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Antisémitisme : réveillons-nous !

11/07/2017 – 12:03 | No Comment | 111 views

Il y a environ deux semaines, j’ai regardé un documentaire, diffusé en catimini sur ARTE, à 23 heures. Il ne s’agissait pas de n’importe quel documentaire, mais de « Un peuple élu et mis à part : …

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N’oublions pas Asia Bibi !

Submitted by on 15/04/2017 – 3:07 No Comment | 174 views

Nous sommes le 14 juin 2009. Un groupe de femmes est occupé à ramasser des « falsa[1] » dans le champ d’Idriss Mohamed, un gros propriétaire terrien du village d’Ittam Wali, une bourgade de 2500 habitants située au Pendjab pakistanais, à une cinquante de kilomètres de Lahore, la capitale du Pendjab et deuxième ville du Pakistan. Ces femmes sont des ouvrières agricoles, des journalières, comme il en existe des millions au Pakistan. L’une d’entre elles est une Chrétienne nommée Aasiya Noreen. Plus tard, elle sera connue, dans le monde entier, sous le surnom d’Asia Bibi. C’est une mère de trois enfants, trois filles ; elle est mariée à Ashiq Masih, un fabricant de briques de onze ans son aîné. Détail loin d’être exceptionnel, cet homme a une première femme, Yasmine, chrétienne elle aussi, avec laquelle il a eu deux autres filles. Tous vivent sous le même toit dans une misérable maison du village. Aasiya n’est jamais allée à l’école, comme la majorité des femmes pakistanaises. Pour apporter un peu d’argent au foyer, elle a toujours travaillé comme ouvrière agricole, chez l’un ou l’autre des grands propriétaires terriens des environs.

Lors d’une brève pause, deux des ouvrières agricoles demandent à Asia d’aller chercher de l’eau au puits qui se trouve à proximité. Obligeante, Asia s’exécute. Elle puise de l’eau, mais avant de rejoindre ses compagnes, elle commence par se désaltérer puis apporte la cruche aux autres femmes. Voyant cela, l’une d’elles s’emporte, accusant Asia la Chrétienne d’avoir souillé l’eau en buvant la première. Le ton monte très vite. Asia aurait alors dit que jamais leur prophète n’avait dit qu’il était interdit aux Chrétiens de boire la même eau que les Musulmans. Une telle affirmation redouble la fureur des autres femmes : « Comment oses-tu parler au nom du prophète, tu viens de commettre un blasphème ! » s’indigne l’une d’elles.

Lorsque Asia rentra chez elle, elle pensait que l’incident serait clos. Elle se trompait. Ce n’est que cinq jours plus tard, le 19 juin 2009, que les femmes avec lesquelles elle avait eu cette altercation se rendirent chez l’imam du village, Qari Muhammad Saleem, pour accuser Asia Bibi. Cet imam n’était autre que le mari de l’une de ces femmes. Dans cette triste affaire, le rôle de Yasmin, la « co-épouse » d’Asia, n’est pas clair. Il semblerait que ce soit elle qui ait conseillé au groupe de femmes de se plaindre chez l’imam. Yasmine pensait ainsi se débarrasser de sa rivale. Après la rencontre avec l’imam, des hommes se rendirent dans la maison d’Asia et la rouèrent de coups, ainsi que d’autres membres de sa famille.

Après la visite des femmes, l’imam Qari Muhammad Saleem se rendit au commissariat de police de Nankana Sahib pour signaler le « blasphème » d’Asia. Une plainte fut enregistrée.  La police intervint d’abord pour protéger Asia qui était menacée de mort, puisque le bruit s’était répandu de son prétendu « blasphème ». Pour sa propre sécurité, la jeune femme fut incarcérée à la prison de Shekhupura.

La police mena une enquête, à l’issue de laquelle Asia Bibi fut inculpée pour « blasphème » et placée en détention dans l’attente d’un jugement.  Cette Chrétienne pauvre et analphabète était totalement désarmée face à la procédure judiciaire qui s’enclenchait contre elle. Elle nia cependant farouchement avoir blasphémé contre l’islam, déclarant être la victime d’un règlement de comptes qui n’avait rien à voir avec la religion. Malgré cela, le 8 novembre 2010, le juge Muhammed Naveed Iqbal du tribunal de Nankana Sahib du district de Shekhupura condamna Asia à la peine de mort par pendaison avec une amende de deux ans et demi de salaire (soit environ 850 euros) pour avoir contrevenu aux paragraphes 295 B et C de la loi anti-blasphème envers l’islam du code pénal pakistanais.

