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Réflexions politico-toponymiques: Birmanie, Burma ou Myanmar?

17/08/2019 – 3:34 | No Comment | 267 views

De plus en plus fréquemment, le nom de « Myanmar » est utilisé pour désigner ce grand pays d’Asie du Sud-Est, connu depuis des siècles, en Europe, sous celui de « Birmanie », en français, ou « Burma », en anglais. …

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Souvenirs du Soudan

Submitted by on 09/02/2019 – 2:18 2 Comments | 3241 views

Wau, 1989

Il faisait nuit noire lorsque l’avion se posa à Khartoum. Une semaine plus tôt, j’avais reçu un appel du siège du Programme Alimentaire Mondial, me demandant si j’étais toujours intéressé par un travail au Soudan. Certes, j’avais déposé une candidature, mais jamais je n’avais exprimé le moindre intérêt pour ce pays. Cependant, sans réfléchir davantage, je répondis à mon interlocuteur « Oui bien sûr ! » À ma question de savoir quand il me faudrait y aller, il me fut répondu que je devrais déjà y être. On me dit de ne pas me préoccuper du visa, le bureau de Khartoum devant s’en occuper. Quelques jours plus tard, je prenais le vol Paris-Khartoum.

À Khartoum, même à minuit passé, la chaleur était accablante. Je fis face à un officier d’immigration mal rasé, visiblement mécontent d’être en service un soir de Ramadan. Il entreprit de tourner chacune des pages de mon passeport. Voyant cela, je lui dis de ne pas chercher le visa, parce qu’il n’y en avait pas mais que lui devait probablement l’avoir dans ses papiers. Je n’ai jamais su s’il comprenait l’anglais. L’officier mal rasé tournait les pages d’un gros registre, mais mon nom ne s’y trouvait pas ! Je fus conduit dans une petite pièce où se trouvait une unique chaise. Les heures passèrent. Soudain quelqu’un entra dans la pièce, brandissant une carte d’embarquement. Je compris que l’on s’apprêtait à me remettre dans l’avion ! J’indiquais clairement que je n’avais aucune intention de quitter le Soudan. Le bureau du PAM m’attendait, il devait y avoir un malentendu. Une heure plus tard, un Européen portant l’uniforme d’Air France entra et me dit : « Je ne sais pas quel est votre problème, mais je vous en supplie, montez dans l’avion, je ne peux pas décoller sans vous ! » Ne voulant pas désespérer le commandant de bord, j’acquiesçais tout en l’avertissant que je descendrai à l’escale du Caire. Deux heures plus tard, j’étais au bureau d’Air France, au Caire, d’où je pus envoyer un télex au PAM, indiquant le nom de l’hôtel où j’attendrai. À peine arrivé dans ma chambre, je reçus un appel du PAM m’ordonnant de ne pas bouger : un employé viendrait chercher mon passeport et ferait la demande de visa. Après trois jours d’attente, je pus enfin prendre un vol pour Khartoum, au milieu de la nuit. À l’aéroport, je fis face au même officier d’immigration mal rasé. Il parut presque déconfit d’avoir à tamponner mon passeport.

Convoi du PAM, 1989

Au Soudan, je découvris le racisme et le mépris des « Nordistes » à l’égard des Noirs sudistes. On m’envoya accompagner des convois de camions chargés de vivres destinés au sud du pays ravagé par la guerre. Les conditions de vie à bord de ces convois, la chaleur accablante, l’insécurité, l’état épouvantable des pistes, telles furent les réalités auxquelles j’eus à faire face. Le pire m’attendait à Wau, une ville assiégée par la rébellion. Des dizaines de milliers de civils déplacés s’entassaient dans des camps. Le pire, là, c’était la famine. Je rencontrais des êtres squelettiques et hagards, des enfants faméliques aux visages couverts de mouches. Toute cette humanité vivait dans la crasse et la promiscuité. Hommes, femmes, enfants, assis ou couchés par terre au milieu des immondices, attendant désespérément de l’aide. Tôt le matin, les corps de ceux qui n’avaient pas survécu étaient évacués sur des brancards sommaires, pour des inhumations encore plus sommaires. À l’expérience de la guerre et de la famine, s’ajouta celle d’un coup d’État qui porta au pouvoir un général. 29 ans plus tard, Omar el-Béchir y est encore. Je sillonnais le Soudan du Sud, accompagnant les convois de nourriture, à bord de camions, sur des pistes défoncées, ou sur des barges, navigant sur le Nil. Cette première expérience africaine dura un an. J’en revins extrêmement… mince.

