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Joyeux Noël !

07/11/2017 – 3:36 | No Comment | 179 views

Ma chronique d’aujourd’hui sera davantage une lettre ouverte qu’une véritable chronique. Cette lettre s’adresse à la municipalité de Bastia, ville d’où ces lignes sont écrites, mais aussi et très certainement à la plupart des municipalités …

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Siméon Lourdel, « Mapeera », apôtre de l’Ouganda

Submitted by on 02/06/2017 – 6:42 No Comment | 265 views

Chaque année, le 3 juin, l’Eglise catholique célèbre les Martyrs de l’Ouganda. Dans ce dernier pays, le 3 juin est un jour férié et des centaines de milliers de pélerins convergent vers Namugongo, là où périrent la plupart de ces martyrs. A l’occasion de ce 3 juin 2017, je republie ci-dessous un texte écrit en août 2009 et qui constitue un chapitre de mon livre « Chroniques d’un ailleurs pas lointain« , paru aux Editions Persée en 2010. Les lecteurs désireux de se procurer ce livre désormais introuvable peuvent me contacter, je le leur enverrai! Hervé Cheuzeville, 2 juin 2017.

Siméon Lourdel: voici un nom bien français. Il appartient à un personnage historique que bien peu de Français connaît. Pourtant, il est connu de presque tous les habitants de l’Ouganda. Des statues et des portraits de Siméon Lourdel peuvent être vus en plusieurs endroits du pays. Une rue importante de Kampala, la capitale, porte son nom, ainsi que plusieurs édifices. Lourdel House, entre autres, est le nom du siège provincial des Missionnaires d’Afrique, mieux connus sous le nom de « Pères Blancs ».

Mais qui était Siméon Lourdel?

Fils de paysans du Pas-de-Calais, il naquit dans le petit village de Dury le 20 décembre 1853. Ses parents, Charles-Albert et Esther-Honoré, eurent cinq enfants, tous des garçons. Esther-Honoré était une femme douce et énergique, d’une grande foi. Elle sut la transmettre à ses enfants qui, tous, fréquentèrent l’école communale de Dury. Le second fils, Ernest, devint prêtre chez les Chartreux, en 1870, l’année où deux autres frères de Siméon furent conscrits pour aller se battre contre la Prusse. Siméon était un élève exubérant, acceptant difficilement la discipline. Les études ne semblaient guère l’intéresser. Cependant, très tôt, il se mit à lire des récits de vies de missionnaires et cela l’incita à fournir davantage d’efforts dans ses études. Il fut admis au grand séminaire d’Arras en 1872, à l’âge de 19 ans. Peu après, le père Charmetant vint à  Aras, à la rencontre des séminaristes. Il était issu de la Société des Missionnaires d’Afrique, une congrégation fondée en 1868 par l’évêque d’Alger, Mgr Lavigerie[1]. L’exposé  qu’il fit aux jeunes gens du séminaire fut déterminant pour Siméon Lourdel. Il décida de rejoindre les Pères Blancs. Après avoir été admis par la congrégation, il quitta sa famille. Il ne devait plus jamais la revoir. Arrivé en Algérie en février 1874, il rejoignit aussitôt le noviciat  des Missionnaires d’Afrique qui se trouvait à Maison-Carrée, tout près d’Alger. Dès le 25 mars, il reçut son habit, une ample robe blanche, inspirée de la gandoura, le vêtement traditionnel des Algériens. En effet, Mgr Lavigerie souhaitait que les membres de sa congrégation puissent s’insérer plus aisément dans les communautés locales, d’où cet habit qui valut aux Missionnaires d’Afrique leur surnom de « Pères Blancs », surnom sous lequel ils sont encore connus de nos jours. Siméon Lourdel prononça son serment missionnaire[2] le 2 février 1875 avant de commencer sa théologie. L’année suivante, un évènement le marqua profondément. On apprit que trois missionnaires de sa congrégation avaient été massacrés au Sahara. Cette tragédie provoqua chez Lourdel une fascination pour le martyre, fascination qui ne devait plus le quitter. Le 2 avril 1877, Siméon Lourdel fut ordonné prêtre.

Depuis qu’il était en Algérie, la congrégation avait évolué. Mgr Lavigerie comprenait que ses missionnaires ne parviendraient pas à évangéliser les Algériens. Ils demeuraient fidèles à l’islam, la religion adoptée plus d’un millénaire auparavant. En accord avec Rome, l’évêque d’Alger décida alors d’œuvrer à l’évangélisation de l’Afrique sub-saharienne. Le continent noir était longtemps demeuré mystérieux, seules ses côtes étaient assez bien connues depuis les voyages de Vasco de Gama au XV ͤ siècle. Mais, depuis quelques années, plusieurs explorateurs commençaient à s’aventurer dans l’intérieur. Le récit de leurs découvertes suscitait un grand intérêt en Europe. Parmi ces grands voyageurs, il y eut le Dr Livingstone, Stanley, Speke, Burton et bien d’autres encore.

Déjà, en 1864, Danielle Comboni avait soumis au pape Pie IX un ambitieux plan pour l’évangélisation de l’Afrique noire. Dès 1857, ce prêtre italien né en 1831 avait participé à une tentative d’établissement de mission au Sud-Soudan, parmi les Dinka.  En 1872, le pape le nomma pro-vicaire pour l’Afrique centrale et il s’employa à évangéliser l’Afrique à partir de Khartoum, au Soudan.

