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Burundi: 26ème anniversaire de l’assassinat d’un martyre de la démocratie

23/10/2019 – 5:34 | No Comment | 499 views

En ce 21 octobre, la vie semble s’est arrêtée, au Burundi. Comme chaque année, en ce jour férié, le pays s’est figé en souvenir de l’assassinat de Melchior Ndadaye[1], le premier président du pays, démocratiquement …

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Pourquoi je ne pleure pas la mort de Robert Mugabe

Submitted by on 07/09/2019 – 4:26 No Comment | 1950 views

Robert Mugabe

Depuis l’annonce du décès de Robert Mugabe à l’âge de 95 ans, dans un hôpital de Singapour, hier matin, je vois sur Facebook et sur Twitter, de très nombreux « posts » larmoyants et souvent délirants.  Les auteurs de ces déclarations dithyrambiques sont souvent de jeunes Africains qui ne connaissent rien du Zimbabwe et qui n’ont pas vécu sous le régime de l’ancien président de ce pays. Ces jeunes voient en Mugabe une « icone » de la lutte de libération du continent, de la lutte contre le colonialisme, voire même contre le racisme, un héros qui a osé défier l’ancien colonisateur. Ces jeunes s’identifient à la rhétorique de Robert Mugabe, ils en tirent même une grande fierté, une fierté que je n’hésiterais pas à qualifier de simpliste, car basée sur des sentiments essentiellement raciaux : Mugabe, un dirigeant « noir » africain avait su dire « non » au dictat que des dirigeants « blancs » européens ou étasuniens auraient voulu lui imposer.

Pour ma part, j’ai vécu pendant des années en Afrique australe. Durant la première moitié des années 90, j’ai effectué de fréquentes visites au Zimbabwe. J’ai donc une petite expérience de ce qu’était ce pays durant le long règne de Mugabe. En 1990, le PAM m’a affecté au Malawi, où je me suis occupé du programme pour les réfugiés mozambicains. Il y en avait alors un million, réparti dans d’immenses camps. Pour les nourrir, nous importions des dizaines de milliers de tonnes de maïs du Zimbabwe.  A partir de 1992, nous avons acheté encore davantage de maïs zimbabwéen afin, cette fois, de nourrir les victimes de la terrible sècheresse qui frappait le Malawi. Le Zimbabwe, à l’époque, était le grenier à maïs de toute l’Afrique australe. Son industrie agro-alimentaire était florissante et le pays exportait dans toute la région. Certes, les riches terres agricoles appartenaient à de gros fermiers d’origine européenne. Mais au moins, il y avait du travail pour tous, tant dans l’agriculture que dans l’industrie agro-alimentaire. Et la majorité des Zimbabwéens mangeaient à leur faim.

Je me rendais souvent au Zimbabwe. J’y allais à titre professionnel, mais aussi pour de brefs congés. Venant d’un Malawi très pauvre et très sous développé où dans les magasins, il n’était possible de trouver que des produits de base, j’étais à chaque fois frappé par le grand contraste entre ce pays et le Zimbabwe. Harare, la capitale, était une grande ville avec de beaux magasins où l’on trouvait de tout. Les axes routiers principaux du Zimbabwe n’avaient rien à envier aux routes d’Europe. Le pays était bien organisé, avec des services publics et une administration efficaces. Partout, dans les villes et dans les campagnes, on voyait les enfants en uniformes propres aller à l’école. La police était serviable. Les magnifiques parcs nationaux étaient bien gérés. Et surtout, au Zimbabwe, je respirais un air de liberté totalement absent du Malawi, où sévissait encore le nonagénaire et très concervateur président à vie Hastings Kamuzu Banda. Je citais volontiers le

Joshua Nkomo

Zimbabwe en exemple et j’avais confiance en son avenir, même si, déjà, je décelais des signes inquiétants de dérive autocratique. À l’époque, après un peu plus de dix années d’indépendance, Robert Mugabe rêvait d’imposer à son pays un système politique à parti unique alors que sur le reste du continent soufflait le vent du multipartisme et que, les uns après les autres, les despotes des années soixante et soixante-dix étaient poussés vers la sortie. Déjà, quelques années seulement après l’indépendance, Mugabe avait prouvé qu’il ne reculerait devant rien pour garder et renforcer son pouvoir. Son principal rival politique, Joshua Nkomo, héros comme lui de la lutte de libération, appartenait à la minorité Matabélé, majoritaire dans le sud-ouest du pays.  Mugabe n’a pas hésité à envoyer ses troupes d’élite, formées par les Nord-Coréens, réprimer les Matabélé et commettre des massacres de masse contre la population. Ces horreurs eurent lieu entre 1983 et 1987, dans l’indifférence de la communauté internationale. C’était encore l’époque de la guerre froide et Joshua Nkomo avait la réputation d’être pro-soviétique tandis que Robert Mugabe était encore soutenu par les puissances occidentales, malgré son passé de chef rebelle pro-chinois.

