deux groupes n’ont jamais été séparés géographiquement : ils sont répartis sur la totalité du territoire. Ils parlent la même langue et ont toujours eu la même religion (autrefois « traditionnelle » et majoritairement chrétienne depuis un siècle ). La majorité de la population du Rwanda et du Burundi est « hutu » et cette majorité était traditionnellement composée de cultivateurs. La minorité « tutsi » quant à elle était composée d’éleveurs de bovins et de guerriers, et le « mwami » (roi) et sa famille, ainsi que l’aristocratie, en étaient issus. Les chefs coutumiers appartenaient également à cette minorité. Cette division de la population en deux groupes distincts, hutu et tutsi, n’a pas empêché les mariages mixtes et, de nos jours, beaucoup de Rwandais et de Burundais ont des origines à la fois hutu et tutsi. Cependant, du fait du système patrilinéaire, un enfant ayant un père tutsi et une mère hutu sera considéré comme « tutsi », tandis qu’un autre ayant un père hutu et une mère tutsi sera considéré comme un hutu. Durant la période précoloniale puis durant les périodes allemande et belge, la majorité hutu était placée dans un rapport de sujétion envers la minorité dominante. Le Rwanda et le Burundi ont évolué différemment durant les années de lutte pour l’indépendance puis depuis cette dernière, obtenue en 1962. Le Rwanda a connu une « révolution sociale » qui a mis fin à la domination tutsi et qui a conduit de nombreux Tutsis à fuir dans les pays voisins, en particulier en Ouganda. La première République rwandaise était dominée par une classe politique hutu, principalement originaire du centre et du sud du pays. Le général Juvénal Habyarimana y a mis fin avec son coup d’État militaire de 1973, ce qui a permis l’accession au pouvoir d’une classe politique hutu principalement originaire du nord du pays.  De son côté, le Burundi postindépendance a été dominé jusqu’en 1993 par une succession de régimes militaires dirigés par des officiers tutsis originaires du sud du pays.

Il convient de souligner que la guerre du Rwanda a débuté avec une attaque lancée le 1er octobre 1990 par une unité de l’armée ougandaise constituée de militaires tutsis issus de la communauté tutsi réfugiée en Ouganda depuis les années 1959-1962. C’est pour aider les autorités internationalement reconnues du Rwanda à faire face à cette incursion armée venue de l’extérieur que l’armée française est intervenue pour soutenir les Forces Armées Rwandaises. La première phase de cette guerre a été marquée par de nombreux massacres commis par la rébellion venue d’Ouganda, connue sous le nom de Front Patriotique Rwandais (FPR). Fred Rwigyema, le charismatique leader de ce mouvement, ancien vice-ministre de la défense ougandais, a été tué par ses propres hommes durant les premiers jours de la guerre et remplacé par Paul Kagame, opportunément rappelé des États-Unis où il effectuait une formation militaire en sa qualité d’officier ougandais. Ce nouveau leader avait précédemment dirigé les services secrets militaires ougandais du président Museveni et participé à l’écrasement d’une rébellion dans le nord-est de l’Ouganda. C’est durant cette première phase de la guerre que la France de Mitterrand a conditionné son appui militaire à des réformes institutionnelles, en particulier l’introduction du multipartisme. Or, en pleine guerre, le moment choisi pour cette libéralisation du régime ne pouvait être pire, car cette démocratisation a donné libre cours à des tendances extrémistes hutu au sein des partis nouvellement créés ainsi que dans le parti présidentiel, ex-parti unique. Cette période a été marquée par l’afflux massif à Kigali et autour de la capitale de déplacés hutus fuyant le nord du pays et les massacres commis par le FPR. C’est aussi l’époque où des médias, plus tard qualifiés de « médias de la haine » sont apparus et que des milices ont été formées. Les Nations Unies imposèrent au Rwanda un embargo sur les armes, alors même que le FPR a continué, durant toute la guerre, à recevoir armes, munitions et équipements militaires à travers la frontière ougandaise. La diplomatie française s’activa durant toute cette première phase afin d’amener les belligérants à la table de négociations. Ce processus diplomatique aboutit aux accords d’Arusha signés en août 1993 qui prévoyaient, entre autres, l’arrêt des combats, la constitution d’un gouvernement inclusif de transition, l’intégration de l’armée du FPR au sein de l’armée nationale et l’organisation d’élections libres et démocratiques auxquelles participerait le FPR. Une fois cet accord signé, la France s’est désengagée militairement du Rwanda et les Nations Unies ont constitué une force de maintien de la paix, la MINUAR. L’attentat du 6 avril 1994 n’a pas seulement fait exploser l’avion présidentiel, il a aussi torpillé le processus prévu par les accords d’Arusha. Dans les heures qui suivirent la mort d’Habyarimana, le FPR lança une offensive militaire générale tandis que les milices extrémistes hutu commençaient le massacre des Tutsis. Ce dernier, du fait de la présence à Kigali de nombreux journalistes internationaux, reçut une importante couverture médiatique alors que les massacres commis au même moment par les troupes du FPR au gré de leur avance ne reçurent aucun écho. Ces massacres étaient pourtant bien réels et ce sont eux qui convainquirent la population hutu que leur salut résidait dans la fuite vers le Zaïre, où des millions d’entre eux s’entassèrent dans des camps de réfugiés le long de la frontière. Les massacres de Tutsis par les extrémistes hutus prirent fin en juillet 1994 avec la victoire du FPR. Cependant, les massacres de Hutus par l’armée du FPR se poursuivirent dans tout le pays. Le cas le plus connu est celui du massacre des milliers de Hutus réfugiés dans le camp de personnes déplacées de Kibeho en août 1995, car il a été commis sous les yeux de casques bleus de la MINUAR. Mais il est hélas loin d’avoir été le seul. Ces massacres devaient s’intensifier dans le nord du pays en 1997-98.