Onze ans plus tard, je retrouvais le Soudan du Sud, toujours en guerre. J’y allais pour le compte d’une organisation qui avait établi un hôpital de campagne à Rumbek, dans la zone rebelle. L’hôpital était constitué de tentes, y compris le bloc opératoire. Nous étions coupés du monde : pas de téléphone, pas d’internet, pas de télévision. Nos conditions de vie étaient plus que sommaires. Nous avions de l’électricité quelques heures par jour, grâce à un groupe électrogène et pas d’eau courante. Chaque membre de l’équipe avait droit à une hutte au toit de chaume et au sol en terre battue. Le matin, avant de se lever, il ne fallait pas oublier de secouer ses sandales, afin d’en chasser les scorpions. La chaleur était accablante. Je passais une grande partie de mon temps à regarder le ciel pour guetter l’arrivée d’avions. Pas ceux qui amenaient de l’assistance ou du personnel humanitaire, ceux-là arrivaient de l’est, du Kenya. Non, les avions dont je redoutais l’arrivée étaient ceux venant du nord. Ils ne se posaient pas à Rumbek. Ils se contentaient de larguer quelques bombes. Pour s’en prémunir, il y avait deux abris antiaériens, creusés dans le sol, l’un à l’hôpital, l’autre à proximité de nos huttes. Il fallait aussi veiller à ce qu’ils soient toujours en bon état, surtout après les pluies. Je me souviens du bombardement qui eut lieu un après-midi du début de juillet. Nous finissions de déjeuner sous le vénérable manguier qui nous offrait son ombre hospitalière. Le chirurgien kényan et son compatriote, l’anesthésiste, passionnés de football, s’entretenaient de la finale de la Coupe d’Europe devant avoir lieu le soir même. Tout à coup, nous entendîmes un avion volant à très haute altitude. Je me mis à scruter l’azur, comme je le faisais chaque fois. Je vis briller la carlingue de l’avion, là-haut, tout là-haut. Puis, un sifflement se fit entendre. À côté de moi, le laborantin, se mit à hurler : « C’est la bombe ! » Chacun se jeta à terre. Je me retrouvais allongé dans un caniveau d’évacuation de l’eau de pluie. Puis, ce fut l’explosion. Je sentis un souffle chaud et un nuage de poussière me recouvrit. Deux autres bombes explosèrent. Ces trois bombes étaient tombées à quelques centaines de mètres de notre enclos. Ensuite, ce fut le silence, un silence impressionnant. Nous nous relevâmes en nous époussetant. Certains d’entre nous avaient quelques égratignures provoquées par le plongeon au sol. Avant même d’avoir pu échanger la moindre parole, nous entendîmes des véhicules fonçant vers l’hôpital. Déjà, on nous amenait des blessés. Nous nous précipitâmes. Le chirurgien n’eut que le temps de se changer avant de pénétrer sous la tente servant de bloc opératoire. Deux blessés attendaient dans la salle où les aides-soignants dinka les avaient amenés. Une fillette reposait sur une couche, dans la tente servant d’antichambre au bloc. Je revois encore son corps sanglant et ses jambes déchiquetées. Elle n’avait pas perdu connaissance et je n’oublierai jamais son regard fixe tourné vers moi, plein d’incompréhension. Qu’avait donc fait cette enfant pour être ainsi atrocement blessée par une bombe ?  Elle vendait du lait au bord de la route, au pied d’un arbre. La bombe en explosant propulsa de multiples éclats de bois, criblant le corps de la jeune fille. De 15 heures à 21 heures, l’équipe lutta pour la sauver. Elle dut être amputée des deux jambes. Avec quelques Dinka ayant un groupe sanguin compatible, nous offrîmes un peu de sang. Malheureusement, malgré tous les efforts déployés, la fillette succomba. La famille attendait à l’extérieur, dans la nuit noire. Nous leur rendîmes le corps ensanglanté sur un brancard et, pleurant silencieusement, ils s’en allèrent. Épisode – oh combien ordinaire – d’une guerre dont les civils sont toujours les premières victimes. Nous regagnâmes nos huttes, poussiéreux, transpirants, les vêtements tachés de sang, épuisés autant physiquement que nerveusement…

Je quittais Rumbek à la fin de l’an 2000. Les souvenirs de mes deux séjours au Soudan du Sud, devenu indépendant en 2011, demeurent ancrés dans mon esprit. Le passage d’un avion, tout là-haut dans le ciel, ne m’a plus jamais laissé indifférent…

Hervé Cheuzeville

PS: En novembre 2018, j’avais préparé le texte ci-dessus pour le soumettre à un concours de textes courts. N’ayant pas gagné le prix, je l’offre aujourd’hui à mes lecteurs…

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti,2017). Basé à Bastia, il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

2 Comments »

  • BARGUE CAM CAM dit :

    Ce texte est bien court mais résume bien le quotidien des Africains notamment ceux du Soudan.

    • admin dit :

      Le réglement du concours en question stipulait que chaque texte soumis ne devait pas dépasser un certain nombre de caractères. Ce texte se devait donc d’être court, et j’ai dû effectuer de sérieuses coupes avant de l’envoyer (ce dont j’ai horreur!)
      HC.

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