Mes Chroniques »

Pour une mise hors la loi de l’islamisme politique

20/08/2017 – 8:15 | No Comment | 215 views

Mon dernier livre, « Prêches dans le désert[1] », paru au début de cette d’année, n’est pas vraiment constitué de prêches. Les différentes chroniques qui le composent constituent plutôt un cri. Un cri d’alarme, un cri d’indignation …

Read the full story »
Actualités
Histoire
Actualités
Tourisme
Corsica
Home » Mes Chroniques

L’enfer sur terre existe, il se nomme Soudan du Sud !

Submitted by on 04/05/2017 – 9:29 One Comment | 586 views

Le Soudan du Sud est un pays qui a beaucoup compté, pour moi. Je l’ai sillonné en 1989, à bord de camions et de barges chargées de la nourriture du Programme Alimentaire Mondial. C’est cette année-là que j’ai découvert ce que pouvait réellement signifier le mot « famine », en voyant des cadavres squelettiques être évacués d’un un camp de personnes déplacées, au petit matin, dans la ville assiégée de Wau. Au même endroit, je vis des enfants émaciés se disputer, à quatre pattes, les grains de maïs tombés à terre alors que nos camions étaient déchargés dans l’entrepôt du camp. J’ai retrouvé – indirectement – le Soudan du Sud entre 1995 et 1997, en Ouganda, lorsque je fus responsable de l’aide d’urgence du PAM pour les réfugiés qui affluaient dans le nord du pays. Puis, dans le même pays et jusqu’à la fin des années 90 lorsque je soutins les efforts de la Sœur Sophie, une courageuse religieuse ougandaise qui dirigeait avec amour et intelligence une école pour les orphelins sud-soudanais, dans le district de Masindi. J’ai passé l’an 2000 à Rumbek, au Soudan du Sud, en territoire contrôlé par la rébellion de la SPLA, à m’occuper d’un hôpital de campagne, pour le compte de l’Ordre de Malte allemand. J’y retrouvais la guerre, passant une grande partie de mon temps à m’assurer que nos abris souterrains étaient bien entretenus et à scruter le ciel, guettant la venue des Antonov venus du nord pour larguer des bombes. En 2011, le Soudan du Sud est finalement devenu indépendant, après une longue et dévastatrice guerre contre la domination arabo-musulmane du Nord. En 2013, lorsque je passais une dizaine de jours dans sa capitale, Djouba, je découvris ce nouvel État souverain. Ce fut pour moi l’occasion de retrouver nombre de jeunes sud-soudanais que j’avais connus durant leurs années d’exil en Ouganda, et je partageais avec eux leurs espoirs et leurs visions pour le futur du pays. Déjà à l’époque, les inquiétudes étaient vives. Des groupes armés sévissaient dans la région de Jonglei et des récits d’atrocités nous parvenaient. La vue des résidences somptueuses et des 4×4 de luxe de la nouvelle élite au pouvoir me laissait présager un avenir inquiétant pour cette jeune nation tellement en retard, dans tous les domaines, mais où l’argent du pétrole coulait à flot.

Je ne m’attendais pourtant pas à ce que le pays replonge dans la guerre civile aussi rapidement. C’est pourtant ce qui se produisit en décembre 2013, quelque mois après mon séjour à Djouba, deux ans et demi seulement après la proclamation de l’indépendance.  Au début, j’espérais que les dirigeants sud-soudanais se ressaisiraient rapidement et reprendraient le contrôle de leurs soldatesques respectives pour permettre à ce troisième conflit de prendre fin au plus vite. Je souhaitais que la communauté internationale et les pays de la région fassent pression sur les uns et sur les autres afin de faire cesser cette folie meurtrière. Certes, d’interminables discussions entre belligérants ont bien eu lieu, en particulier à Addis Abéba. Des accords furent même signés et des cessez-le-feu proclamés. Mais sur le terrain, jamais l’horreur ne cessa.  Comme souvent au Soudan du Sud, ce sont les populations civiles qui furent les principales victimes de cette nouvelle guerre. Tant l’armée gouvernementale et les milices qui lui sont associées que la rébellion, elle-même composée de diverses factions et groupes armés plus ou moins indépendants les uns des autres, se sont rendues coupables de terribles exactions à l’encontre des civils. Civils vus comme des soutiens de l’ennemi, appartenant au même groupe ethnique ou au même clan que tel ou tel adversaire. En s’en prenant à une population réputée comme favorable à l’ennemi du moment, en brûlant ses villages et ses réserves alimentaires, en volant ou en tuant son bétail, on pense affaiblir le groupe armé que l’on combat. En massacrant la population voisine du site où l’on est tombé dans une embuscade meurtrière on pense punir la faction qui a organisé cette embuscade. Pire encore, en tuant les garçons et les jeunes hommes lors d’un raid contre un village, on croit priver l’ennemi de futures recrues. Et bien sûr, chacune des exactions décrites ci-dessus en entraîne une autre, parfois encore plus terrible. J’ajoute que tout cela se produit au quotidien, dans des zones reculées où l’on ne trouve aucun journaliste, ni local, ni international. Ce qui se déroule au Soudan du Sud depuis décembre 2013 est donc, la plupart du temps, une tragédie à huis clos, loin des caméras.

