Mes Chroniques »

Joyeux Noël !

07/11/2017 – 3:36 | No Comment | 179 views

Ma chronique d’aujourd’hui sera davantage une lettre ouverte qu’une véritable chronique. Cette lettre s’adresse à la municipalité de Bastia, ville d’où ces lignes sont écrites, mais aussi et très certainement à la plupart des municipalités …

Read the full story »
Actualités
Histoire
Actualités
Tourisme
Corsica
Home » Mes Chroniques

Même les enfants soldats ont leur journée internationale!

Submitted by on 16/02/2017 – 10:44 No Comment | 483 views

Paraît-il que ce 12 février est la journée internationale des EAFGA. Savez-vous ce que sont les EAFGA ? C’est un sigle signifiant « Enfants Associés aux Forces et Groupes Armés ». En langage bureaucrate onusien politiquement correct, cela signifie « enfants soldat », tout simplement ! Le phénomène de recrutement de mineurs, forcé ou non, existe depuis que le monde est monde, ou plutôt depuis que les guerres existent. Il y en avait dans l’Antiquité et au Moyen-Âge, ils existaient dans les armées de l’Ancien Régime, Napoléon en avait un nombre important dans sa Grande Armée et ce sont des adolescents qui défendirent jusqu’au bout le bunker de Hitler, à Berlin, en avril 1945. On trouve des enfants soldats sur tous les continents, des jungles de Colombie à celles de Birmanie. C’est donc loin d’être un problème uniquement africain. Pour ma part, les premiers que je rencontrais étaient des combattants laotiens, dans la résistance anticommuniste du début des années 80. Leurs ennemis pathet lao, viêt cong et khmers rouges en avaient aussi des milliers, dans les années 60 et 70. Plus tard, je croisais le chemin d’autres enfants soldats lors d’un séjour dans le maquis karenni, en Birmanie.

Mais c’est durant mes années africaines (1989-2013) que j’en ai rencontré le plus, du Sud-Soudan au Mozambique et du Congo/Zaïre au nord de l’Ouganda, sans oublier le Rwanda et le Burundi. Dans mon dernier pays, le Tchad, je savais qu’il y en avait, mais je n’en ai jamais vu. Il est vrai qu’à cette époque, du fait de la prise de conscience internationale, il n’était plus de bon ton d’avoir des adolescents dans ses forces armées. On cherchait donc à les démobiliser ou, sinon, on les cachait. Alors qu’au  début de  mes années africaines, on les trouvait partout, même aux barrages routiers.  Mais cette prise de conscience, si elle a rendu les recruteurs d’enfants soldats plus prudents et leurs utilisateurs plus discrets, n’a pas mis fin au problème. À l’heure où j’écris ces lignes, des milliers de nouveaux enfants soldats sont recrutés au Sud-Soudan : depuis 2013, une troisième guerre y fait rage.

J’ai approché la question des enfants soldats de très près. D’abord au nord de l’Ouganda où j’ai travaillé pour le Programme Alimentaire Mondial (1995-97) puis pour une ONG italienne (1998-2000). Il s’agissait de jeunes qui avaient été kidnappés par l’Armée de Résistance du Seigneur, mieux connue sous son acronyme anglais « LRA ». De tous les groupes armés que j’ai pu connaître, la LRA est certainement le plus fou et le plus cruel. Fou comme son leader, Joseph Kony, un Acholi à moitié illettré et fumeur de chanvre qui parle aux esprits et mène un combat sans but depuis 1988. Sa première victime fut son propre peuple, la tribu acholi, la principale du nord de l’Ouganda mais que l’on retrouve aussi de l’autre côté de la frontière, au Sud-Soudan. Cruel, car Joseph Kony a massacré davantage d’Acholi que de soldats de l’armée gouvernementale, cruel du fait de méthodes de recrutement et d’endoctrinement particulièrement atroces. Les enfants, garçons et filles, étaient capturés lors de raids contre des villages ou contre des écoles. Souvent, les parents étaient tués devant les nouveaux captifs, parfois on obligeait même ces derniers à assassiner leur père ou leur mère, dans le but de les « endurcir » ou de rendre tout retour au sein de la communauté impossible. J’ai connu nombre de ces jeunes, dont certains avaient passé des années dans les rangs de la LRA et avaient été contraints de participer à toutes sortes d’atrocités. J’en ai rencontré dans des bases avancées de l’armée ougandaise. Ils venaient d’être capturés ou s’étaient échappés, profitant d’accrochages avec les soldats gouvernementaux. Je n’oublierai jamais ces garçons dépenaillés et aux cheveux crépus raidis par la crasse,  leur maigreur, leur visage émacié, leur regard vide. Il m’est arrivé de négocier avec des officiers afin de pouvoir les amener dans des centres de démobilisation. Négociations souvent délicates car ces jeunes étaient vus comme des ennemis, parfois comme des espions envoyés par Kony. Souvent, après tout ce qu’ils avaient subi au sein de la LRA, ils avaient à subir la brutalité de l’armée. Leurs épreuves ne s’arrêtaient pas là puisque, une fois au centre de démobilisation, l’ONG responsable ne faisait rien pour accélérer la réunification familiale, préférant d’abord les soumettre à un intensif lavage de cerveau évangéliste (l’ONG en question recevait des fonds importants d’outre-Atlantique…) Je suis encore en contact avec certains d’entre eux, vingt ans plus tard. Quelques-uns ont bien réussi, d’autres non. L’un d’eux  a même crée une ONG locale, à Gulu, visant à aider à la réintégration des anciens enfants soldats !