Asia fit appel de sa condamnation auprès de la Haute Cour de Lahore. Cette dernière émit une ordonnance de suspension contre une éventuelle grâce du président Asif Ali Zardari. Le chef de l’État aurait en effet été enclin à la gracier, ce qui aurait conduit à sa libération. En attendant la décision finale de la Haute Cour, Asia demeura emprisonnée dans une petite cellule de 2,4 m × 3 m, sans fenêtre, à la prison de Lahore. À partir de novembre 2010, une campagne exigeant la libération d’Asia Bibi prit de l’ampleur, avec le soutien de certaines personnalités politiques pakistanaises, dont le gouverneur de Pendjab, Salman Tasseer et le ministre fédéral des Minorités religieuses, le Chrétien Shahbaz Bhatti qui n’hésitèrent pas à défendre et à soutenir publiquement Asia. Cette campagne visait aussi à faire amender la loi anti-blasphème, voire même à la faire abroger. Le 25 novembre, Sherry Rehman, une ancienne ministre et député du Parti du Peuple Pakistanais (opposition), alla jusqu’à déposer un projet d’amendement à l’Assemblée nationale. Cet amendement visait à abolir la peine de mort en cas de blasphème ainsi qu’à limiter la peine de prison à 10 ans. Salman Tasseer, le gouverneur du Pendjab, lui apporta son soutien. En réaction, des leaders religieux musulmans et des partis politiques appelèrent à une grève générale ainsi qu’à des manifestations partout dans le pays afin de soutenir la loi contre le blasphème.  C’est ainsi que l’affaire Asia Bibi, partie d’une querelle entre des ouvrières agricoles d’un village perdu, prit une dimension nationale, qui déchaîna les passions et qui divisa profondément la société en deux camps irréconciliables.

Ce que beaucoup reprochent à la loi anti-blasphème, ce n’est pas tant son existence, mais plutôt la manière inique et injuste avec laquelle elle est appliquée. En effet, presque toutes les affaires jugées grâce à cette loi cachent en fait des règlements de comptes et des conflits entre particuliers. Souvent, il s’agit de manœuvres visant des personnes issues de la minorité chrétienne, dans le but de s’emparer de leurs biens ou d’éliminer un rival commercial ou professionnel. Les accusations de blasphème émanent aussi, parfois, de vieilles haines entre Musulmans chiites et sunnites. Il convient cependant de souligner que, si depuis la promulgation de cette loi anti-blasphème en 1986 (sous la dictature du général Zia ul-Haq) plus d’un millier de personnes ont été inculpées de désacralisation du Coran ou de blasphème envers le Prophète Mahomet, aucune n’a à ce jour été exécutée.

Le 4 janvier 2011, le gouverneur Taseer, qui avait eu le courage de rendre visite à Asia Bibi dans sa prison, à plusieurs reprises, a été abattu par son garde du corps à Islamabad, la capitale fédérale du pays. Le lendemain, des milliers de personnes assistèrent à ses funérailles. Mais quelques jours plus tard, sans doute en réaction, une manifestation de masse, organisée en soutien à la loi anti-blasphème, réunissait des dizaines de milliers de participants à Karachi, la plus grande ville du pays.

Le président de la République, Asif Ali Zardari, confia alors au ministre des Minorités Religieuses, Shahbaz Bhatti, le soin de diligenter une enquête sur l’affaire Asia Bibi. Celle-ci conclut à l’innocence de cette femme condamnée pour blasphème. L’annonce que le président pourrait décider de la gracier déchaîna encore plus les passions et provoqua la colère des islamistes. Le pire se produisit à Islamabad le 2 mars 2011 lorsque la voiture de Shahbaz Bhatti tomba dans une véritable embuscade, alors que le ministre chrétien se rendait au conseil des ministres. Atteint de huit balles, il décéda après avoir été transporté à l’hôpital.

L’indignation et l’émotion suscitées par cet assassinat, après celui du gouverneur du Pendjab trois mois plus tôt, furent immenses, tant au Pakistan que dans le monde entier. L’affaire Asia Bibi prit une dimension internationale. Le livre « Blasphème[2] », paru en France le 1er mai 2011, eut un grand retentissement. Cet ouvrage avait pour auteur la journaliste Anne-Isabelle Tollet et… Asia Bibi elle-même. En effet, celle qui fut la correspondante de plusieurs chaînes de télévision françaises au Pakistan des années durant était parvenue à recueillir le témoignage de la chrétienne dans sa prison. À ce jour, il s’agit du seul témoignage direct d’Asia Bibi. Traduit en de nombreuses langues, le livre a été lu dans le monde entier. Le gouvernement français manifesta son soutien à Asia Bibi en recevant son mari au Quai d’Orsay, le 30 mai 2011.

En février 2012, l’imam Qari Muhammad Saleem, celui-là même qui était à l’origine de l’affaire, finit par exprimer des regrets, expliquant que sa plainte pour blasphème était basée sur « des préjugés personnels et des émotions religieuses exacerbés par certaines femmes du village ».

