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Qui se souvient du comte Benedetti, illustre Bastiais?

14/05/2019 – 3:57 | No Comment | 617 views

Bastia fut fondée en 1378 par le gouverneur génois Leonello Lomellino. Il s’agissait alors, pour les autorités génoises, d’avoir une port abrité défendu par une puissante bastille (d’où le nom qui lui fut donné : la …

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Qui se souvient du comte Benedetti, illustre Bastiais?

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Bastia fut fondée en 1378 par le gouverneur génois Leonello Lomellino. Il s’agissait alors, pour les autorités génoises, d’avoir une port abrité défendu par une puissante bastille (d’où le nom qui lui fut donné : la Bastia) sur le littoral nord-est de la Corse, celui qui fait face à la péninsule italienne et qui est le moins éloigné de la Ligurie. Grâce à sa position géographique et stratégique et du fait que les gouverneurs génois y avaient établi leur résidence et leur administration, Bastia devint rapidement la principale ville de l’île et sa capitale. Son riche patrimoine architectural et religieux témoigne de cette importance. Ce n’est qu’à partir du début du XIXe siècle, durant la période française, qu’Aiacciu gagna en importance. Cette dernière ville avait, en effet, de nombreux attraits pour le nouveau pouvoir : non seulement était-elle la ville natale de celui qui allait devenir l’Empereur des Français, mais elle était aussi ouverte sur le grand large et elle pouvait donc être reliée directement depuis Marseille ou Toulon, sans qu’il soit besoin de s’approcher des côtes italiennes. De nos jours, la cité impériale a été gagnée par une véritable frénésie de construction, elle semble être en perpétuel chantier, avec l’apparition fréquentes de nouveaux immeubles résidentiels et de centre commerciaux démesurés. Mis à part la beauté incontestable de son golfe et l’intérêt de sa minuscule vieille ville (autour de la maison Bonaparte) Aiacciu présente certainement moins d’intérêt, du point de vue historique et patrimonial, que Bastia. Cependant, cette dernière ville n’est plus que la seconde ville de l’île, après sa rivale du sud. L’expansion de la cité nordiste fut certainement freinée par sa situation sur une bande côtière exiguë, coincée entre mer et montagne. D’ailleurs, la superficie totale de son territoire municipal n’est que de 19,38 km² (alors le territoire ajaccien s’étend sur 82,03 km² !) La ville de Bastia était donc condamnée à s’étendre vers le sud, c’est-à-dire vers le début de la vaste plaine orientale qui borde le littoral de la Corse de Bastia à Sulinzara.  De nos jours, là où, autrefois, il n’y avait que pâtures et vergers, une vaste agglomération s’est développée, comprenant les quartiers sud de Bastia ainsi que les nouvelles zones urbaines des vieux villages haut-perchés que sont Furiani, Biguglia, Borgo et Lucciana. Tout comme les nouveaux quartiers de la périphérie d’Ajaccio, ces zones, parsemées de centre commerciaux (certes moins démesurés que ceux de la ville natale de Napoléon) et de grands magasins aux panneaux et néons publicitaires hideux, ne présentent guère d’intérêt. Au sud de Bastia, ce qui jusqu’à la fin des années 50 était encore la campagne est devenu un quartier populaire composé d’immeubles d’habitation, dont de nombreuses HLM. C’est là que se trouvent, entre autres, l’hôpital départemental de Falconaghja, le cimetière municipal et la caserne des pompiers.

Non loin de cette caserne, donnant sur l’un des nombreux ronds-points qui ont vu le jour, ces dernières années, l’œil attentif remarquera une entrée imposante, fermée par une vieille grille au cadenas rouillé.  La plupart des milliers d’automobilistes pressés qui, chaque jour, passent devant en allant vers le centre-ville ou en venant, ignore ce qui se cache dans cette propriété. Seuls, les vénérables cyprès et l’abondante végétation sont visibles, derrière la grille et le mur d’enceinte. Si l’on se donne la peine de regarder à travers la grille, on peut apercevoir un majestueux escalier en partie recouvert par les mauvaises herbes. Le visiteur curieux peut cependant faire le tour de cette propriété privée, en passant par un petit chemin rarement emprunté par les promeneurs. À certains endroits, il lui sera possible d’apercevoir l’imposant édifice situé en haut de l’escalier. Il s’agit d’un bâtiment de style néoclassique à deux niveaux. Au centre du fronton on peut distinguer un blason surmonté d’une couronne comtale en dessous duquel est gravée une devise latine : « FIDE ET DIFFIDE[1] ». Le lecteur l’aura sans doute compris, ce bel édifice apparemment abandonné et oublié de tous est un tombeau comprenant également une chapelle.