Conséquence indirecte de cette guerre, une grande partie des terres agricoles n’est plus cultivée et nombre d’éleveurs ont perdu tout ou partie de leur bétail. Aujourd’hui, 40 % de la population sud-soudanaise se trouve dans une situation d’insécurité alimentaire, soit une augmentation de 60 % par rapport à l’année dernière à la même époque. Si l’aide alimentaire n’arrive pas rapidement, c’est la survie de cinq millions et demi d’êtres humains qui sera en jeu. La situation de famine a été officiellement déclarée dans les comtés de Leer et de Mayendit, situés dans la zone la plus touchée par le conflit.  Leer est la localité d’où Riek Machar, l’ancien vice-président et rival du président Salva Kiir, est originaire. Le premier est Nuer, le second est Dinka. Depuis le déclanchement de cette troisième guerre, un million neuf cent mille personnes ont fui leurs villages et leurs terres d’origine pour trouver une sécurité relative et un peu de nourriture dans des camps de déplacés à la périphérie des villes ou à proximité des bases onusiennes. D’autres, ils sont un million six cent mille, ont marché sur des distances souvent encore plus longues afin de franchir une frontière pour se réfugier dans un pays voisin, surtout en Ouganda, au sud, et en Ethiopie, à l’est. Certains ont même choisi d’aller sur le territoire de l’ancien ennemi du  Nord, le Soudan ! À l’époque où je dirigeais l’aide alimentaire d’urgence pour les réfugiés du Soudan du Sud en Ouganda, durant le second conflit, ils étaient deux cent mille, entassés dans des camps du nord du pays. Entre 2005 et 2011, ils sont tous rentrés chez eux. Aujourd’hui, ils sont plus de six cent mille. Je me rappelle les difficultés immenses que nous rencontrions pour que la nourriture arrive dans les camps afin qu’elle puisse être distribuée en temps et en heure aux réfugiés : il fallait convaincre, des mois à l’avance, les pays donateurs de donner de la nourriture (ou de l’argent pour acheter la nourriture dans la région) ; il fallait organiser la logistique, une noria de camions entre le port de Mombasa, au Kenya, ou de Dar-es-Salaam, en Tanzanie, et les entrepôts du PAM à Kampala, puis une autre noria entre ces entrepôts et les camps du Nord, en tenant compte du mauvais état des routes et de l’insécurité. Je n’ose imaginer le défi que représente pour le PAM, aujourd’hui, le ravitaillement de camps où survivent trois fois plus de réfugiés qu’à l’époque ! Pour cette même organisation onusienne, le défi doit être encore plus cauchemardesque pour réussir à faire parvenir de la nourriture aux populations qui, à l’intérieur même du Soudan du Sud, font face à la famine. Dans ce pays, il n’existe aucune route digne de ce nom et les pistes sont transformées en cloaques boueux durant la saison des pluies (qui va commencer d’ici peu). Il faut en plus tenir compte de l’insécurité causée par les belligérants. Est-il décemment possible d’envoyer des chauffeurs de camion risquer leur vie pour acheminer la nourriture, des fonctionnaires du PAM pour superviser cet acheminement et des employés d’ONG pour assurer la distribution ?  À Leer, des soldats ont pillé ou détruit à quatre reprises les bureaux et entrepôts de MSF et du CICR. Le statut de fonctionnaire des Nations Unies ou de travailleur humanitaire est loin d’être respecté. Même la numéro 2 d’UNIMISS, la mission des Nations Unies au Soudan du Sud, en a fait la triste expérience : en juillet 2015, elle a été battue à son propre domicile, à Djouba, par des hommes qui étaient vraisemblablement des agents des services de sécurité du gouvernement sud-soudanais.  Quelques temps plus tard, toujours en 2015, ce sont trois employés de MSF qui ont été assassinés. Depuis le début de cette guerre, 82 travailleurs humanitaires ont été tués. De tout cela aussi, les grands médias se sont très peu fait l’écho ! Deux corridors humanitaires ont été ouverts, afin de faire parvenir l’aide depuis le territoire soudanais. Un troisième le sera peut-être aussi, afin d’acheminer des secours dans le secteur d’Aweil, au nord-ouest du pays.