Mgr Lavigerie pensa qu’il pourrait essayer de compléter les efforts de Comboni en envoyant ses missionnaires à l’intérieur du continent, avec Zanzibar comme base de départ. Cette petite île de l’océan indien est située à quelques kilomètres des côtes de l’Afrique orientale et de nombreux voyageurs l’avaient déjà utilisée comme point de départ pour leurs voyages d’exploration. Alors l’évêque d’Alger désigna dix de ses missionnaires pour une première tentative de pénétration. Il leur donna un but: atteindre le Bouganda, un royaume situé au nord du grand lac Nyanza, futur lac Victoria. Speke, le premier explorateur qui atteignit ce pays, avait été impressionné par le degré d’organisation de ce royaume dont il avait rencontré le souverain, le kabaka Mutesa Ier[3]. Ce dernier lui avait paru intéressé par la religion chrétienne. Mgr Lavigerie pensa que si ses missionnaires parvenaient à convertir le kabaka au catholicisme, le Bouganda pourrait être facilement évangélisé et il servirait ainsi de base à l’évangélisation de toute l’Afrique centrale. Il désigna le père Léon Livinhac comme chef de ce premier groupe de missionnaires dont Siméon Lourdel faisait partie.

Ces dix pionniers se rendirent d’abord à Marseille où, le 22 avril 1878, ils purent s’embarquer à bord du Yang Tsé, un navire en partance pour l’Extrême-Orient. Siméon Lourdel ne savait pas alors qu’il ne reviendrait jamais en France. Il profita de ce voyage pour commencer à apprendre le swahili, car il savait que c’était la langue de communication en Afrique orientale. En Algérie, il avait déjà fait l’apprentissage de l’arabe. Il n’eut guère de difficultés à aborder cette nouvelle langue dont beaucoup de mots sont d’origine arabe. Les dix missionnaires quittèrent le navire à Aden, au sud de la péninsule arabique. Le 18 mai, ils purent prendre place à bord d’un bateau appartenant à la Compagnie Britannique des Indes Orientales et, le 30 mai, il débarquèrent à Zanzibar.

Après un court séjour dans l’île, ils traversèrent le bras de mer qui les séparait de  Bagamoyo[4], une localité située sur la côte orientale du continent africain. C’est de là que, le 16 juin, ils commencèrent leur lente expédition vers l’intérieur des terres. La progression se faisait à pied et à dos d’âne. À leur arrivée à Tabora, trois mois et demi plus tard, ils n’étaient plus que neuf car l’un des leurs avait déjà succombé à la fatigue et aux fièvres. Le voyage avait été rendu très éprouvant par des pluies torrentielles qui alternaient avec un soleil de plomb, par le manque d’eau potable, par des attaques de brigands et par des traversées de marais fangeux. Par ailleurs, la plupart des porteurs les avaient abandonnés durant le trajet. Tous les missionnaires furent malades, les uns après les autres, et ils durent prendre le temps de se reposer dans cette bourgade de Tabora.  Ce n’est que le 15 novembre que cinq d’entre eux purent reprendre la route, en se dirigeant vers le nord. Siméon Lourdel et Léon Livinhac faisaient partie de ce petit groupe, ainsi que les pères Ludovic Girault, Léon Barbot et le frère Amans Delmas.

Le 30 décembre, la petite troupe atteignit la rive sud du lac Nyanza, véritable mer intérieure grande comme dix fois la Corse. Là, il fut décidé que Siméon Lourdel et le frère Amans partiraient pour le Bouganda en avant-garde, en canot. Le mystérieux royaume était situé de l’autre côté cet immense lac. Les deux missionnaires, seuls, entreprirent le 20 janvier 1879, un périlleux voyage dans l’inconnu, sur ce vaste lac, souvent imprévisible avec ses violentes tempêtes.

Le 19 février, après un mois de cabotage, ils débarquèrent à Kigungu[5], un petit village de pêcheurs baganda[6]. Une statue représentant le débarquement des deux missionnaires ainsi qu’une  jolie église s’élèvent aujourd’hui en ce lieu, pour commémorer cet évènement historique. Dès leur arrivée sur la terre ferme, les deux hommes furent appréhendés par des guerriers du kabaka et amenés à Kitebi, à quelques kilomètres de la résidence du souverain, située à Kasubi[7]. Ils y furent détenus pendant deux semaines avant que Mutesa Ier ne leur accordât enfin audience.

Ils eurent la surprise de constater qu’un autre Européen assistait à l’audience royale. Ils ne tardèrent pas à découvrir qu’il s’agissait d’Alexander Mackay, un missionnaire écossais, arrivé deux ans plus tôt au Bouganda. Durant l’audience, Mackay se lança dans une diatribe véhémente contre l’Église catholique, mettant en garde le kabaka contre les visées de ces nouveaux venus en qui il voyait certainement des concurrents. Cette hostilité d’un Européen envers d’autres Européens sembla amuser le kabaka. Il devait se complaire, par la suite, à susciter des débats à sa cour entre missionnaires catholiques et protestants. Mutesa était un souverain fier et puissant qui régnait en monarque absolu sur son peuple. Intelligent et rusé, il comprit que l’arrivée d’Européens d’origines diverses allait faire naître une sorte de compétition dont il pourrait tirer profit en utilisant  leur rivalité. Il entendait bien se montrer bienveillant avec le plus offrant. Entendant Amans appeler Siméon Lourdel « mon père », Mutesa crut qu’il s’agissait de son nom. À son tour, il s’adressa ainsi au prêtre, mais sa prononciation particulière transforma « mon père » en « mapeera », ce qui signifie « goyave » en swahili. Ce surnom devait demeurer. Encore aujourd’hui, en Ouganda, on se réfère à « Mapeera » lorsque l’on évoque le souvenir de Siméon Lourdel.