Ce tombeau est celui du comte Vincent Benedetti qui fut un personnage illustre sous le Second Empire. Revenons rapidement sur la vie de ce diplomate qui naquit à Bastia en 1817 et mourut à Paris en 1900. Fils aîné de François Benedetti et de Pauline-Marie Morelli, sa carrière diplomatique débuta en Égypte où il passa huit années à partir de 1840. D’abord en poste à Alexandrie, il fut ensuite nommé consul au Caire, en 1845. Durant son séjour égyptien, il épousa une esclave grecque, survivante du massacre de Chios[2]. On le retrouve ensuite en Sicile, comme consul-général à Palerme, en 1848. En 1851, il fut en poste à Constantinople comme premier secrétaire à l’ambassade de France, ce qui lui permit de suivre de près le déclenchement et l’évolution de la guerre de Crimée[3]. En 1855, il devint directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères à Paris. À ce titre, il fut secrétaire du Congrès de Paix qui se tint en 1856 dans la capitale française pour mettre un terme à la guerre de Crimée. C’est lui qui, en 1859, négocia la cession de Nice et de la Savoie à la France. En 1861, il devint le premier ambassadeur de France en Italie nouvellement unifiée. Enfin, il est surtout connu pour avoir été ambassadeur de France en Prusse au plus mauvais moment, c’est-à-dire en 1870. En fait, il y avait été nommé dès 1864. En 1866, il avait d’ailleurs joué un rôle important dans les négociations qui conduisirent à l’armistice de Nikolsburg mettant fin aux hostilités lors de la guerre austro-prussienne. Après la fin de cette guerre, Napoléon III instruisit son ambassadeur de demander des compensations pour la France au chancelier Otto von Bismarck, en guise de remerciement pour la neutralité française durant le conflit. Ces compensations devaient comprendre, en particulier, le soutien de la Prusse à l’annexion par la France de la Belgique et du Luxembourg ! Ces négociations secrètes n’aboutirent pas, mais les revendications françaises furent rendues publiques par Bismarck lors du conflit franco-prussien afin d’affaiblir la position internationale de la France. Lors d’une rencontre à Ems en juillet 1870 entre le Roi de Prusse et l’ambassadeur, Benedetti, suivant en cela les instructions reçues du duc de Gramont, le ministre des affaires étrangères, se fit très pressant auprès du Roi Guillaume Ier afin que ce dernier ordonne au prince de Hohenzollern de retirer sa candidature à la couronne d’Espagne et de s’engager à ce que cette candidature ne soit plus jamais avancée à l’avenir. La relation faite de cette demande, falsifiée par Bismarck, amena l’opinion prussienne à croire que Benedetti avait insulté le Roi et l’opinion française à s’enflammer au sujet d’une humiliation qu’aurait subi l’ambassadeur. Cet épisode de la « dépêche d’Ems » est resté célèbre dans l’histoire car il conduisit à la guerre franco-prussienne qui allait être perdue par la France. La défaite provoqua la chute de l’Empire puis la perte de l’Alsace et du département de la Moselle. Dans cette affaire, le duc de Gramont chercha à faire porter à Benedetti le blâme de ce fiasco diplomatique et l’ambassadeur fut sévèrement attaqué par la presse française. Le 10 août 1871, le nouveau régime le mit à la retraite d’office. C’est d’ailleurs ce qui l’amena à se défendre dans un livre publié à Paris la même année et intitulé « Ma Mission en Prusse ». Ce livre offre au lecteur un éclairage intéressant sur les dessous de la diplomatie du chancelier Otto von Bismarck.

