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Joyeux Noël !

07/11/2017 – 3:36 | No Comment | 179 views

Ma chronique d’aujourd’hui sera davantage une lettre ouverte qu’une véritable chronique. Cette lettre s’adresse à la municipalité de Bastia, ville d’où ces lignes sont écrites, mais aussi et très certainement à la plupart des municipalités …

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Leur terre: une nouvelle d’Hervé Cheuzeville

Submitted by on 11/02/2017 – 10:51 No Comment | 535 views

Leur terre

Une nouvelle d’Hervé Cheuzeville[1]

Alors qu’il roulait son tapis de prière, Mohamed se figea soudainement, lorsqu’il vit pénétrer sur l’esplanade un groupe de cinq ou six individus portant des kipas.  Ce n’était pas la première fois que cela se produisait. Chaque fois, Mohamed enrageait.  Debout devant la vénérable mosquée Al Aqsa, il se mit à hurler en direction des intrus :

– Allah Aqbar ! », Dieu est grand !

Comme chaque fois, ses cris et ceux de ses compagnons de prière dureraient aussi longtemps que ces visiteurs indésirables souilleraient ces lieux saints de leur présence.

– Comment osent-ils ? se demandait Mohamed. Cet endroit appartient aux Musulmans, à eux seuls ! »

Tout en ruminant une rancœur accumulée depuis toujours, Mohamed clignait des yeux en contemplant le dôme doré du « Qubbet al-Sakhra[2] », qui scintillait sous le soleil printanier. Un jour, ces Juifs tenteront de le détruire, il en était certain. Cette seule idée ravivait encore un peu plus sa fureur et sa détermination à défendre ces lieux saints coûte que coûte. N’était-ce pas de ce rocher que le Prophète, la paix soit sur lui, s’était élevé en rêve vers le Paradis, sur un cheval à figure humaine ? Comment est-ce que ces voleurs de terre pouvaient avoir l’audace de poser les pieds sur cette esplanade, comment osaient-ils poser les yeux sur ce Dôme du Rocher construit par le calife Abd al-Malik pour abriter le saint rocher, voici plus de treize siècles ? Non, trois fois non, jamais Mohamed ne permettrait une telle abomination ! Qu’ils partent, qu’ils s’en aillent, qu’ils libèrent Al Qods[3] de leur présence impie, voilà ce qui occupait son esprit, chaque fois qu’il voyait ces maudits s’avancer sur le Haramash-Sharif[4]. Alors, inlassablement, il se mettait à hurler à pleins poumons « Allah Akbar ! » Un jour, Mohamed en était certain, tous ces chiens d’infidèles seraient rejetés à la mer, inch’Allah !

Enfin, David réalisait son rêve ! Depuis qu’il avait quitté Toulouse pour accomplir son alya[5], il désirait plus que tout aller sur le Mont du Temple. Ses visites – et ses prières – au Kotel[6] ne lui semblaient pas suffisantes. Ce n’est en effet qu’un mur de soutènement de l’esplanade sur laquelle se dressait le Temple, au sommet du Mont Moriah, là où fut créé le monde. C’est la terre de ce lieu qui fut utilisée pour façonner Adam. N’était-ce pas là qu’Abraham avait ligoté son fils Isaac sur un rocher du sommet de ce mont, afin de l’offrir en sacrifice à Celui dont on ne peut prononcer le Nom ?  N’est-ce pas le site sacré où le grand roi Salomon fit élever un incomparable édifice à l’éblouissante blancheur, afin d’y abriter l’Arche d’Alliance reçue par Moïse ? Depuis son arrivée à Yeroushalaïm[7], voici quelques semaines, après un long séjour dans un kibboutz, il n’avait qu’une seule idée en tête : voir l’endroit où, jadis, s’élevait le Temple de Salomon, détruit par l’armée de Nabuchodonosor, reconstruit au retour de l’exode sur les bords de l’Euphrate, agrandi et embelli par Hérode et à nouveau démoli par la soldatesque romaine de Titus l’infâme ! Une émotion intense saisit David alors qu’il posait ses pieds nus sur ce sol ô combien sacré, ébloui par la luminosité de cette matinée de mars. C’est à peine si son émotion mystique fut interrompue par des cris venus d’une rangée d’hommes barbus, alignés devant l’entrée de la mosquée Al-Aqsa. Oubliant  les hurlements et les regards haineux de ces hommes tout de blanc vêtus, David préféra fermer les yeux à demi pour mieux se plonger dans sa fervente prière. C’est ainsi qu’il parvint à longer le bord extérieur de l’esplanade. Non, il ne gravirait pas les marches qui l’auraient amené devant cet édifice bleu turquoise au dôme doré. Il était indifférent à l’esthétique de ce bâtiment édifié par les envahisseurs arabes qui, profitant de la faiblesse des Byzantins, s’étaient emparés de la Cité du Roi David voici un peu plus de treize siècles. L’arrivée de ces gens venus du désert d’Arabie avait fait tomber son peuple de Charybde en Sylla. Les humiliations musulmanes avaient succédé à la haine des Chrétiens qui qualifiaient son peuple de « déicide » ! Il avait fallu attendre plus de douze siècles avant que la Cité sainte soit à nouveau sous le contrôle du peuple juif, douze siècles pendant lesquels, éparpillés dans le vaste monde, en bute aux persécutions, à la discrimination et aux massacres, les enfants d’Israël répétaient inlassablement, à chaque fête de Pessah[8], « l’an prochain à Yéroushalaïm ». David, dans ses pensées les plus folles, rêvait du jour où, enfin, le Troisième Temple pourrait s’élever au centre de cette esplanade, où les Juifs du monde entier pourraient à nouveau converger vers cet endroit magique, y prier en toute quiétude, y célébrer toutes les fêtes du calendrier juif. Sa méditation fut interrompue par le hurlement d’une femme tout de noir vêtue qui se tenait à quelques mètres de lui. « Allah Akbar ! », hurlait cette dame, les yeux brillant d’une haine non dissimulée. La reconstruction du Temple n’est décidément pas pour demain, se dit David en s’apercevant qu’il était grand temps de retourner à l’hôpital reprendre son poste au service des urgences, où il exerçait depuis quelques semaines.

