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Sahel : pourquoi tous ces morts ?

07/01/2021 – 2:27 | No Comment | 354 views

En l’espace de quelques jours, cinq soldats français sont tombés au Sahel. Tombés pour la France, comme nos grands médias le répètent sans toujours bien saisir le sens de cette formule consacrée. Parmi ces cinq …

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Sahel : pourquoi tous ces morts ?

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En l’espace de quelques jours, cinq soldats français sont tombés au Sahel. Tombés pour la France, comme nos grands médias le répètent sans toujours bien saisir le sens de cette formule consacrée. Parmi ces cinq victimes du devoir, il y avait un jeune homme d’origine arménienne et une jeune femme d’origine vietnamienne. Pourquoi donner ces précisions, me demanderez-vous ? Ils étaient militaires français comme les autres et leurs origines ne rendent pas leur sacrifice plus tragique que celui de leurs trois frères d’armes. Cependant, ce petit rappel d’ordre « ethnique » permet de réaliser encore mieux que l’origine ou la couleur de peau ne font pas que l’on soit davantage – ou moins – Français qu’un autre. Et le fait que tous deux soient tombés pour les couleurs d’un drapeau qui n’était pas celui de leurs aïeux nous rappelle à tous ce que ces vagues d’immigrés et de réfugiés, ces milliers de rescapés de génocides et ces enfants de « boat people » ont apporté et continuent à apporter au pays dans lequel nous vivons. À Erevan, dernièrement, c’est avec une certaine émotion que je me suis promené dans un vaste jardin public, en plein centre-ville, portant le nom de Missak Manouchian. Ce grand résistant au nazisme, Arménien, ouvrier, poète et communiste, n’était pas Français mais apatride lorsqu’il fut fusillé avec ses 22 camarades de la célèbre « Affiche rouge » au Fort du Mont-Valérien, le 21 février 1944. Survivant du génocide ottoman de 1915, il avait choisi de combattre les armes à la main pour un pays qui n’était pas le sien mais qui l’avait accueilli alors qu’il avait 19 ans, en 1925. Ainsi donc, Manouchian est-il honoré comme le héros qu’il était, tant en Arménie qu’en France. J’espère seulement que les Français nés à la fin du XXe siècle ou ceux nés depuis le début de ce siècle ont un jour entendu évoquer son nom !

Mais l’objet de cette chronique n’est pas d’évoquer les sacrifices d’étrangers ou de fils d’étrangers, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui. Non, aujourd’hui j’aimerais tenter de répondre à une question que je ne cesse d’entendre ou de lire, dans mon entourage comme dans les médias. Pourquoi ces cinq jeunes militaires français sont-ils morts, leur sacrifice était-il vraiment nécessaire et ne conviendrait-il pas de ramener tous les membres de l’Opération Barkhane à la maison, c’est-à-dire dans leurs casernes de France ? Rappelons qu’en sept années un total de 50 soldats français sont morts en opération au Sahel. Ce chiffre se rapproche de plus en plus, malheureusement, des 90 morts qu’a compté l’armée française durant ses années de présence en Afghanistan, entre 2001 et 2014.

Répondre à de telles questions, fort légitimes au demeurant, n’est pas chose aisée. D’autant que ces questions amènent de multiples réponses. Pour ma part, j’étais encore au Tchad lorsque François Hollande déclencha l’Opération Serval, qui deviendrait par la suite l’Opération Barkhane. À l’époque, j’avais appelé de mes vœux une telle opération. Pendant les mois précédents, je n’avais cessé de dénoncer l’ignoble barbarie des barbus qui avaient imposé leur joug sanglant et obscurantiste sur la moitié nord du Mali, où ils ne cessaient de commettre des crimes contre l’humanité et contre le patrimoine architectural et religieux de cette région : lapidations, mains coupées, exécutions sommaires et destructions de tombeaux de marabouts ou d’édifices religieux islamiques jugés non conformes à leur interprétation aberrante et primaire de l’islam.  Puis, lorsqu’en janvier 2013 ces bandes de fanatiques et de trafiquants de la pire espèce commencèrent à déferler vers la capitale, Bamako, oui, je l’avoue, j’ai espéré que l’armée française interviendrait. C’est ce qu’elle fit, en portant un coup d’arrêt à l’internationale djihadiste, puis en entamant la périlleuse reconquête du nord et en libérant ces villes mythiques que sont Gao et Tombouctou. Cette Opération Serval est à mettre au crédit du Président François Hollande, qui sut prendre une décision difficile et qui fit preuve d’une grande détermination, lui à qui nombre de Français reprochaient sa mollesse et son indécision.