Siméon Lourdel découvrait à présent ce pays dont lui et ses compagnons avaient rêvé depuis si longtemps, un pays fait de collines      verdoyantes, à la végétation luxuriante, parsemé d’épaisses forêts primaires. Les habitants vivaient dans des huttes de branchages ou de papyrus tressé. Ils s’habillaient de longues toges faites d’un tissu fabriqué avec l’écorce du « mutuba[8] », une variété de ficus, un arbre très commun au Bouganda. Leur artisanat était très varié: poteries, vannerie, instruments de musique. D’habiles forgerons produisaient des outils et des armes, des fers de lance, en particulier. Lourdel  aima très vite ce peuple digne et poli, respectueux de l’autorité et courageux. Il ne tarda pas à découvrir que les Baganda vénéraient un dieu suprême, qu’ils nommaient Katonda.

Mutesa Ier

En mars, le roi autorisa les deux Français à établir une première mission au Bouganda, à Nabulagala, non loin de sa résidence royale. C’est durant ce mois de juin que les trois autres missionnaires (Livinhac, Girault et Barbot) furent autorisés à traverser le lac à leur tour, pour rejoindre Lourdel et Amans. Le kabaka leur envoya des canots pour les amener au Bouganda. Les nouveaux venus arrivèrent avec leur autel portatif et la première messe put être célébrée le 25 ou le 26 juin.

Dès son arrivée, Siméon Lourdel avait commencé à étudier la langue locale, le louganda. Il entreprit aussi de préparer un dictionnaire français-louganda. Le travail d’évangélisation commença avec quelques enfants esclaves rachetés par les missionnaires. Au mois d’août, ils en avaient dix à leur charge. Trois ans plus tard, leur nombre s’élèvera à quarante. Mutesa leur refusa la permission d’établir une seconde mission, à l’ouest du lac, comme ils l’avaient souhaité.

En avril 1880, le roi, fidèle à la religion traditionnelle, ordonna le sacrifice de 99 personnes. Cela convainquit les missionnaires français de baptiser aussitôt leurs quatre premiers catéchumènes. Quatre autres furent baptisés en mai. En agissant ainsi, ils savaient qu’ils allaient à l’encontre des instructions reçues. Mgr Lavigerie, tenait, en effet, à ce que les éventuels candidats au baptême suivent d’abord quatre années de catéchisme.  En ce même mois de mai, le kabaka tomba malade, victime de la dysenterie. Malgré les soins prodigués par ses guérisseurs, il ne se rétablissait pas. Le roi fit alors appel au père Lourdel qui parvint à le guérir grâce aux médicaments apportés de France.

Cependant, malgré ce succès, le souverain des Baganda ne semblait pas évoluer vers le christianisme. Parfois, il semblait pencher vers l’islam. Cette religion, présente au Bouganda depuis 1852 avait été introduite par l’intermédiaire de caravanes de marchands venues de la côte de l’océan Indien. Elle avait déjà bien progressé au sein des élites baganda. Sans doute le roi n’était-il pas insensible aux arguments des commerçants arabes et de ses conseillers musulmans. Mutesa, qui avait de nombreuses épouses et concubines, trouvait probablement que la religion musulmane était plus compatible avec son mode de vie.

Un jour qu’il se trouvait à la cour, Siméon Lourdel défia Masoudi, un Arabe important. Il lui proposa l’ordalie, le jugement de Dieu, pour les départager. Il souhaitait que tous deux se soumettent à l’épreuve du feu afin de prouver la supériorité du christianisme! En agissant ainsi, Lourdel voulait suivre l’exemple de St François d’Assise qui en avait fait autant avec le sultan de Damiette. Masoudi refusa l’épreuve. Les missionnaires catholiques marquèrent ainsi un point aux yeux de Mutesa et de ses courtisans dans leur lutte d’influence avec les musulmans. Peu après, le missionnaire protestant Mackay vint remercier personnellement Lourdel pour le courage dont il avait fait preuve.     Ce succès relatif sembla résoudre certains jeunes pages de Mutesa à venir à la mission catholique afin d’y suivre le catéchisme. Leur but initial était sans doute d’apprendre à lire et à écrire. Cela amena Lourdel, Livinhac et Girault à préparer un catéchisme en langue locale qui contenait des prières ainsi qu’un lexique de vocabulaire louganda. Ce premier ouvrage dans la langue du Bouganda fut imprimé à Alger en 1881. Malheureusement, le manuscrit du premier dictionnaire français-louganda se perdit près des côtes françaises en 1884, lors du naufrage d’un navire à bord duquel il se trouvait. C’est en 1885 que la première grammaire louganda fut imprimée. En 1881, lors d’épidémies de peste bubonique et de choléra, les missionnaires catholiques baptisèrent à nouveau certains de leurs catéchumènes en danger de mort. Durant ces difficiles années, des groupes de jeunes chrétiens se formèrent loin de la résidence royale et de la mission catholique, en particulier dans les chefferies de Buddu et de Ssingo. Rome approuva la création d’un pro-vicariat de Nyanza et le père Livinhac fut nommé pro-vicaire.

L’influence grandissante des missionnaires catholiques engendra des violences à l’encontre des nouveaux convertis, surtout à partir de 1882. Les instructions de Mgr Lavigerie étaient claires : les missionnaires avaient ordre de quitter le pays au cas où leur vie serait en danger.  Face à la montée de l’insécurité et aux restrictions imposées à leur action par le kabaka, la décision d’évacuer fut finalement prise. Les missionnaires partirent en canots sur le lac le 20 novembre 1882. Avec eux, ils emmenaient 34 orphelins. Ils laissaient au Bouganda 20 baptisés et plus de 400 catéchumènes. Le petit groupe gagna le sud du lac Nyanza où il se divisa en deux. Le premier s’installa à Kamoga, près de l’actuelle ville de Mwanza; ils formèrent le noyau d’un nouvel orphelinat. Le second gagna Kipalapala, près de Tabora où un orphelinat avait déjà été créé par les Pères Blancs. C’est là que cinq orphelins baganda furent baptisés. En juillet 1883 le vicariat de Nyanza fut créé et Livinhac en devint le premier évêque. C’est pendant ce mois-là que Siméon Lourdel rejoignit l’orphelinat de Kipalapala.