En tout état de cause, les bailleurs de fonds ne se précipitent pas pour venir à l’aide des affamés du Soudan du Sud. La tragédie qui touche ce pays est, on l’a vu, bien moins médiatisée que d’autres, comme celle de la Syrie, par exemple. Pour l’année 2017, les Nations Unies ont lancé un appel global pour un montant de 1,6 milliards de dollars, mais 436 millions seulement ont été promis par les bailleurs (ce qui ne signifie d’ailleurs pas que cette somme sera déboursée dans son intégralité !) De toute façon dans les mois à venir, quelle que soit l’attitude de la communauté internationale, faute de cessez-le-feu permanent et respecté, des hommes, des femmes et des enfants continueront à mourir par milliers, au Soudan du Sud. Il en mourra cependant un peu moins si les millions promis sont débloqués et si l’aide alimentaire parvient dans le pays.

Quotidiennement, je continue à recevoir des nouvelles du Soudan du Sud. Oh ! pas de Leer ou de Mayendit, bien sûr. De ces comtés de la mort, aucune nouvelle ne me parvient. Ces temps-ci, je pense beaucoup à James, ce brillant élève de l’école de la Sœur Sophie, connu dans les années 90. Nuer originaire de Leer, je sais seulement qu’une fois la paix revenue il était retourné là-bas où il avait eu la chance d’y retrouver sa mère, perdue de vue depuis des années. Quelqu’un m’a un jour annoncé qu’il s’était marié avec une femme de chez lui et qu’il vivait à Leer. Qu’est-il devenu, avec cette nouvelle guerre ? Est-il combattant, déplacé, réfugié ? Je n’en sais absolument rien. Les nouvelles que je reçois me parviennent principalement de la capitale, Djouba. Même là, la situation est difficile. Il n’y a plus de travail, le cours de la livre sud-soudanaise s’est écroulé et l’hyperinflation semble devenue incontrôlable. L’insécurité y règne, les activités commerciales sont au plus bas, les produits de consommation de base sont devenus hors de prix. Je reçois aussi des nouvelles de Sud-Soudanais qui sont retournés en Ouganda. Ils y mènent une vie désespérante dans les camps de réfugiés, avec pour unique perspective l’attente de la prochaine distribution alimentaire. Ils sont le plus souvent dans l’incapacité de scolariser leurs enfants.