Lorsque le petit groupe de Juifs eut quitté les lieux, les cris cessèrent et la vaste esplanade baignée de soleil retrouva son calme. Mohamed se dit qu’Aïsha, son épouse, avait certainement besoin de lui, à l’épicerie. Il regagna son quartier de la vieille ville en marchant d’un pas rapide dans les sombres ruelles aux senteurs d’épices et de pain chaud, encombrées de groupes de touristes venus des quatre coins de la planète. En arrivant à la boutique, il s’étonna de trouver le rideau métallique baissé. En le voyant, son voisin Rachid le boulanger se précipita vers lui.

– Mohamed, Mohamed, c’est ta fille ! Après ton départ, elle a été prise de violentes douleurs, je suis allé chercher un taxi et ton épouse l’a conduite à l’hôpital ! »

Fou d’inquiétude, Mohamed sortit le portable de la poche de sa djellaba et s’aperçut qu’il avait oublié de le rallumer après la prière. Quand l’écran s’éclaira, il constata qu’il avait reçu un texto d’Aïsha. Les quelques mots qu’il contenait confirmèrent les propos du voisin. Sans même penser à remercier Rachid, Mohamed tourna le dos et se rua vers l’hôpital.

À peine David était-il arrivé aux urgences qu’il dut entrer en salle d’opération. On venait d’y amener une petite fille, qu’il allait devoir opérer d’une péritonite aigüe. D’après les notes qu’il venait de parcourir, il n’y avait pas une minute à perdre. David avait à peine eu le temps de se changer et de courir retrouver l’équipe qui l’attendait déjà au bloc.

Dans la salle d’attente, Mohamed trouva sa femme effondrée. Elle ne parvenait pas à retenir ses larmes lorsqu’elle tenta de lui expliquer ce qui s’était passé. Amina allait-elle survivre ? Les médecins allaient-ils la sauver ? Rajustant son voile, elle se remit à prier Allah pour que, dans Sa grande miséricorde, Il accepte d’épargner leur petite Amina qui faisait la joie et la fierté de ses parents.

L’opération avait été compliquée. En sortant de la salle d’opération, David se dit que si ce sinistre hurlement ne l’avait pas tiré de sa rêverie, tout à l’heure, sur le Mont Moriah, il serait arrivé trop tard pour sauver cette enfant. Il aperçut alors les parents de la petite, prostrés au fond de la salle d’attente. Au lieu de retourner se changer, son instinct le poussa à aller leur dire deux mots.

– Vous êtes les parents d’Amina ?» leur demanda-t-il dans un arabe approximatif. Salam aleikoum, je suis le docteur Sarfati, je viens d’opérer votre fille ».

Mohamed bondit vers lui, saisissant et secouant ses deux bras frénétiquement.

– Comment va-t-elle, docteur, va-t-elle s’en sortir ? »

Se libérant de son étreinte, David entraîna Mohamed vers la grande baie vitrée, au bout de la salle.

– Votre fille vivra, Monsieur », lui murmura David en lui posant la main sur l’épaule.

Les yeux humides de reconnaissance, Mohamed dit alors, réprimant son émotion avec difficulté :

– Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait, Docteur. Puisse Allah vous combler de ses bénédictions ».

Le peu d’arabe que connaissait David l’empêcha de répondre au père aussi bien qu’il l’aurait voulu. Mohamed continuait à exprimer son éternelle reconnaissance. Perdu dans ce flot de paroles, David tourna la tête vers la baie vitrée. De ce 8ème étage, la vue sur la ville était saisissante. Suivant son regard, Mohamed se tourna à son tour vers la vitre. Tous deux se turent, s’abîmant ensemble dans une muette contemplation de la ville aux pierres dorées qui s’étendait sous leurs yeux, dominée par le  dôme brillant, au loin. Leur ville. Leur terre.

Hervé Cheuzeville

(Chroniqueur et auteur de plusieurs livres. Son septième livre, « Prêches dans le désert », paraîtra en mars 2017 aux Editions Riqueti)

[1] Ce texte date de 2014. Je l’avais alors proposé lors d’un concours de textes courts de l’association Musanostra.

[2] Dôme du Rocher

[3] « La sainte », en arabe. Nom donné par les Arabes à la ville de Jérusalem.

[4] Noble Sanctuaire

[5] « Montée », en hébreu ; pour un Juif, il s’agit de l’action d’aller vivre en terre d’Israël.

[6] « Mur », en hébreu. Pour les Juifs, ce nom désigne le « Mur des Lamentations ».

[7] Nom hébreu de Jérusalem.

[8] Pâque juive.

 

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