En avril 1884, Lourdel et Girault fondèrent une nouvelle mission à Bukene, dans une zone de troubles perpétuels. Des combats opposaient le chef local, Mirambo, à ses rivaux. Il mourut en décembre de cette année-là. Le même mois, le kabaka Mutesa Ier mourut également. Le fils qu’il avait eu avec sa dixième épouse[9], Mwanga, âgé alors de 16 ans, monta sur le trône du Bouganda. Cette nouvelle fut bien accueillie par les missionnaires « exilés » au sud du grand lac car ce prince avait noué d’amicales relations avec eux lorsqu’ils fréquentaient la cour du défunt kabaka. Jugeant les circonstances favorables, il fut décidé de fermer la mission de Bukene et de repartir pour le Bouganda.

En juin 1885, le kabaka Mwanga II envoya une flottille de canots avec 300 rameurs pour ramener Siméon Lourdel et ses orphelins au Bouganda où ils furent chaleureusement accueillis le 12 juillet. Le nouveau kabaka leur permit de s’installer à Nalukolongo, près de sa résidence royale de Rubaga. Le roi semblait apprécier Lourdel. Ce dernier devait d’ailleurs écrire: « Mwanga est bien disposé pour nous, il nous laissera, je crois, toute liberté d’instruire: mais pour  lui, il aura de la peine à pratiquer… Il a renoncé à toutes les superstitions du pays. Il a le malheur de fumer le chanvre, ce qui le rendra hébété dans un certain nombre d’années. Plusieurs de nos néophytes ont sur lui une grande influence et lui font beaucoup de bien par leurs conseils ».   Siméon Lourdel fut agréablement surpris de constater que, durant ses trois années d’absence, l’implantation du christianisme s’était consolidée. Des groupes s’étaient constitués et avaient continué à se rencontrer dans la clandestinité. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que cette propagation s’était faite par le bouche-à-oreille, sans aucun texte écrit. Le message chrétien était transmis oralement par ceux qui avaient reçu l’enseignement. Cette forme d’évangélisation d’Africains par d’autres Africains est assez différente de l’image d’Épinal classique du bon missionnaire européen prêchant la bonne parole et enseignant l’Évangile aux braves indigènes attentifs, assis à ses pieds. Des baptêmes eurent lieu aussi, en l’absence des pères blancs ; durant une épidémie de peste, des Baganda chrétiens baptisèrent d’autres Baganda, malades et en danger de mort. La moitié d’entre eux survécut. À son retour au Bouganda, Lourdel  découvrit qu’il y avait trois fois plus de baptisés que trois ans auparavant. L’une des filles du feu roi Mutesa, sa favorite, s’était d’ailleurs convertie ainsi que des chefs de villages qui avaient ensuite entrepris d’assembler des groupes de croyants. Toutes ces actions avaient certainement favorisé une plus grande diffusion de la nouvelle foi.

Mwanga II

Mais l’optimisme de Siméon Lourdel fut de courte durée. Il réalisa rapidement que le nouveau kabaka devenait un nouveau Dioclétien[10]. Lorsque Mwanga apprit qu’un évêque anglican avait été nommé et qu’il se dirigeait vers son royaume après avoir débarqué près de Mombasa, il envoya un groupe de guerriers à sa rencontre. Ils l’arrêtèrent non loin du lac Nyanza, dans le royaume voisin de Bousoga, à l’est du Bouganda. Le 29 octobre 1885, James Hannington[11] et ses compagnons furent assassinés sur ordre de Mwanga, après avoir été détenus pendant une semaine. Avant de mourir, l’évêque eut le temps de dire aux soldats: « Allez dire à Mwanga que j’ai ouvert la route du Bouganda avec mon sang ». Le majordome du kabaka, Joseph Mukasa Balikuddembe, l’un des principaux convertis catholiques, avait tenté de persuader le roi d’épargner l’évêque anglais. Bien qu’ami et confident du souverain, son insistance irrita Mwanga. Joseph fut arrêté et exécuté, le 15 novembre 1885. Le bourreau, Mukajanga, était l’ami de Joseph. Il ne put se résoudre à le faire brûler vif, comme le roi le lui avait ordonné. Il choisit donc de le décapiter au bord de la rivière Nakivubo, avant de faire brûler son corps. C’est ainsi que Joseph Mukasa devint le premier des martyrs chrétiens du Bouganda.

Cet évènement marqua le début de la grande persécution qui dura jusqu’au début de 1887. En faisant exécuter son ami et fidèle conseiller, Mwanga affirmait vouloir donner un coup d’arrêt à la progression du christianisme. Sans doute sous l’influence des sorciers et des partisans de la religion traditionnelle, il semblait avoir été pris d’une véritable rage antichrétienne. Il prenait ombrage de l’influence grandissante que les  missionnaires catholiques et anglicans exerçaient sur son entourage, particulièrement sur ses pages. Encouragé par certains de ses conseillers, il pensait que l’enseignement chrétien sapait son autorité, voire même les fondements de la royauté mouganda et de ses traditions. Pire encore, il ne pouvait plus tolérer ce qui lui semblait être une condamnation implicite de son mode de vie ; il était polygame, bisexuel et il ne cachait pas ses penchants pour les jeunes pages qui l’entouraient. L’avancée des colonialistes allemands et britanniques, depuis les rivages de l’océan Indien, devait aussi jouer un rôle dans sa méfiance grandissante envers ce christianisme propagé dans son royaume par d’autres Européens. Cette méfiance fut certainement exacerbée par certains de ses conseillers traditionalistes ou musulmans.                                              Loin de décourager les candidats au baptême, l’assassinat de Joseph Mukasa suscita un réel engouement pour la nouvelle religion. Pressentant l’imminence de persécutions violentes, les catéchumènes se pressèrent à la mission pour demander le baptême au père Lourdel. La nuit qui suivit l’exécution de Joseph, douze d’entre eux furent baptisés. 105 autres le furent durant la semaine qui suivit. Tous ces baptêmes ne firent rien pour calmer la fureur antichrétienne de Mwanga. Cependant, son hostilité alternait avec des manifestations d’amitié envers le père Lourdel, par exemple lorsqu’il lui arrivait d’aller visiter ce dernier dans sa mission de Nalukolongo.