En octobre 1996, Paul Kagame envoya son armée au Zaïre démanteler les camps de réfugiés. Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants furent massacrés, d’abord durant l’assaut donné contre ces camps, puis durant la longue traque des survivants qui tentaient de fuir à travers la grande forêt congolaise. Cette invasion du Zaïre devenu République Démocratique du Congo provoqua la chute du régime Mobutu et la mise en place d’un nouveau régime vassal du Rwanda, dirigé par Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier finit par se retourner contre ses maîtres rwandais et ougandais, en 1998. Cela provoqua une seconde guerre et la partition durable du pays, avant de lui coûter la vie, puisqu’il fut assassiné en 2001. Ces deux guerres et cette occupation du Congo se caractérisèrent par de très nombreux massacres de Hutus rwandais, congolais et burundais et de Congolais appartenant à d’autres groupes ethniques, et par le pillage systématique des ressources naturelles du Congo au profit du Rwanda et de l’Ouganda. Des organisations internationales ont évalué le nombre de victimes à au moins six millions, voire beaucoup plus. Ce conflit du Congo est donc le plus meurtrier qu’ait connu le monde depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Tout cela est parfaitement documenté dans le « rapport mapping » des Nations Unies sur « les violations des droits de l’Homme et du droit international commises entre 1993 et 2003 en République Démocratique du Congo » ; ce rapport constitue une cartographie détaillée des crimes de masse commis dans ce pays. Le Dr Denis Mukwege, célèbre médecin congolais et Prix Nobel de la Paix, réclame, en vain la mise en place d’un tribunal pénal international pour le Congo afin de juger les responsables de tous ces forfaits, qu’ils soient congolais, rwandais ou autre. Il l’a encore fait devant le Sénat français la semaine dernière.

C’est pour tout cela que je considère, avec d’autres, que Paul Kagame est le plus grand criminel actuellement au pouvoir. Dénoncer les crimes de masse dont Kagame est l’instigateur et le perpétrateur ne constitue aucunement une négation ou une relativisation du génocide contre les Tutsis. Je pense cependant qu’il conviendrait de dénoncer avec la même vigueur les massacres commis avant, pendant et après ce génocide, tant au Rwanda qu’au Congo (et même au Burundi, tant sont liés les tueries à répétition commises dans ce pays et celles perpétrées chez son voisin du nord). La mémoire de toutes les victimes ne devrait pas être sélective.

Alors, la France a-t-elle des responsabilités dans la tragédie rwandaise ? Oui, certainement. Mais il faut replacer l’action de la France dans son contexte historique, géographique et international, tout en examinant le rôle de l’Ouganda, des États-Unis, de la Belgique ainsi que celui des Nations Unies. S’il est bon que les archives françaises aient été ouvertes, il faudrait aussi qu’il en soit de même avec les archives ougandaises, étasuniennes, belges et onusiennes, sans oublier celles du FPR. Il faudrait aussi que les responsables de l’attentat qui coûta la vie à deux chefs d’État africains soient enfin désignés. On l’a vu, le tir de ces deux missiles fournis par l’Ouganda au FPR a été l’élément déclencheur du génocide. Comment expliquer qu’aucune enquête internationale n’ait encore été diligentée alors que les Nations Unies n’ont pas hésité à lancer une telle procédure concernant l’attentat qui coûta la vie à un ancien Premier ministre libanais ?