En 2001, je fus chargé par l’UNICEF de diriger un programme de démobilisation pour un groupe de 106 enfants soldats congolais qui venait d’être « découvert » dans un camp militaire… ougandais, au pied du massif du Ruwenzori, en territoire ougandais. À l’époque, l’armée du président Museveni occupait le nord-est de son voisin zaïrois, tout juste redevenu la République Démocratique du Congo. Pour rendre cette occupation plus aisée, les troupes ougandaises suscitaient la création de milices locales, lesquelles recrutaient beaucoup d’enfants soldats. Ces groupes, armés et équipés par leurs alliés ougandais, étaient dirigés par de petits chefs locaux, véritables seigneurs de la guerre sans foi ni loi. Pour améliorer l’efficacité de ces soldats de fortune, les généraux de Museveni décidèrent de les amener en Ouganda, afin de leur faire subir une formation militaire et politique. C’est ainsi que des centaines de mineurs se retrouvèrent en Ouganda où, après quelques mois, l’UNICEF parvint à en récupérer 106. Et c’est comme cela que je fis la connaissance de ces 104 garçons et de ces deux filles. Le plus jeune avait 9 ans. Mais la majorité avait entre 14 et 17 ans. Ces jeunes étaient originaires de l’Ituri, district en proie à des affrontements armés qui prirent parfois l’allure de petits génocides, avec l’éradication de communautés entières et des atrocités sans nom. Ces démobilisés appartenaient à des milices hema, l’une des ethnies de l’Ituri. Certains avaient été recrutés de force, d’autres, sous la pression communautaire, avaient pris les armes volontairement. Je devais côtoyer ces jeunes de janvier à juillet 2001. Ils furent logés dans un camp de toile dans une zone reculée, à l’abri des regards indiscrets. L’UNICEF confia la gestion de ce centre à la même ONG évangéliste que celle dont j’avais fait la connaissance quelques années plus tôt dans le nord de l’Ouganda. Je fus le témoin des mêmes dérives qu’avec les démobilisés de la LRA : prosélytisme à outrance, prêches à n’en plus finir, séances d’exorcisme pour chasser l’esprit mauvais de garçons, lors de crises d’épilepsie… Certains de ces jeunes parvinrent à s’enfuir et à rejoindre leur seigneur de la guerre, en Ituri, de l’autre côté du lac Albert. À grand frais, l’UNICEF finit par les rapatrier à Bunia par petits groupes et par voie aérienne. On fit venir un photographe professionnel de Norvège pour immortaliser l’évènement et le grand succès que constituait cette opération retour. Chaque fois, je prenais l’avion avec les jeunes afin de les remettre aux familles endimanchées qui les attendaient à l’aéroport de Bunia. Cris et larmes, joie partagée par tous, je n’oublierai jamais les scènes de retrouvailles émues dont je fus le témoin. Les messages de félicitations affluèrent du monde entier, rendant hommage à l’UNICEF pour ce grand succès, première opération réussie de démobilisation d’enfants soldats congolais. Dans les semaines qui suivirent, je commençais à recevoir des informations alarmantes d’Ituri. Certains jeunes avaient été repris, d’autres étaient menacés de l’être. Je transmis ces nouvelles à l’UNICEF mais n’obtint aucune réponse : le programme était terminé et s’était soldé par un succès. Inutile, donc, d’y revenir… Lorsque je fus informé de la mort au combat du premier garçon du groupe des 106, je transmis à nouveau l’information, sans plus de succès.