Mais toute opération militaire extérieure se doit d’être limitée dans le temps, afin de ne pas être ressentie par les habitants des pays où elles ont lieu comme une occupation ou comme une intolérable ingérence dans leurs affaires intérieures. Au Mali, cela fait exactement huit longues années que des soldats français arpentent et survolent le nord désertique et qu’ils tentent de débusquer des groupes djihadistes aux appartenances diverses. Des coups sévères ont été portés à ces preneurs d’otages et à ces massacreurs de populations civiles désarmées. Mais ils sont toujours là, comme l’actualité récente vient de le démontrer tragiquement. La classe politique malienne n’a sans doute pas été à la hauteur des enjeux, face aux périls mortels qui menaçaient et qui continuent de menacer ce vaste pays. La France aurait probablement dû mieux accompagner les opérations militaires avec un soutien plus visible à des actions de développement et de désenclavement des zones où opèrent les terroristes islamistes. Sans doute aurait-elle dû davantage inciter les autorités locales à mieux choisir leurs priorités en promouvant le dialogue et la réconciliation nationale. Les militaires maliens ont d’ailleurs fini par reprendre le pouvoir, en août dernier, pour, ont-ils dit, mettre fin à l’instabilité politique. Ces nouveaux dirigeants ont le sentiment que tous les groupes armés opérant au Mali ne font pas partie de la même catégorie. Selon eux, certains feraient effectivement partie de la mouvance djihadiste internationale qu’il conviendrait de bouter hors du pays, alors que d’autres, islamistes ou pas, seraient d’authentiques Maliens avec lesquels il serait possible d’ouvrir un dialogue. Cette perspective ne semble pas plaire à Paris, qui préfère frapper tout azimuts, avec des conséquences parfois néfastes, comme on a pu le constater avec la mort des deux derniers soldats français. Ces deux militaires auraient été victimes d’une vengeance après une frappe française en zone touareg, qui s’est soldée par la mort de Ba Ag Moussa, l’un des principaux lieutenants d’Iyad ag Ghali, un important chef de groupe armé touareg, l’un de ceux avec lesquels Bamako tentait de négocier. Pour ma part, j’ai tendance à penser qu’il conviendrait de faciliter une solution à la malienne plutôt que de poursuivre aveuglément une guerre en frappant dans toutes les directions.

Existe-t-il une stratégie, à Paris, pour sortir de cet ensablement sahélien ? Le bilan de huit années d’engagement au Sahel est loin d’être encourageant. Car le conflit s’est étendu bien au-delà des frontières du seul Mali. Le Niger a subi de nombreuses attaques extrêmement meurtrières, tant contre son armée que contre sa population civile, comme on a encore pu l’observer samedi 2 janvier, lorsque plus d’une centaine de Nigériens ont été massacrés par des hommes armés dans les villages de Tchombangou et de Zaroumdareye, dans l’ouest du pays. Le Burkina Faso était autrefois une oasis de paix, épargnée par les activités des groupes armés islamistes. À présent, les autorités de Ouagadougou semblent dans l’incapacité d’assurer la sécurité de la population sur plus de la moitié du territoire national. Il y a également eu des incursions et des attentats islamistes au Bénin et en Côte d’Ivoire, et le Tchad, malgré l’efficacité tant vantée de son armée, a lui aussi subi des attaques meurtrières. C’est donc toute la zone sahélienne qui est aujourd’hui affectée par la peste islamo-terroriste, et le pire des scénarios serait qu’une jonction s’effectue entre ces groupes terroristes sahéliens et ceux qui ensanglantent et terrorisent le nord-est du Nigéria. Ce serait alors toute l’Afrique de l’Ouest qui serait menacée et gangrenée!

Les responsabilités de cette évolution dramatique sont multiples et parfois très anciennes. Je pourrais évoquer ici la très funeste initiative de Nicolas Sarkozy et de David Cameron de soutenir militairement le renversement du dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Certes, ce dernier était à bien des égards détestable. Mais il tenait son pays d’une main de fer, il luttait efficacement contre les islamistes et il contrôlait ses frontières, en particulier la façade méditerranéenne de la Libye. Sa chute fut en fait l’ouverture d’une dramatique boîte de Pandore, qui n’est pas encore refermée : une terrible guerre civile depuis dix ans, avec l’implication d’une multitude de milices et de groupes armées, dont certains sont des islamistes de la pire espèce ; l’ouverture à tous vents des arsenaux de Kadhafi dans lesquels tous ces groupes sont venus se servir ; des trafics humains à travers le désert libyen qui ont amené une concentration de migrants sub-sahariens sur les côtes libyennes et une double tragédie, celle de leur traitement inhumain par les milices et celle des noyades en mer Méditerranée, à cause des passeurs sans foi ni loi qui prospèrent en organisant des embarquements de migrants à bord de précaires embarcations. Et enfin, le dernier développement très préoccupant est une intervention militaire turque dans le guêpier libyen ! Mais le pire est que la déstabilisation de la Libye a eu l’effet d’un coup de pied dans une fourmilière, puisque, après s’être équipés dans ce pays, les groupes armés islamistes ont ensuite essaimé dans tous les pays du Sahel et au-delà.

