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Le centenaire de l’Armistice et la Corse

08/11/2018 – 7:37 | One Comment | 338 views

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RWANDA 1994 – La parole de Sœur Gertrude (Editions Saint-Augustin 2018)

Submitted by on 13/11/2018 – 6:24 No Comment | 177 views

Un livre de Jérôme Gastaldi

Je viens de lire un nouveau livre ayant trait au Rwanda et à la tragédie de 1994. Encore un, me dira-t-on certainement. Oui, encore un. Mais celui-ci est différent. Son auteur n’a pas la prétention d’être un spécialiste du Rwanda, ni même de l’Afrique en général. Ce sont les hasards de la vie qui ont fait rencontrer à l’auteur une femme, Rwandaise et religieuse, Sœur Gertrude.

En 2001, nos grands médias avaient évoqué le procès à Bruxelles de cette sœur, ancienne prieure du couvent des Bénédictines de Sovu, dans le sud du Rwanda. À l’époque, j’avais suivi cette affaire de loin. Je me trouvais en Ouganda. Je me souviens cependant que les articles que j’avais pu lire dans la presse et les comptes-rendus entendus à la radio étaient tous à charge. En résumé, cette religieuse avait délibérément livré des déplacés tutsi, réfugiés dans son couvent, aux milices de massacreurs hutu, les condamnant ainsi à une mort certaine. On évoquait même une connivence, une collaboration entre elle et un chef milicien. Sans connaître le fond de l’affaire, je m’étais alors demandé comment de bons bourgeois belges, qui n’avaient sans doute jamais quitté leur confortable environnement urbain et policé et qui n’avaient certainement jamais mis les pieds en Afrique pouvaient juger, en leur âme et conscience, les actes d’une jeune femme rwandaise dont le paisible univers s’était écroulé, en l’espace de quelques jours seulement, du fait d’une éruption de violence inouïe. Des circonstances exceptionnelles qui virent toutes les structures de l’État disparaître, des hommes en armes le plus souvent ivres et « chanvrés » prendre le contrôle des environs du couvent et des masses d’hommes de femmes et d’enfants y affluer. Je savais, pour avoir moi-même vécu des moments de guerre, que les réactions de l’être humain peuvent être surprenantes, dans des situations exceptionnelles. À Rumbek, au Soudan du Sud, je me souviens qu’une infirmière de l’équipe que je dirigeais avait complètement perdu ses moyens après le premier bombardement. D’ordinaire calme, gaie et enjouée, elle s’était transformée en une personne susceptible, acariâtre, agressive et surtout totalement incapable de poursuivre sa tâche. Alors qu’un autre membre de l’équipe, que je trouvais trop effacé, s’était révélé, durant et après le bombardement, exceptionnel, tant par son sang-froid que par son courage et son charisme.  Vous qui lisez ces lignes, savez-vous comment vous réagiriez si votre maison était attaquée par des hordes de brutes armées ? Chercheriez-vous à sauver votre voisin ou à vous mettre vous-même hors de danger ? Songeriez-vous à sortir afin de tenter de négocier avec le chef de ces brutes pour obtenir la vie sauve de tous les occupants de la maison, ou pour convaincre les assaillants de se rendre à la police ? Qui n’a pas vécu de circonstances de violence extrême ne peut pas juger, hors contexte, le comportement d’une autre personne plongée sans l’avoir voulu dans un véritable enfer d’insécurité absolue, de déchainement de haine brutale, de massacres et de scènes atroces. C’était ce que je pensais à l’époque, et je n’ai pas changé d’opinion depuis.

Non seulement je n’ai pas changé d’opinion, mais j’ai aussi découvert, grâce au livre de Jérôme Gastaldi, que Sœur Gertrude est en fait une victime innocente, voire expiatoire, jugée et condamnée apprès une instruction menée à charge, sur la base de certains faux témoignages et de certaines accusations motivées par des raisons inavouables (en particulier la jalousie et l’ambition frustrée de certaines sœurs, membres de la communauté de Sovu).

L’auteur a rendu de nombreuses visites à la religieuse rwandaise, dans son abbaye de Maredret, en Belgique. Au fil de leurs longues conversations, il semble avoir su gagner sa confiance et son amitié, et Sœur Gertrude s’est confiée, n’esquivant aucune question. Grâce à ces échanges, le lecteur comprend mieux les circonstances de la tragédie de Sovu. Il partage l’angoisse des sœurs de la communauté, l’abandon et l’isolement dans lesquels elles se sont retrouvées durant ces terribles journées d’avril, mai et juin 1994. Et surtout, il réalise le sentiment d’impuissance de cette jeune mère supérieure face au déferlement de violence, à l’afflux des déplacés, aux menaces des chefs miliciens et à l’hostilité de certaines de ses consœurs.