Après la chute de l’Empire et la défaite qui s’ensuivit, Benedetti rentra en Corse. Il consacra le reste de sa vie à défendre son honneur, sérieusement entaché par l’opprobre qu’il eut à subir pour son prétendu rôle dans l’effondrement de la France face à la Prusse. Outre « Ma mission en Prusse », il fut l’auteurs de plusieurs ouvrages dont « Essais diplomatiques », en 1895, dans lequel il revint en détails sur l’affaire d’Ems, et « La Question d’Orient », en 1897. Il s’impliqua aussi dans la vie politique locale en se faisant élire à deux reprises conseiller général du canton de Nonza, sous l’étiquette bonapartiste (en 1877 et en 1883).  Vincent Benedetti, créé comte d’Empire le 5 mai 1869 par l’Empereur Napoléon III (un peu plus d’une année avant la chute de ce même empire !), mourut le 2 avril 1900, alors qu’il effectuait une visite à Paris. Gustave, le frère cadet, né à Bastia en 1826, suivit ses traces de son aîné en entrant dans la carrière diplomatique en 1850. Il fut lui aussi consul à Alexandrie, puis à Trébizonde, avant d’être affecté en Espagne, où il épousa Fernanda Ureta y Aguila, issue d’une des plus grandes familles d’Andalousie. Sous la IIIe République, suspect de sympathie bonapartiste, il finit par prendre une retraite anticipée (en 1881), après avoir été longtemps consul à Cadix. N’ayant pu pénétrer dans l’enclos verrouillé où se trouve le tombeau, j’ignore si Gustave et Fernanda y reposent également.

Le comte Benedetti ne fut jamais ministre. Il ne fut pas non plus un général couvert de gloire guerrière. Il a cependant été un diplomate avisé jouant un rôle important sur la scène européenne. Il fut aussi un conseiller écouté de Napoléon III. Il sut nouer des relations de confiance avec Cavour. Et surtout, il joua un rôle majeur, en coulisses, dans le rattachement de la Savoie et de Nice à la France. Même s’il a aujourd’hui sombré dans l’oubli, il fut incontestablement un personnage essentiel sous le Second Empire. Ne devrait-il pas figurer sur la liste des hommes illustres dont sa ville natale, Bastia, pourrait, à juste titre, s’enorgueillir ? Il est donc très regrettable que son magnifique tombeau soit de nos jours quasiment à l’abandon, cachés par de grands arbres jamais élagués, des herbes folles et des ronces. Ce monument pourrait, que dis-je, devrait être préservé et mis en valeur, en tant qu’élément important du patrimoine bastiais. Il s’agit une propriété privée, me rétorquera-t-on. Mais la municipalité de Bastia pourrait entrer en contact avec les descendants éventuels de la famille Benedetti afin de voir avec eux ce qui pourrait être fait. Il ne s’agit pas là de travaux dispendieux. Le plus important serait de débroussailler le terrain, de dégager l’escalier monumental, peut-être aussi de ravaler la façade du tombeau et enfin d’installer un éclairage nocturne. Les quartiers sud sont, nous l’avons vu, récents. Ils comptent donc peu de monuments dignes d’intérêt et ils n’attirent pas les visiteurs. La mise en valeur de ce remarquable tombeau embellirait incontestablement le secteur situé entre la caserne des pompiers et le quartier San Ghjisè. Il conviendrait, bien sûr, d’installer un panneau multilingue à côté de la grille, afin de rappeler au passant les moments forts de la vie du comte Benedetti. Sa ville natale s’honorerait en rappelant ainsi le souvenir de l’homme de l’affaire d’Ems !

Hervé Cheuzeville, 14 mai 2019

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti,2017). Il a en outre contribué à l’ouvrage collectif « Corses de la Diaspora », dirigé par le Professeur JP Castellani (Scudo Edition, 2018). Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

[1] Que je serais tenté de traduire par « Foi et défiance ». J’invite les latinistes plus avertis à me faire part de leurs suggestions quant à la traduction exacte de cette devise !

[2] En 1824, durant la guerre d’indépendance, des dizaines de milliers de Grecs furent massacrés par les troupes ottomanes dans l’île de Chios. Ce massacre, rendu célèbre par un tableau d’Eugène Delacroix, provoqua l’indignation de l’opinion publique en Europe et entraîna un soutien international accru pour la cause des insurgés grecs.

[3] Cette guerre, perdue par la Russie, se déroula d’octobre 1853 à février 1856. Elle opposa l’Empire Russe à une alliance composée du Royaume-Uni, de la France, du Royaume de Piémont-Sardaigne et de l’Empire Ottoman.

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