On pourrait aussi remonter aux responsabilités de la France durant la période coloniale. Pourquoi avoir fait cadeau d’une grande partie du Sahara à l’Algérie, alors que ce pays n’avait aucune légitimité historique dans ce vaste territoire ? Pourquoi avoir tracé des frontières rectilignes à travers le Sahara pour créer des entités territoriales non viables et incohérentes du point de vue de leurs compositions ethniques ? Il suffit de regarder une carte de l’Afrique de l’Ouest pour se poser cette question. Regardez donc la forme parfaitement géométrique du Mali et de la Mauritanie ou celle, incongrue, du Niger. Ces frontières sont incontrôlables et ingérables d’un point de vue sécuritaire, et elles irritent au plus au point les véritable autochtones de l’immensité sahariennes, les Touaregs, peuple au mode de vie nomadique qui se retrouve divisé entre plusieurs pays, l’Algérie, la Mauritanie, le Mali, le Niger, la Libye et le Tchad, pays dans lesquels ils se sont retrouvés extrêmement minoritaires et marginalisés politiquement et économiquement par des pouvoir civils ou militaires issus d’ethnies subsahariennes avec lesquelles ils n’avaient rien en commun hormis un passé conflictuel fait de razzias contre les peuples noirs du sud. Les Touaregs ont longtemps résisté à la colonisation française, et ils ont même réussi à infliger aux forces coloniales de sérieux revers. Les Touaregs sont le dernier peuple à avoir été soumis par les militaires français de l’époque coloniale. On peut d’ailleurs se demander si le tracé absurde des frontières coloniales ne constituait pas une sorte de vengeance à l’égard de ce peuple fier et jaloux de son indépendance. L’islamisme terroriste moderne a su habilement  jouer des frustrations touarègues tant au Mali et qu’au Niger. Mais soulever, en ce début de XXIe siècle la question des frontières héritées du colonialisme constituerait sans doute l’ouverture d’une autre boîte de Pandore qu’il serait très difficile de refermer.

L’Union européenne porte également une lourde responsabilité, puisque que le soutien apporté à la France, depuis 2013, a été insuffisant, tant sur le plan politique que militaire. Or, le combat qui est mené au Sahel est aussi un combat pour l’Europe. Imaginons un seul instant que la France retire ses forces et abandonne ces pays sahéliens à leur triste sort. Toute cette région deviendrait immanquablement une sorte de gigantesque Libye avec des millions de réfugiés affluant sur le littoral méditerranéen pour tenter d’entrer en Europe. Cette zone deviendrait aussi une formidable base arrière pour les groupes terroristes qui multiplieraient leurs opérations en Europe. La présence militaire française au Sahel est donc, malheureusement, un mal nécessaire.

Sans doute les stratèges français devraient-ils étudier la récente guerre menée par l’Azerbaïdjan contre l’Artsakh, dans le Caucase. Ce sont les drones acquis en Turquie et en Israël qui ont assuré la victoire azerbaïdjanaise. Les Français auraient certainement intérêt à en faire usage également. Ces armes de haute technologie auraient un avantage certain : elles permettraient de limiter les pertes humaines du côté français, tout en augmentant l’efficacité des frappes contre les groupes islamo-terroristes. En effet, les drones pourraient être pilotés depuis de confortables bureaux situés dans les bases d’Istres ou de Solenzara.   Mais cela ne résoudra pas les problèmes politiques maliens, nigériens et autres. Il faudra donc impliquer les autorités locales et les laisser mener les négociations qu’elles jugeront utiles de mener.

Pour cette guerre du Sahel comme pour la lutte contre le covid-19, il convient d’avoir une stratégie claire et d’assurer une logistique efficace. Je ne suis malheureusement pas certain que cela soit le cas, tant pour la lutte contre le terrorisme islamique que pour la « guerre » menée contre l’épidémie!

Hervé Cheuzeville, 6 janvier 2021.

Hervé Cheuzeville est l’auteur de neuf livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages, outre ses « Nouveaux Prêches dans le désert » sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti, 2017, réédité en 2020 par Vincentello d’Istria). Il a en outre contribué à l’ouvrage collectif « Corses de la Diaspora », dirigé par le Professeur JP Castellani (Scudo Edition, 2018). En 2018, il a fondé les Edizione Vincentello d’Istria à Bastia. Il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ). Il est également possible de retrouver Hervé Cheuzeville sur sa chaîne YouTube HervéTV: https://www.youtube.com/channel/UCUbuhUdlJ5I2k5DfLVW73PA/videos

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