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Burundi: 26ème anniversaire de l’assassinat d’un martyre de la démocratie

23/10/2019 – 5:34 | No Comment | 525 views

En ce 21 octobre, la vie semble s’est arrêtée, au Burundi. Comme chaque année, en ce jour férié, le pays s’est figé en souvenir de l’assassinat de Melchior Ndadaye[1], le premier président du pays, démocratiquement …

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Pâques à Abéché

Submitted by on 01/04/2013 – 8:35 No Comment | 634 views

Il n’est pas encore huit heures du matin, la chaleur est déjà accablante. Des centaines de bancs ont été disposés sous des bâches, sur le côté sud de l’église, comme à l’habitude lors des grandes fêtes. En effet, Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus d’Abéché est beaucoup trop exigüe pour accueillir tous les paroissiens qui s’y pressent. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants endimanchés occupent déjà presque toutes les places. Avec difficulté, je trouve un minuscule bout de banc où m’asseoir. L’atmosphère joyeuse emplie du son cristallin des balafons m’enchante.

Précédés par une cohorte d’enfants de chœur et de responsables paroissiaux, les trois concélébrants pénètrent cérémonieusement dans notre église improvisée. L’enfant de chœur qui ouvre la marche tient le grand livre de l’Évangile à bout de bras, bien haut devant lui. Le prêtre célébrant cette messe est le père Kisito, un jeune prêtre tchadien, originaire du sud du pays et responsable national de JRS[1]. Les deux autres prêtres sont le curé de la paroisse, le père Fidèle Ndollo, un Jésuite centrafricain, et le père Alfredo, un Jésuite péruvien. Tous trois vont concélébrer longuement la Messe Pascale.

De nombreux cantiques interprétés par trois chorales différentes, rythmés gaiement par des musiciens énergiques, vêtus d’uniformes chatoyants vont agrémenter la liturgie. La lecture de l’Évangile se fait d’abord en langue ngambaye (une langue du sud du pays), puis en français. Le père Kisito prononce un long sermon, suivi d’une traduction qui me semble encore plus longue que la version originale. Le tout dans un silence absolu, un silence religieux? La chaleur devient intenable mais elle ne semble pas incommoder les milliers de fidèles revêtus de leurs épais atours de fête. Certains hommes portent même costume et cravate. La plupart des femmes ont revêtu d’amples robes multicolores et des coiffes immenses. Pour ma part, j’ai opté pour une chemisette blanche, la plus légère que j’ai pu trouver, afin de me prémunir de la chaleur. Mais la soif me taraude déjà… je ne vois pas arriver la fin de la traduction du  sermon…

Ouf, le traducteur s’est enfin tu. Le moment des baptêmes arrive alors ; on nous annonce 35 candidats, et trois qui recevront leur première communion. Un responsable s’approche du micro et les appelle, un après l’autre, ainsi que les parrains et marraines. Cet appel me semble lui aussi interminable. L’un des candidats au baptême se prénomme Ramadan : intéressant brassage religieux à la tchadienne… Les voici maintenant tous alignés face à l’autel, en plein soleil, devant leurs parrains et marraines. Le responsable continue quant à lui à égrener les noms des catéchumènes. Il y a là des adolescents et des adultes, des hommes et des femmes. À l’appel de son nom, chacun d’entre eux crie d’une voix forte « Me voici ! » Le rang des candidats continue à s’allonger, les crânes luisent sous le soleil qui tape si fort. L’appel terminé, commence la litanie des saints, chantée et accompagnée par les balafons, rythmée par les frappés de mains de l’assemblée.

Le rang des candidats est à présent agenouillé, toujours en plein soleil. Le son de la corne de bélier, réminiscence du shofar des antiques Hébreux retentit alors que se poursuit la litanie et que les joueurs de balafons continuent à s’activer. L’excitation est à son comble. Le vent se lève tout à coup, menaçant d’arracher les bâches qui nous protègent de l’ardeur du soleil. La poussière recouvre l’assemblée. Imperturbable, l’orchestre continue à rythmer les chants, qui me paraissent interminables, tandis que les catéchumènes se relèvent, toujours sous le soleil ardent. J’aperçois l’un des parrains, derrière son filleul, vêtu d’une épaisse veste de velours noir…

Des youyous perçants commencent à se faire entendre. Un groupe de femmes, toutes vêtues de vert et rouge, remonte l’allée centrale, suivant l’une des leurs qui, cérémonieusement, porte sur la tête une jarre pleine d’eau. Il s’agit de l’eau du baptême. Les photographes mitraillent. Le père Fidèle prononce une longue bénédiction sur cette eau qui doit rappeler le baptême de Jésus dans les flots du Jourdain. L’encensoir, frénétiquement agité par un enfant de cœur, laisse échapper l’encens avec abondance. Il fait chaud, de plus en plus chaud. Il est 9h30, cela fait déjà une heure et demie que cette messe a commencé, et les baptêmes n’ont même pas encore débuté. Par trois fois, Satan est rejeté avec conviction par les candidats. « Oui, nous croyons ! » répètent-ils avec conviction, à chaque interrogation du prêtre.