Les États-Unis, le Royaume-Uni et d’autres pays anglophones ont longtemps été des soutiens inconditionnels du régime de Paul Kagame, alors que les relations de ce dernier avec la France étaient exécrables, du fait, d’une part, de l’enquête menée par le juge Bruguière sur l’attentat contre le Falcon-50 qui, rappelons-le, avaient aussi coûté la vie à trois militaires français, et, d’autre part, des accusations répétées de Kigali contre la France, concernant sa complicité supposée avec les « génocidaires ». Depuis quelques années, des voix de plus en plus en nombreuses se sont élevées dans les pays anglophones pour dénoncer les graves atteintes aux droits de l’Homme commises par Paul Kagame. Des enquêtes accablantes ont été publiées sous forme de livres par des auteurs indépendants, tels que Judi Rever au Canada et Michela Wrong aux États-Unis. Les autorités de ces pays anglophones ont commencé à prendre un peu de distance avec le pouvoir rwandais. C’est ainsi que le sommet des chefs d’États et de gouvernements du Commonwealth, qui devait se tenir en juin 2020 à Kigali a déjà été reporté deux fois sous prétexte de covid-19, une excuse qui ne trompe personne. N’est-il pas tristement ironique que, parallèlement, depuis l’élection d’Emmanuel Macron, la France multiplie les efforts pour se rapprocher de Kigali. En 2018, il y eut la nomination de Louise Mushikiwabo, jusque-là ministre des Affaires étrangères de Paul Kagame, comme secrétaire-générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie, alors que le régime qu’elle servait avec zèle a tenté d’éradiquer la langue française au Rwanda. Puis, il y eut le non-lieu émis par la Justice française dans l’affaire de l’attentat qui déclencha le génocide, et les arrestations sur le territoire français, à la demande Kigali, de personnes accusées, parfois à tort, d’avoir participé au génocide contre les Tutsis.  Dans le même temps, Judi Rever a bataillé pendant plus de deux ans avant de parvenir à faire publier son livre en France et, lorsque cela fut fait, elle ne fut invitée par aucun grand média français, alors que les thuriféraires du régime Kagame le sont régulièrement. Il en est allé de même avec le chercheur franco-camerounais Charles Onana, qui n’a jamais pu s’exprimer sur une grande chaîne de télévision ou dans un grand quotidien lorsque fut publié, en 2019, son livre-enquête sur l’Opération Turquoise. Enfin, il y eut la publication du rapport Duclert et l’annonce d’une prochaine visite d’Emmanuel Macron au Rwanda. Le président français ira-t-il jusqu’à demander pardon pour le rôle passé de la France, durant son séjour à Kigali, comme l’y incitent de nombreux activistes pro-Kagame ? Cela n’est malheureusement pas impossible ! Dans dix ou vingt ans, peut-être conviendra-t-il de former une nouvelle commission pour enquêter, cette fois, sur les compromissions de la France avec le régime criminel de Paul Kagame !

Je conclurais en souhaitant moi aussi qu’un nouveau chapitre s’ouvre enfin dans les relations franco-africaines. Des relations d’amitié et de respect basées sur la vérité concernant le passé et tournées vers un avenir dans lequel le développement et la démocratie seraient des valeurs cardinales.

Bastia, le 10 mai 2021.

Hervé Cheuzeville est l’auteur de neuf livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Nouveaux Prêches dans le désert » et « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » tous deux publiés aux Editions Vincentello d’Istria,  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti, 2017, réédité en 2020 par Vincentello d’Istria). Il a en outre contribué à l’ouvrage collectif « Corses de la Diaspora », dirigé par le Professeur JP Castellani (Scudo Edition, 2018). En 2018, il a fondé les Edizione Vincentello d’Istria à Bastia. Il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ). Il est également possible de retrouver Hervé Cheuzeville sur sa chaîne YouTube HervéTV: https://www.youtube.com/channel/UCUbuhUdlJ5I2k5DfLVW73PA/videos

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