Pour la Noël de 2013, Asia Bibi parvint à faire parvenir une lettre au pape François pour lui faire part de ses conditions d’incarcération.  En octobre 2014, elle supplia le Souverain Pontife de prier pour elle, pour son salut et pour sa liberté et, dans ce second message, elle s’exprimait ainsi : « Je suis encore agrippée avec force à ma foi chrétienne. Je sais que grâce à ta prière, ma liberté pourrait être possible ». Malheureusement, le 16 octobre 2014, la Haute Cour de Lahore rejeta les allégations de faux témoignages et confirma la condamnation à mort d’Asia Bibi. Cette dernière fit alors un ultime recours devant la Cour suprême du Pakistan qui avait alors trois ans pour la juger. La mobilisation internationale en faveur de la condamnée se poursuivit. En mars 2015, Asia Bibi est devenue citoyenne d’honneur de la Ville de Paris. Le mois suivant, le mari et la fille d’Asia Bibi furent reçus par le Pape au Vatican. À cette occasion, François les assura qu’il priait pour Asia, pour eux et « pour tous les chrétiens qui souffrent ».

Le 11 octobre 2016, deux jours avant la date prévue pour l’ouverture du procès en appel devant la Cour Suprême du Pakistan, 150 muftis lancèrent une fatwa exigeant la pendaison d’Asia Bibi et menaçant de mort quiconque porterait assistance aux « blasphémateurs ». Le jour de l’ouverture de l’audience, l’un des juges préféra se récuser et le procès fut alors reporté à une date indéterminée.

Cela fait à présent huit longues années qu’Asia Bibi languit dans une petite cellule de prison sans fenêtres et presque sept ans qu’elle a été condamnée à mort. Pendant toutes ces années, elle a survécu dans l’anxiété et dans l’attente d’une décision de juges qui sont eux-mêmes sans doute terrorisés d’avoir à se prononcer sur ce cas. Bien que la sachant innocente, ils n’osent pas annuler une sentence et ordonner la libération de cette pauvre femme. Car ils savent pertinemment que ne pas tenir compte des menaces islamistes serait immanquablement s’exposer à des balles de terroristes. Le président lui-même semble craindre les terroristes : malgré son désir plusieurs fois exprimé, il n’a pas eu le courage de gracier Asia Bibi. Il sait très bien de quoi sont capables ces terroristes puisque sa propre épouse, l’ancienne premier ministre Benazir Bhutto[3] avait été assassinée en 2007 dans un attentat suicide. Même derrière les barreaux, la vie d’Asia Bibi est en danger. Elle est loin d’être à l’abri d’une éventuelle tentative d’empoisonnement ou du geste meurtrier d’un gardien influencé, encouragé ou payé par les extrémistes islamistes.

Plus que jamais, il convient donc de mobiliser l’opinion internationale afin de sauver Asia Bibi.

Le Pakistan est un pays important où les grandes sociétés se bousculent pour décrocher des contrats. C’est un pays qui compte, sur la scène internationale, du fait de sa position stratégique entre la Chine, l’Iran, l’Afghanistan et l’Inde mais aussi à cause de son poids démographique (190 millions d’habitants). C’est donc un pays à ménager. Il faut cependant faire pression sur ses dirigeants pour obtenir la libération d’Asia Bibi et, d’une manière plus générale, pour que cette loi anti-blasphème, tellement inique, disparaisse de l’arsenal juridique pakistanais et pour que le sort de la minorité chrétienne puisse s’améliorer. Les Chrétiens, Catholiques et Protestants, ne représentent que 2 % de la population de cette République islamique. Les Catholiques sont au nombre de 1,3 millions et les Protestants sans doute à peu près autant. Selon l’Agence Fides[4] , chaque année, 700 femmes chrétiennes sont enlevées, séquestrées, converties de force à l’islam et mariées contre leur gré à des musulmans. Elles sont également menacées de représailles sur elles ou leurs familles si elles tentent de s’enfuir.  Toujours selon Fides, des cas de viols de Chrétiennes seraient fréquents. Les assassinats de Chrétiens sont également nombreux. Un cas particulièrement horrible fut celui du jeune Nauman Masih, 14 ans, qui, le 14 avril 2015, fut arrosé d’essence et brûlé vif, dans la rue, par de jeunes Musulmans qui avaient appris qu’il était chrétien.

En ce qui concerne Asia Bibi, quelle que soit la décision finale, il est certain qu’elle ne pourra pas vivre en liberté dans son pays. En cas de libération, elle sera immanquablement assassinée. Il conviendrait donc de l’accueillir dans un autre pays, elle et ses filles. Espérer que les diplomaties européennes ainsi que celle du Saint-Siège continuent à s’activer en coulisses pour sauver Asia Bibi.

Hervé Cheuzeville, 11 avril 2017

[1] Sorte de baies.

[2] Éditions Oh!

[3] Née en 1953, elle était la dirigeante du Parti du Peuple Pakistanais de 1984 à sa mort et fut premier ministre entre 1988 et 1990 puis entre 1993 et 1996. Elle était la fille du fondateur du PPP, Ali Bhutto (1928-1979), ancien président de la République et ancien premier ministre, condamné à mort et exécuté en 1979 sous la dictature du général Muhammad Zia-ul-Haq.

[4] Organe d’information des Œuvres Pontificales Missionnaires depuis 1927.

(Hervé Cheuzeville, est l’auteur de sept livres et de nombreux articles et chroniques. Son dernier ouvrage « Prêches dans le désert » est paru aux Editions Riqueti en mars 2017. Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina).

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