Ignorante des évènements qui étaient en train de se dérouler tant au niveau national qu’international, sans moyens de communication avec l’extérieur, sans aide de l’ONU ou d’un gouvernement qui ne contrôlait plus rien depuis la mort du Président Habyarimana, sans secours à espérer d’une rébellion que l’on redoutait, Sœur Gertrude a fait de son mieux pour sauver la communauté dont elle avait la charge ainsi que les déplacés qui affluaient aux portes de son couvent. Le peu de nourriture et de médicaments disponibles fut rapidement épuisé. À l’extérieur de l’enceinte, les menaces de la meute de miliciens étaient toujours plus graves. À plusieurs reprises, les religieuses se préparèrent une mort qu’elles croyaient imminente. Peut-on imaginer l’énorme pression psychologique et la terrible responsabilité qui pesaient sur Sœur Gertrude, une religieuse de 36 ans ? Elle savait que chacune de ses décisions pouvait être lourde de conséquences pour ceux dont elle avait la charge et pour elle-même. Et pourtant, il lui fallut prendre des décisions, sans jamais pouvoir demander conseil à sa hiérarchie, dont elle était sans nouvelles. Certains de ses choix permirent de sauver des vies. D’autres ont malheureusement entrainé la mort d’hommes, de femmes et d’enfants. Mais à chaque ligne de cet épouvantable récit, le lecteur ne peut que se demander ce que lui-même aurait fait en de telles circonstances.

Réfugiées en Belgique, Sœur Gertrude et une de ses consœurs furent dénoncées, calomniées et finalement arrêtées et inculpées. Elles ont pu être jugées dans ce pays grâce à la notion de « compétence universelle » dont la justice belge venait tout juste d’être dotée. Le 8 juin 2001, les jurés ont reconnu les deux religieuses coupables de tous les chefs d’accusation. La Cour a condamné Sœur Gertrude à quinze années de détention (tandis que sa co-accusée recevait une peine de douze années). Durant toute la période du procès, les médias belges et étrangers se sont acharnés sur les accusées. Le livre nous fait partager l’humiliation ressentie par la religieuse et son incapacité à se faire entendre. Son avocat n’est pas parvenu à faire comparaître des témoins qui souhaitaient témoigner en sa faveur. L’humiliation de Sœur Gertrude fut encore plus grande durant ses années de détention. Elle découvrit la méchanceté, la violence, la dureté et la saleté du monde carcéral. Seul son dialogue quotidien avec Jésus lui a donné la force de résister et de survivre. Après plus de sept années de prison, elle a fini par bénéficier d’une libération anticipée et elle s’est depuis lors retirée dans une abbaye belge.

Le livre inclut le témoignage passionnant de l’Abbé Vénuste Linguyeneza, ancien vicaire général du diocèse de Butare et fondateur, en 1989, du grand séminaire de Kabgayi. Il est actuellement doyen de la paroisse de Waterloo. Ce fin connaisseur de l’histoire du Rwanda et de l’Église de ce pays apporte un éclairage très intéressant sur les évènements qui aboutirent au génocide rwandais.

Malgré quelques approximations historiques de l’auteur, en début d’ouvrage, ce livre m’a passionné et m’a renforcé dans ma conviction qu’il faut toujours s’abstenir de juger ou de condamner trop rapidement. Je doute fort que la justice belge ait eu cette « compétence universelle » dont elle se targuait pour juger en toute équité de faits dont elle ne connaissait manifestement pas tous les tenants et tous aboutissants. J’ai même le sentiment qu’elle a fait endosser à Sœur Gertrude le poids du génocide, faute de pouvoir – ou de vouloir – condamner les véritables initiateurs et perpétrateurs de ce crime imprescriptible.  La justice belge – comme la justice française – n’est pas infaillible et, dans l’affaire qui concerne ces religieuses rwandaises, elle a manifestement failli.

Merci à Jérôme Gastaldi pour ce patient travail d’écoute et de partage. J’encourage mes lecteurs à se procurer au plus vite « Rwanda 1994 – la parole de Sœur Gertrude[1] ».

Hervé Cheuzeville, 13 novembre 2018.

[1] Éditions Saint-Augustin, 222 pages, 19 €.

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti,2017). Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

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