Ce comportement trouble mit probablement les nerfs du missionnaire à rude épreuve, d’autant que jusqu’à l’arrivée du nouvel évêque Livinhac, en mai 1886, il avait dû faire face à la crise tout seul. Livinhac apporta une petite imprimerie à la mission. Mais sa venue coïncida avec le paroxysme des  persécutions antichrétiennes. Le 25 mai, le roi s’en prit à l’un de ses pages, converti au catholicisme, Denis Ssebuggwawo, un garçon de 16 ans. Mwanga le tortura lui-même, avant de lui donner un coup de lance. Puis, il le remit à son bourreau, qui le décapita et fit mettre son corps en pièces. Le lendemain, le kabaka ordonna l’arrestation de chacun des pages qui avaient reconnu être devenus chrétiens. C’est ainsi que 16 jeunes catholiques et 10 anglicans furent arrêtés à la cour. Parmi les personnes arrêtées se trouvait Charles Lwanga, le chef des pages, âgé de 25 ans. Il avait remplacé Joseph Mukasa dans les fonctions de majordome après l’exécution de ce dernier. Siméon Lourdel était présent lorsque les pages furent emmenés, attachés les uns aux autres, vers Namugongo. Voici en quels termes le missionnaire décrivit la scène: « On avait lié ensemble les jeunes de 18 à 25 ans; les enfants étaient également liés, et si étroitement serrés les uns près des autres qu’ils ne pouvaient marcher sans se heurter un peu. Je vis le petit Kizito rire de cette bousculade comme s’il eut été en train de jouer avec ses compagnons ». La nuit qui suivit leur arrestation, Charles Lwanga baptisa Kizito. Âgé de 14 ans, il était le plus jeune du groupe emmené à Namugongo. Siméon Lourdel, ne le trouvant pas prêt, n’avait encore pas voulu le baptiser, malgré l’insistance du garçon. Nul doute que cela dut longtemps hanter le missionnaire. Après une longue et exténuante marche, parsemée de coups et autres mauvais traitements, les captifs atteignirent, le 27 mai, Namugongo, lieu où devait avoir lieu leur exécution.  Les prisonniers durent encore attendre six longues journées, toujours attachés ensemble. Durant la nuit du 2 juin, les bourreaux s’enivrèrent et dansèrent au son des tambours, autour des huttes où les prisonniers étaient gardés. Cette fête leur fit comprendre qu’ils n’avaient plus beaucoup de temps à vivre.                                                                                   Le 3 juin, jour de l’Ascension, Charles Lwanga fut exécuté le premier, à petit feu, au sens littéral du terme : son bourreau avait allumé des branchages de manière à ne brûler d’abord que les pieds de sa victime. Il se moqua de Charles, le défiant de demander à son Dieu de venir le tirer de là. Charles lui répondit: « Ce que tu appelles feu, ce n’est que de l’eau fraîche. Quant à toi, prends garde que le Dieu que tu insultes ne te plonge un jour dans le vrai feu qui ne s’éteint pas! » Le même jour, les autres furent brûlés vifs ensemble, entassés sur un immense bûcher, après avoir été enveloppés dans des nattes de papyrus. À l’endroit où Charles a été brûlé une basilique moderne a été construite, dont la première pierre fut posée par le pape Paul VI lors de la visite historique qu’il effectua en Ouganda en 1966[12]. À l’emplacement du bûcher où périrent les autres martyrs s’élève une petite église anglicane. Tous les martyrs catholiques avaient reçu leur enseignement religieux du père Lourdel. Peu après l’arrestation des pages à la résidence royale,  l’assistant du chef de Ssingo, Matthias Mulumba Kalemba, fut également arrêté sur ordre du roi. C’était un chrétien sincère, âgé d’environ 50 ans. Il avait même renoncé à la polygamie, ne gardant avec lui qu’une seule de ses quatre épouses, tout en veillant à ce que les trois autres ne manquent de rien. Lui aussi devait être emmené jusqu’à Namugongo pour y être tué. Mais il se jeta à terre, refusant de continuer plus loin. « Pourquoi faire tout ce chemin jusqu’à Namugongo? » demanda-t-il aux gardes. « Tuez-moi plutôt ici! » Il fut longuement torturé. On lui coupa d’abord les bras au niveau des coudes, puis les jambes au niveau des genoux. Des lanières de peau furent  arrachées de son dos. Ses bourreaux lièrent ses moignons, afin qu’il ne saigne pas trop vite. Puis, ils le laissèrent mourir de mort lente, pendant trois journées entières. Il mourut le 30 mai. Sur les lieux de son martyre s’élève aujourd’hui une église, dans le quartier que l’on appelle « Old Kampala », c’est-à-dire la partie la plus ancienne de la capitale ougandaise.

Alors que Mathias était martyrisé et que les vingt-six pages mouraient brûlés vifs à Namugongo, d’autres chrétiens étaient arrêtés, torturés et tués ailleurs.  Noah Mawaggali était le potier du chef de Ssingo. Il avait lui aussi été baptisé par le père Lourdel. Il fut dévoré par les chiens, attaché à un arbre, après avoir été blessé par un coup de lance : sa blessure saignante attira les bêtes. À cet endroit s’élève aujourd’hui une belle église moderne, à Mityana, une ville située à l’ouest de Kampala.