Malgré tout cela, en 2002, je fus à nouveau sollicité par l’UNICEF pour m’occuper de démobilisation d’enfants soldats congolais. Il s’agissait cette fois-là de travailler à Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, en territoire occupé par l’armée rwandaise. Nous réussîmes à démobiliser 104 enfants soldats appartenant au groupe armé de l’allié congolais du Rwanda de Kagame, le RCD-Goma. D’autres furent démobilisés par la suite, au compte-goutte. Je parvins à en placer au Centre Don Bosco de Goma, où ils purent recevoir des rudiments de formation en maçonnerie ou en menuiserie-ébénisterie. Mais la majorité vécut dans l’oisiveté de camps de toile gérés par des ONG grassement payées par l’UNICEF. Beaucoup d’argent a circulé et je suis loin d’être convaincu que l’intégralité de ces sommes ait servi à la réintégration des enfants soldats. Durant toute l’opération de démobilisation que je tentais de coordonner, je constatais les mêmes dérives. Des « cérémonies » étaient organisées au cours desquelles des enfants étaient remis à l’UNICEF par des responsables de la « rébellion », sous les flashs de journalistes venus du monde entier. Ces politiciens pro-Kagame gagnaient à peu de frais en respectabilité et reconnaissance internationale tandis qu’à quelques kilomètres de là leurs hommes armés continuaient à recruter des enfants et des adolescents. De son côté, l’UNICEF se faisait aussi une bonne publicité, se présentant comme l’organisation à la pointe dans la lutte contre le recrutement d’enfants soldats, ce qui lui attirait davantage de soutiens financiers de la part de ses bailleurs internationaux. Selon mes estimations très approximatives de l’époque, lorsque cent enfants étaient démobilisés, mille autres étaient recrutés. Le pire était l’absence de suivi. Rares étaient les employés des ONG mandatées par l’UNICEF qui se rendaient dans les villages loin de Goma pour s’assurer que les jeunes démobilisés étaient bien réinsérés et ne risquaient pas d’être repris. Quant à ceux de l’UNICEF, moi compris, même avec beaucoup de bonne volonté, nous ne risquions pas d’effectuer un tel suivi, car on ne nous autorisait jamais à sortir de Goma, pour des raisons de sécurité. Les rares fois où nous allions sur le terrain, c’était dans des convois de landcruisers, avec les officiels de la rébellion, pour des visites programmées longtemps à l’avance. On nous montrait donc ce que nous étions censés voir…

Je quittais le Nord-Kivu – et l’UNICEF – fort désabusé, conscient d’avoir été utilisé à des fins fort peu honorables.  En outre, j’acquis la conviction qu’il était impossible de démobiliser des enfants soldats tant que le conflit qui les avait « produits » perdurait. Car tant que la paix n’est pas rétablie, il est très difficile d’assurer un réel suivi et de garantir une véritable réinsertion. Ces deux expériences de démobilisation m’amenèrent à écrire mon premier livre, « Kadogo[1] », paru en 2003, dans lequel je relatais mes déconvenues tout en donnant la parole à quelques-uns de ces anciens enfants soldats dont je recueillis le témoignage. Puis, je créais une fondation à Bunia qui, malgré des moyens extrêmement limités, assura quelques années durant le suivi de jeunes démobilisés. Certains sont parvenus à aller à l’Université où ils ont pu accomplir de brillantes études.

En 2010, la petite notoriété acquise avec mon livre me valut d’être invité à témoigner à la Cour Pénale Internationale, à La Haye, lors du procès du premier « seigneur de la guerre » jugé pour avoir recruté et utilisé des enfants soldats. Ce fut une nouvelle désillusion. On ne me laissa pas m’exprimer librement et, lorsque je tentais de faire des réponses claires aux questions de la défense ou de l’accusation, j’étais aussitôt interrompu par l’avocat de la partie adverse. Thomas Lubanga fut finalement condamné à quatorze années de prison. Il devrait donc bientôt retrouver la liberté !  Ces jours-ci, c’est Dominique Ongwen qui est jugé à la CPI. Ancien enfant soldat, kidnappé à l’âge de 14 ans et soumis à la brutalité de la LRA, il parvint à « monter en grade » au sein du groupe armé et à devenir le bras droit de Joseph Kony. En 2014, 26 ans après son enlèvement, Ongwen finit par déserter, avant d’être capturé par les forces spéciales étasuniennes dans une zone reculée de République Centrafricaine et d’être remis à la CPI. La tâche de cette dernière est particulièrement délicate : comment juger un adulte de 42 ans qui fut un enfant victime avant de devenir un bourreau ?  Joseph Kony, quant à lui, continue à kidnapper et à tuer, malgré la récompense de 5 millions de dollars promise par l’administration Obama pour toute information conduisant à son arrestation. Davantage qu’Ongwen, c’est Kony qu’il conviendrait de juger !

Ce sont tous ces souvenirs doux et amers qui, en cette « journée des EAFGA » se bousculent dans mon esprit. Décidemment, on ne sort pas indemne de ces programmes de démobilisation. J’espère qu’un jour viendra où tout cela ne sera plus nécessaire. Le jour où certains hommes auront renoncé à transformer des enfants en combattants et parfois même en bourreaux. Mais les nouvelles reçues du Sud-Soudan, du Nigéria, de Syrie, d’Irak, de Gaza ou d’ailleurs ne sont pas faites pour me rassurer.

Hervé Cheuzeville, 12 février 2017

[1] « Kadogo, enfants des guerres d’Afrique centrale », l’Harmattan, 2003.

Leave a comment!

Add your comment below, or trackback from your own site. You can also subscribe to these comments via RSS.

Be nice. Keep it clean. Stay on topic. No spam.

You can use these tags:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

This is a Gravatar-enabled weblog. To get your own globally-recognized-avatar, please register at Gravatar.

JavaScript est actuellement désactivé. Afin de pouvoir poster un commentaire, s'il vous plaît contrôlez que les Cookies et JavaScript sont activés puis rechargez la page. Cliquez ici pour savoir comment activer JavaScript dans votre navigateur.