En 2007, je suis revenu en Afrique australe, après une douzaine d’années passées dans la région des Grands Lacs africains. Je retrouvais le Malawi, désormais démocratique et ouvert sur le monde, bien que toujours aussi pauvre. J’y rencontrais des Zimbabwéens qui avaient fui la répression et le marasme économique de leur pays. Depuis le début des années 2000, le Zimbabwe n’exportait plus rien. Bien au contraire, le PAM y envoyait du maïs et d’autres produits alimentaires afin de nourrir une grande partie de la population. L’inflation était galopante et le dollar zimbabwéen ne valait plus rien : on payait un pain, quand on avait la chance

Morgan Tsvangirai

d’en trouver, après avoir fait la queue, plusieurs millions de « ZimDols ». Des millions de Zimbabwéens devenaient des immigrants illégaux en Afrique du Sud et dans d’autres pays. Pour des raisons purement idéologiques et démagogiques, Mugabe avait tué la poule aux œufs d’or en expropriant les fermiers d’origine européenne et en redistribuant les terres aux barons du régime qui ne connaissaient rien en agriculture. Oui, une réforme agraire était nécessaire. Mais la manière dont elle a été effectuée a conduit ce pays jadis prospère à la faillite économique et à la famine. Certes, cette situation catastrophique fut encore aggravée par les sanctions économiques imposées par le Royaume-Uni et par les États-Unis. Sur le plan politique, la répression ne faiblissait pas et Mugabe usa de la fraude électorale pour conserver le pouvoir. Les manifestations étaient réprimées, les opposants battus et torturés. L’épouse du principal opposant politique Morgan Tsvangirai[1] trouva même la mort dans un étrange accident de la route, en 2009.

Ian Smith

Je ne pleure donc pas la mort de Mugabe, même si je reconnais le rôle politique important qu’il a joué dans la lutte contre le régime « blanc » de Ian Smith[2] dans la Rhodésie de l’époque. Mais le libérateur est rapidement devenu un dictateur confit d’orgueil, ne tolérant aucune vue dissidente. Sa rhétorique révolutionnaire, ses diatribes anti-occidentales ne pouvaient plus cacher le désastre auquel il avait conduit le Zimbabwe, un pays qui, à l’indépendance en 1980 possédait pourtant d’énormes atouts, contrairement à nombre d’autres pays africains.  Le grand tort de Mugabe fut de s’accrocher au pouvoir et de vouloir, à 90 ans passés, le transmettre à son ex-secrétaire devenue sa seconde épouse, se mettant ainsi à dos son propre parti, la ZANU-PF. Cela étant, je ne suis pas dupe en ce qui concerne l’hypocrisie de Bill Clinton et de Tony Blair (et de leurs successeurs) : ils se sont acharnés contre le régime de Mugabe, dénonçant ses atteintes aux droits de l’homme, et imposant des sanctions alors qu’au même moment ils favorisaient l’arrivée au pouvoir d’un régime mille fois plus meurtrier, au Rwanda, un régime qu’ils n’ont pas cessé de soutenir depuis lors ! Le Zimbabwe de Robert Mugabe n’a jamais agressé et occupé les pays voisins[3], contrairement au Rwanda de Paul Kagame. Oui, la banqueroute zimbabwéenne a certainement affecté négativement la stabilité économique de l’Afrique australe. Mais l’Afrique des Grands Lacs a, quant à elle, été déstabilisée militairement, et de manière durable, par le régime de Kigali, avec le concours actif de grandes puissances occidentales et de multinationales. Si Robert Mugabe était loin d’être le saint ou le héros vanté par de nombreux Africains, il n’était certainement pas non plus le diable que les dirigeants anglo-américains nous ont décrit, alors qu’ils favorisaient la montée en puissance, plus au nord, d’un régime réellement diabolique.

Hervé Cheuzeville, 7 septembre 2019

[1] Né en 1952, décédé en 2018, cet ancien mineur et chef du Congrès des syndicalistes zimbabwéens fonda et présida le Mouvement pour le Changement Démocratique (MDC). Il dirigea un gouvernement de « cohabitation » sous la présidence de Robert Mugabe de 2009 à 2013.

[2] Né en 1919, décédé en 2007, Ian Smith, ancien héros de la RAF durant la Bataille d’Angleterre, proclama l’indépendance unilatérale de la Rhodésie en 1965 et en fut le Premier ministre d’un régime issu de le minorité blanche jusqu’en 1979, année du début de la transition politique qui devait conduire à la seconde indépendance du pays, en 1980, sous le nom de « Zimbabwe ».

[3] Mis à part une intervention armée en République Démocratique du Congo de 1998 à 2002 pour soutenir ce pays face à la seconde invasion qu’il subissait de la part des voisins rwandais et ougandais.

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti, 2017). Il a en outre contribué à l’ouvrage collectif « Corses de la Diaspora », dirigé par le Professeur JP Castellani (Scudo Edition, 2018). En 2018, il a fondé les Edizione Vincentello d’Istria à Bastia. Il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

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