Siméon Lourdel vécut tous ces événements avec horreur. Il éprouvait des sentiments d’impuissance et de regret pour avoir fait courir de tels risques à ces convertis. En même temps, il leur vouait une immense admiration. Chacune de ces morts l’atteignait profondément. Il partageait leur martyre. Sans crainte pour sa propre sécurité, il tenta d’intervenir en plaidant auprès du roi, en vain. Dans une lettre envoyée à Ernest, son frère chartreux, il écrivit: « Parfois je me demande si ma foi ne défaille pas… C’est en mission qu’on s’aperçoit que la foi est réellement un don de Dieu, tant pour son compte personnel que pour les âmes des convertis… J’ai le malheur de ne pas être homme d’oraison. Obtiens-moi cette grâce de savoir méditer ».   Au total, une centaine de chrétiens périt durant les persécutions ordonnées par  Mwanga, de 1885 à 1887. Le cas des 22 catholiques exécutés fut bien documenté, grâce au travail effectué par le père Lourdel. Il avait recueilli avec le plus grand soin tous les témoignages et tenu des archives. Cela se révéla fort utile pour l’instruction du procès en béatification des martyrs, quelques années plus tard. Le nombre des anglicans qui subirent la torture et la mort n’est pas connu avec certitude, car ce même travail de documentation n’avait pas été fait de leur côté. Cependant, toutes ces épreuves contribuèrent à rapprocher les missionnaires catholiques et anglicans. Ils surent se soutenir les uns les autres durant les épreuves qu’ils eurent à subir. Pendant ces persécutions, le nombre des baptisés ne cessa de croître et en mars 1887, il s’élevait à 450.

En septembre 1888, Mwanga II fut détrôné par des musulmans qui le remplacèrent successivement par deux de ses frères, Kiwewa et Kalema. Lors de ces troubles, la mission fut pillée et les missionnaires emprisonnés et menacés de torture et de mort. Finalement, ils furent jetés à bord d’un canot, en compagnie des missionnaires anglicans et d’un groupe d’orphelins. Alors que l’embarcation surchargée dérivait sur le lac, un hippopotame la renversa et deux des enfants se noyèrent. Lourdel, Livinhac et les anglicans réussirent à gagner le rivage puis à remettre leur embarcation à flot, tout en sauvant la vie de ceux qui continuaient à s’y accrocher. Ils  se dirigèrent ensuite vers le sud et parvinrent à atteindre Bukumbi, non loin de l’actuelle Mwanza, au sud du grand lac. Le kabaka déchu, quant à lui, parvint à prendre la fuite. Il se réfugia aux îles Ssese, sur le lac Nyanza.

Au Bouganda, pendant ce temps, l’opposition au nouveau pouvoir s’organisait. Les Baganda catholiques se regroupèrent dans la province de Buddu, à l’ouest du pays, ainsi que dans le royaume voisin d’Ankole, au sud-ouest. Vers la fin de 1888, Lourdel et ses compagnons eurent la surprise de voir apparaître à leur mission de Bukumbi le kabaka Mwanga, venu leur demander pardon mais réclamant aussi leur soutien pour le restaurer. Cruel dilemme pour les missionnaires! Comment soutenir le persécuteur et bourreau de leurs martyrs? D’un autre côté, ne valait-il pas mieux aider le souverain repenti afin de reprendre pied au Bouganda et contribuer ainsi à y ramener une certaine stabilité? Ils souhaitaient tellement retrouver les convertis laissés sur place car ils avaient certainement besoin d’eux. Tant les catholiques que les anglicans apportèrent alors leur soutien à Mwanga. Celui-ci put retrouver son trône en octobre 1889, après avoir défait l’usurpateur et ses alliés musulmans. Une fois le pouvoir du kabaka rétabli, les courtisans catholiques et anglicans rivalisèrent pour obtenir les honneurs et les postes importants. Un anglican fut nommé chancelier, tandis que Mwanga lui-même recevait une instruction chrétienne du père Lourdel.

C’est durant cette période que la lutte d’influence entre les Allemands et les Britanniques s’intensifia. Ces derniers avaient consolidé leurs positions dans leurs territoires respectifs, le Tanganyika et le Kenya, et ils se trouvaient à présent aux portes du Bouganda.  Des agents de chacune des compagnies coloniales des deux puissances européennes séjournaient à la cour du kabaka et chacun tentait d’obtenir un traité qui évincerait l’autre. Mwanga, qui n’avait pas obtenu le soutien qu’il escomptait de la part des Britanniques, lors de sa reconquête du pouvoir, semblait tenté par un traité avec les Allemands. C’est le Royaume-Uni qui eut finalement gain de cause. En effet, en vertu du traité de Berlin qui délimitait les sphères d’influences de chacune des puissances coloniales, le Bouganda tombait dans celle des Britanniques. Un accord anglo-germanique confirma les « droits » de la Grande-Bretagne sur le Bouganda et les régions environnantes. En 1894, le kabaka dut se résoudre à signer un accord de protectorat avec les Britanniques.