Le moment du baptême arrive quand même. Une femme vêtue de blanc porte une calebasse, une autre tient un seau métallique. Un homme verse l’eau de la jarre dans le seau. À nouveau, c’est l’appel. Le futur baptisé se courbe au-dessus de la calebasse, devant le prêtre, qui l’asperge généreusement à deux mains avec l’eau prélevée dans le seau. Puis, le candidat fait quelques pas devant l’autel et traverse une petite fosse remplie d’eau, qui lui arrive jusqu’en haut des cuisses (ou à la taille pour les plus petits). Les youyous se déchaînent. La foule devient de plus en plus hystérique, à mesure que les nouveaux baptisés redescendent les marches de l’autel. Leurs proches se bousculent pour les saisir, les enlacer, les essuyer, les porter à bout de bras. Comme cette joie enivrante est loin de la froideur de nos églises européennes! Que d’exaltation! Je suis saisi par cette joie si communicante, les larmes me montent aux yeux… Oui, l’Église est bien vivante, je l’ai rencontrée en ce jour de Pâques à Abéché, au Tchad.

L’officiant a terminé, il se sèche les mains. Il est près de 10 heures. Le calme revient peu à peu. La messe n’a pas encore repris son cours normal, l’orchestre de balafons et de maracas continue à s’enflammer en soutenant la choriste sur un rythme frénétique. Les nouveaux baptisés reviennent à présent, tout de blanc vêtus. Je n’avais même pas remarqué qu’ils étaient sortis pour aller se changer. Après avoir traversé l’assemblée, ils se remettent en ligne, faisant face à l’autel. Les femmes portent un foulard blanc, les hommes sont tête nue, toujours sous le soleil. Le prêtre maintenant oint de chrême les fronts qui se présentent sous son pouce, car, l’un après l’autre, chaque baptisé a gravi les degrés qui montent à l’autel. Les balafons, shofars et autres maracas ont repris avec énergie. Les nouveaux baptisés tiennent à deux mains non pas un cierge, mais une lampe à pétrole, symbole de la nouvelle vie qui leur a été donnée.

Ils se rangent alors autour de l’autel. Le prêtre leur impose à tour de rôle un linge immaculé sur la tête. « La lumière du Christ Jésus, parrains et marraines, transmettez-la aux nouveaux baptisés », dit le prêtre. Quant à moi, je continue à avoir diaboliquement chaud. Est-ce toi, Satan, qui m’envoie cette image d’une bière bien fraîche ? « Lumière jaillissante, lumière vivante » reprend la foule en chœur… Les lampes à pétrole sont allumées. Le prêtre accroche autour du cou de chacun des baptisés une petite croix de bois. «  Alléluia, Jéhovah, tu es merveilleux », chante l’assemblée. Ils peuvent à présent quitter les marches de l’autel et l’implacable soleil tchadien, avec leurs lampes à pétrole allumées.

La messe reprend son cours avec les intentions de prières, elles aussi proclamées en plusieurs langues. Elles sont lues par les nouveaux baptisés. Certaines intentions ressemblent davantage à de petits discours. « Esprit de Dieu, viens sur nous », scande la chorale entre chaque intention. « Seigneur, apprends nous à aimer ceux qui ne sont pas aimés », dit l’un des garçons tout de blanc vêtu, au micro.

10h30, la température ne cesse de monter alors que des fillettes aux pieds nus se tiennent dans les travées avec une petite cuvette en plastique en mains, pour faire la quête. Les youyous, les claquements de mains et les balafons se déchaînent à nouveau et les offrandes sont cérémonieusement apportées par les fillettes qui s’approchent de l’autel en dansant. Lors de l’élévation, le son du shofar retentit à nouveau. « Il est vivant, il a vaincu la mort » se met à scander la chorale, suivie par l’assemblée. Le Notre Père est ensuite chanté en langue ngambaye. Le vent se lève à nouveau au moment de la communion, faisant tournoyer la poussière. Les baptisés reçoivent la communion sous les deux espèces, distribuée par les deux prêtres.

11h20, la communion s’achève. Oserais-je l’écrire ? La chaleur est devenue infernale. La soif me taraude plus que jamais. La chorale et les balafons ne se lassent jamais emplissant l’air de musique rythmée joyeusement. Les choristes à présent dansent tout en chantant. Inutile de l’écrire, l’ambiance devient chaude, survoltée. 11h30, le représentant des nouveaux baptisés est invité à prononcer ses « mots de remerciements ». Ensuite, c’est le tour des « annonces », toujours trop longues, elles aussi bilingues. Une messe d’action de grâce aura lieu demain matin, ainsi que des baptêmes de petits enfants. Enfin la bénédiction finale. « Allez dans la paix du Christ, Alléluia, alléluia ! » Il est 11h40, la chorale recommence à chanter, mais la messe est finie !

Torturé par la soif et la chaleur, je ne regrette pas ces heures passées avec des gens pleinement heureux, confiants, amicaux, et sachant manifester leur foi et leur joie d’une façon si intense….

Ite missa est.

Hervé Cheuzeville, 31 mars 2013

(Auteur de trois livres: « Kadogo, Enfants des guerres d’Afrique centrale », l’Harmattan, 2003; « Chroniques africaines de guerres et d’espérance », Editions Persée, 2006; « Chroniques d’un ailleurs pas si lointain – Réflexions d’un humanitaire engagé », Editions Persée, 2010)

 


[1] Jesuit Refugee Service

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