En Afrique, j’ai vécu bien des drames. Mais la situation du Soudan du Sud est sans conteste la pire, car le pire, justement, n’est jamais atteint. Ce que l’on a cru être le pire, dans les années 90, l’était bien moins que ce qui se produit aujourd’hui. À l’époque, les gens mouraient déjà de faim, la guerre faisait déjà des victimes. Mais l’espoir d’un avenir meilleur et le rêve d’une indépendance tant attendue permettaient au Sud-Soudanais de faire face au désespoir. Aujourd’hui, l’espoir ne les fait plus vivre, car ce sont leurs propres dirigeants, ceux qu’ils ont soutenu durant toutes ces années, durant le second conflit et en qui ils ont cru, qui les ont conduits au fond de ce nouvel abîme. Comment, en effet, ne pas sombrer dans le désespoir absolu lorsque l’on voit son beau pays être transformé en « enfer terrestre » par ses leaders ? Un pays que la nature a pourtant généreusement doté en eau, en ressources naturelles, en terres agricoles ? Un pays au riche potentiel touristique ? Je sais bien que la communauté internationale n’est pas exempte de reproches, elle aussi. Les grandes compagnies pétrolières, occidentales ou chinoises, non plus. Après l’indépendance, l’argent du pétrole ainsi que les fonds pour le développement ont afflué. C’était certainement trop pour un État privé de cadres compétents ou tout était à construire, en termes de structures. C’était surtout trop pour des dirigeants, pour la plupart d’anciens chefs rebelles, qui ont sans doute estimé qu’après des années de guerre l’heure était venue de profiter de la situation. Le « gâteau » a sans doute été mal partagé et ceux qui se sont crus lésés ont préféré reprendre les armes, parfois encouragés de l’extérieur, afin d’obtenir une plus grosse part en éliminant les autres.

Pour ma part, je préconiserais une solution à la cambodgienne. Après une décennie d’occupation étrangère qui avait mis fin au régime génocidaire des « Khmers Rouges », les accords de Paris permirent de trouver une solution politique. De la fin février 1992 à septembre 1993, la souveraineté du pays fut en quelque sorte mise entre parenthèses : le maintien de la paix et l’administration confiés à l’APRONUC (Autorité provisoire des Nations unies au Cambodge). Cette autorité onusienne permit, non sans mal, l’organisation d’élections libres et démocratiques et la mise en place d’un gouvernement légitime, à l’issue de la période de transition. Je n’idéalise pas ce qui s’est passé au Cambodge à l’époque. Rien ne fut facile et il fallut faire face à la guérilla des derniers Polpotistes. Mais le but fut finalement atteint et, depuis, le Cambodge a retrouvé paix et stabilité malgré des soubresauts politiques et un régime autoritaire teinté de corruption. Certes, ce pays eut la chance d’avoir une figure tutélaire, celle du vieux roi Sihanouk, qui pesa de toute son autorité morale pour éviter que le Cambodge ne replonge dans l’horreur. Le Soudan du Sud n’a jamais eu une personnalité capable de rassembler, et le sentiment national est loin d’être aussi enraciné qu’au sein de la vieille nation khmère. Je pense cependant qu’il conviendrait de suspendre la souveraineté du Soudan du Sud pendant une période d’au moins deux années et de placer le pays sous la tutelle d’une administration internationale transitoire, comme ce fut le cas au Cambodge. Le but principal ne serait pas d’organiser des élections. Non, l’objectif essentiel d’une telle opération serait de permettre au Soudan du Sud de retrouver un peu de stabilité et de sécurité, pour ne pas dire de paix, afin que sa population, toutes ethnies confondues, puisse survivre, manger à sa faim, cultiver, élever du bétail. Une fois ces conditions essentielles réunies, peut-être alors sera-t-il temps de parler de démocratie et d’élections. Car, comme je l’ai souvent entendu de la bouche d’Africains désabusés, la démocratie, ça ne se mange pas !

Hervé Cheuzeville, 1er mai 2017

(Hervé Cheuzeville, est l’auteur de sept livres et de nombreux articles et chroniques. Son dernier ouvrage « Prêches dans le désert » est paru aux Editions Riqueti en mars 2017. Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina).

One Comment »

  • Pascal Mubalama dit :

    Triste realité, d’un pays nouvellement indépendant; les autorités sud soudaines devraient mettre un peu d’eau dans le vin et privilégie la voie de la paix, car cette guerre n’apportera jamais de solutions. Je me sens vraiment en colère contre les belligérant de cette crise.

Leave a comment!

Add your comment below, or trackback from your own site. You can also subscribe to these comments via RSS.

Be nice. Keep it clean. Stay on topic. No spam.

You can use these tags:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

This is a Gravatar-enabled weblog. To get your own globally-recognized-avatar, please register at Gravatar.

JavaScript est actuellement désactivé. Afin de pouvoir poster un commentaire, s'il vous plaît contrôlez que les Cookies et JavaScript sont activés puis rechargez la page. Cliquez ici pour savoir comment activer JavaScript dans votre navigateur.