Lourdel, lui, ne devait pas connaître ce dernier développement. Livinhac, élu supérieur général de la congrégation des Missionnaires d’Afrique, quitta définitivement le Bouganda pour aller prendre ses nouvelles fonctions à Alger. Il laissa à Lourdel la tâche de construire la première « cathédrale », une église de 25 mètres sur 10, au sommet de la colline de Rubaga, là où s’élevait jadis la résidence royale. La santé du missionnaire avait été sérieusement affectée par de nombreuses crises de paludisme, par les privations et par toutes les épreuves subies. C’est en construisant la cathédrale qu’il succomba à une nouvelle crise de paludisme, à l’âge de 37 ans,  le 12 mai 1890. Le même jour, le kabaka Mwanga vint se recueillir devant le corps de celui qu’il appelait toujours Mapeera et qui fut inhumé dans une simple tombe, à Nalukolongo, l’endroit où il rendit l’âme, au pied de la colline de Rubaga.                                                 Siméon Lourdel avait quitté la France à l’âge de 21 ans. Il avait passé les onze dernières années de sa courte vie près du lac qui serait bientôt connu sous le nom de « lac Victoria », sans jamais avoir revu les siens, sans jamais être retourné à Dury. Son village a été détruit pendant les combats de la Première Guerre Mondiale qui ravagèrent sa région d’origine. Cependant, dans l’église reconstruite de Dury, on peut encore voir le baptistère original de l’ancienne église, où le petit Siméon fut baptisé. Au sommet de la colline de Rubaga, là où le père Lourdel avait entrepris de bâtir une église, s’élève une grande cathédrale en briques, construite dans les années 30. De son parvis, on a une vue impressionnante sur l’immense agglomération qu’est devenue Kampala.                                                         L’Écossais Alexander Mackay, adversaire et rival de Lourdel, devenu son ami durant les épreuves de la persécution, l’avait précédé dans la tombe puisqu’il était décédé le 8 février 1890. Sa tombe est toujours visible, dans le petit cimetière de la cathédrale anglicane de Kampala, située au sommet de la colline de Namirembe, qui fait face à celle de Rubaga. Tous deux, Mackay et Lourdel, peuvent être légitimement considérés comme les pères fondateurs du christianisme en Ouganda.

Quant au kabaka Mwanga, il déclencha une rébellion contre le pouvoir colonial en 1897. Les Britanniques le déposèrent et le remplacèrent par son fils, âgé d’un an seulement, qui devint roi sous le nom de Daudi Chwa II[13]. Mwanga fut définitivement défait et capturé en 1899. Il fut alors envoyé en exil aux Seychelles, où il mourut en 1903, à l’âge de 35 ans. Durant son séjour dans ce lointain archipel de l’océan Indien, il devint anglican et fut baptisé sous le nom de Daniel.

L’histoire de « Mapeera » ne devait pas s’arrêter là. En mai 1975, alors qu’Idi Amin Dada régnait sur l’Ouganda et semblait prendre le chemin de Mwanga[14] pour ce qui est des persécutions, l’archevêque de Kampala, Emmanuel Nsubuga, ordonna le transfert des restes du père Lourdel dans sa chapelle privée, à l’archevêché qui se trouve juste à côté de l’imposante cathédrale de Rubaga. Ils y sont toujours. Son successeur, le cardinal-archevêque Emmanuel Wamala me les montra un jour de 1998, alors que je cherchais, en vain, la tombe de Siméon Lourdel. Ils sont contenus dans une petite boîte en bois, posée près de l’autel de la chapelle, aux côtés d’autres boîtes similaires, contenant les restes du frère Amans, du père Barbot et de Mgr Livinhac. Ce dernier, mort en Algérie, avait été enterré au cimetière de Maison-Carrée. En 1975, Mgr Nsubuga s’y était rendu, afin de ramener à Kampala les restes de son plus ancien prédécesseur. Les bustes de tous ces précurseurs, ainsi que celui du père Ludovic Girault, ornent la façade de la cathédrale. La dépouille de Girault, également enterrée à Maison-Carrée, n’a pu être identifiée. Aujourd’hui, le cimetière de Maison-Carrée n’existe plus, une autoroute traverse l’emplacement où il se trouvait. En 1976, le même archevêque Nsubuga a entamé la procédure devant conduire à la béatification du père Lourdel. Elle n’a pas encore abouti. Par contre, les 22 martyrs à qui Mapeera avait enseigné la foi chrétienne ont tous été béatifiés dès 1920. En 1964, ils furent canonisés par le pape Paul VI, devenant ainsi les premiers saints d’Afrique subsaharienne. Connus sous le nom de « Saints martyrs de l’Ouganda », leur fête est célébrée par l’Église catholique le 3 juin de chaque année. Ce jour là, des centaines de milliers de pèlerins venus de toute l’Afrique orientale, certains à pied, convergent vers la basilique de Namugongo, dont l’autel se trouve sur le lieu même du bûcher de Saint Charles Lwanga. Il semblerait que Paul VI aurait aimé canoniser Mapeera en même temps que ses chers martyrs. Mais les pères blancs lui auraient conseillé de n’en rien faire, afin que toute l’attention des chrétiens se porte uniquement sur ces premiers saints d’Afrique. À la mort de Siméon Lourdel, le Bouganda comptait 2200 baptisés et environ dix mille catéchumènes. Dès 1911, 30% de la population de l’Ouganda[15] était catholique, tandis que 21% était anglicane.

En ce début de XXI ͤ siècle, l’Église catholique d’Ouganda est très vivante, très active. Ses nombreux séminaires refusent du monde. Et l’Ouganda est devenu un pays « exportateur » de missionnaires que l’on retrouve dans le monde entier. Ce dynamisme a sans doute pour origine le zèle d’un humble jeune homme venu du nord de la France ainsi que le sang de 22 martyrs africains, dont le plus jeune, Kizito, mourut sur un bûcher, avec ses compagnons, à l’âge de 14 ans.

Le lecteur se demandera peut-être ce qui m’a incité à raconter ici la vie du père Lourdel. Les biographies de missionnaires, aussi héroïques fussent-ils, sont en effet quelque peu passées de mode! Il se trouve que j’ai vécu en Ouganda plusieurs années. Dès mon arrivée dans ce pays, je fus intrigué par ce prêtre français dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, mais qui y était encore révéré, surtout parmi les Baganda. La curiosité m’amena à me documenter, et à interroger les Pères Blancs, qui, depuis Mapeera, n’ont jamais cessé d’œuvrer en Ouganda.

En 1999, j’ai participé, à Kigungu, à l’endroit même où Lourdel et Amans avaient débarqué, aux célébrations qui marquèrent le 120è anniversaire de leur arrivée. Une foule immense s’était rassemblée pour assister à la grand messe, célébrée par le cardinal-archevêque de Kampala. C’est là, au milieu de cette ferveur populaire, que je me suis dit que Siméon Lourdel, humble prêtre originaire du Pas-de-Calais et héros en Ouganda, mériterait d’être davantage connu dans son pays d’origine. Mais il me faut aussi avouer ma secrète admiration pour le courage et la foi de cet homme qui mourut en Ouganda plus d’un siècle avant que je n’y arrive et où il vécut tant d’épreuves. Ce fut ma motivation, j’ai tenu à écrire ces pages qui constituent une sorte d’hommage à Mapeera!

PS: si les Martyrs de l’Ouganda ont été canonisés dès 1964, Siméon Lourdel, lui, attend toujours sa béatification, voire sa canonisation! (juin 2017)

[1] Charles Martial Lavigerie, né à Bayonne en 1825, mort à Alger en 1892.D’abord évêque de Nancy en1863, il devint évêque d’Alger en 1867 et il fonda la Société des Missionnaires d’Afrique en 1868. Devenu ensuite archevêque de Carthage et nommé Primat d’Afrique, il fut créé cardinal en 1882 par le pape  Léon XIII.

[2] Les pères blancs ne prononcent pas de vœux, mais un serment missionnaire.

[3] Mutesa Ier (1837-1884) roi (kabaka, en louganda) du Bouganda de 1856 à  sa mort.

[4] Localité située dans l’actuelle Tanzanie.

[5]  La localité de Kigungu (prononcer tchigoungou) est située juste derrière la piste principale de l’aéroport international d’Entebbe, le principal aéroport d’Ouganda, à une quarantaine de kilomètres de Kampala, la capitale.

[6]  Les Baganda constituent l’ethnie bantoue qui peuple le Bouganda. Au singulier, cela devient « Mouganda », les préfixes « mou » et « ba » constituant les marques du singulier et du pluriel dans la plupart des langues bantoues.

[7] La ville de Kampala, actuelle capitale de l’Ouganda, n’existait pas, à l’époque. Kasubi ainsi que Kitebi, se trouvent aujourd’hui englobés dans cette ville. L’ancienne résidence de Mutesa sert, depuis la mort de ce dernier, de nécropole pour le kabaka. Mutesa et ses trois successeurs y ont leur tombes, dans une immense hutte, la plus vaste d’Afrique.

[8] Ficus natalensis

[9] Mutesa Ier a eu 85 épouses.

[10] Empereur romain qui régna de 284 à 305. Il organisa la grande persécution anti-chrétienne qui dura de 303 à 311.

[11]  James Hannington (1847-1885), ordonné évêque du diocèse d’Afrique Équatoriale Orientale en Angleterre en juin 1884. Il a été proclamé saint et martyr par l’Église anglicane qui le célèbre le 29 octobre de chaque année.

[12]  Première visite d’un pape en Afrique sub-saharienne.

[13]  Le roi Daudi (David) Chwa II (1896-1939) régna de 1897 à sa mort. Son fils Edward Mutesa II (1924-1969) fut kabaka de 1939 à sa mort. En 1962, lorsque l’Ouganda devint indépendant, il devint le premier président de la république, mais fut renversé par un coup d’État 1966 et dut partir en exil à Londres, où il mourut. Son fils, Ronald Mutebi II (né en 1955), est l’actuel kabaka. Il est l’arrière petit-fils de Mwanga II, et le 36ème kabaka du Bouganda.

[14] Il est d’ailleurs significatif qu’Idi Amin Dada donna le nom de Mwanga à l’un de ses fils. Le 16 février, il assassina l’archevêque anglican Janani Luwum, chef de l’Église anglicane d’Ouganda (le meurtre fut déguisé en « accident » de voiture), rappelant ainsi le meurtre, sur ordre de Mwanga,  de l’évêque anglican Hannington, 92 années plus tôt!

[15]  Il faut établir une distinction entre Ouganda et Bouganda. Le Bouganda est un très ancien royaume situé au nord et à l’ouest du lac Victoria. Lorsqu’il devint protectorat britannique en 1894, le pouvoir colonial forma un nouvel ensemble, composé du Bouganda et de quatre autres royaumes bantous: le Bousoga, le Bounyoro, le Toro et l’Ankole. À cet ensemble de royaumes, ils ajoutèrent d’autres chefferies bantoues situées à l’est, entre le Bousoga et la frontière du Kenya, colonie britannique, ainsi que les territoires peuplés de tribus nilotiques, situés entre le Bouganda le Soudan. Cette nouvelle entité fut nommée Ouganda. Elle devint indépendante sous le nom de République d’Ouganda en 1963. Le Bouganda correspond à sa partie centrale. Les royaumes traditionnels, y compris le Bouganda, furent abolis par le président Obote en 1966. Yoweri Museveni, président depuis 1986, les a rétablis en 1993 (à l’exception du royaume d’Ankole), accordant un rôle purement protocolaire et culturel à leur souverains respectifs.

(Hervé Cheuzeville, est l’auteur de sept livres et de nombreux articles et chroniques. Son dernier ouvrage « Prêches dans le désert » est paru aux Editions Riqueti en mars 2017. Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina. Les Martyrs de l’Ouganda sont également évoqués dans le deuxième tome de son livre « Des Royaumes méconnus », que l’on pourra se procurer en allant sur le site de l’éditeur, Edilivre: http://www.edilivre.com/catalog/product/view/id/764493/s/des-royaumes-meconnus-2-royaumes-d-afrique-254e1a90c8/#.VzbyBHrNP6Z )

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