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Vergogna!

04/08/2020 – 12:47 | 2 Comments | 2038 views

Dimanche 2 août 2020, je suis retourné à Pianellu, pour la quatrième édition de « in giru a l’arburu« , une rencontre co-organisée par l’association Terra-Eretz et le Foyer rural du village. Depuis la première année (2017), …

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Souvenirs d’un voyage qui n’a jamais eu lieu

Submitted by on 20/04/2020 – 5:21 No Comment | 2018 views

Le 29 mars 2020, je devais prendre l’avion pour retrouver l’Afrique. Le lendemain, j’aurais dû atterrir à Entebbe, en Ouganda. John, un jeune Soudanais du Sud âgé d’une trentaine d’années, réfugié dans ce pays, avait promis qu’il m’attendrait à l’aéroport. En 2001, j’avais scolarisé John, un Dinka, dans une école des Frères de l’Instruction Chrétienne de Ploërmel  (FIC) en Ouganda. En agissant ainsi, peut-être nourrissais-je l’illusion qu’une fois éduqué ce jeune homme pourrait œuvrer utilement à la construction de son pays, en marche vers une indépendance dont rêvaient tant de Sud-Soudanais. On notera que je n’ai pas écrit « reconstruction », mais bien « construction », tout simplement. En effet, le Soudan du Sud ravagé, affamé, traumatisé par un demi-siècle de guerres de libération et d’occupation militairo-islamiste nord-soudanaise, n’avait quasiment jamais connu le moindre début de développement. Tout allait donc être à construire, et non à « reconstruire ». En scolarisant John et d’autres Sud-Soudanais en Ouganda, pensais-je contribuer, indirectement, à l’édification du futur État indépendant ? Peut-être… Malheureusement, une fois ses études terminées, si John avait effectivement tenté de rentrer au pays, l’heure de la désillusion n’avait pas tardé à sonner, pour lui-même et pour tous ceux qui, comme moi, avaient œuvré et souffert au Soudan du Sud, durant les années de guerre. Une nouvelle guerre civile allait anéantir les espoirs et les ambitions de John et de toute une génération de jeunes Sud-Soudanais. John n’a pas eu d’autre option que de revenir en Ouganda où il vit à présent dans un camp de réfugiés surpeuplé, celui de Kiryandongo, dans le nord-ouest du pays. Je n’ai pas revu John depuis 2014 et j’étais donc heureux de le revoir, malgré nos désillusions respectives.

Ma joie était également très grande de retrouver l’Ouganda, ce pays où j’avais passé les cinq dernières années du XXe siècle et qui était resté mon port d’attache jusqu’en 2007. À partir de 1997, j’avais commencé à travailler fréquemment dans les pays voisins, Burundi, Rwanda, Soudan du Sud et République Démocratique du Congo, mais j’avais tenu à conserver un pied à terre à Kampala, la capitale de l’Ouganda, un « chez moi » que je retrouvais avec plaisir après chaque mission ou durant de brefs congés. Tant de souvenirs, tant d’amitiés, me rattachent à la « Perle de l’Afrique », comme l’avait surnommé un jeune lieutenant anglais nommé Winston Churchill. Avec John, nous avions prévu de nous rendre au Karamoja, une région marginalisée du nord-est du pays où j’avais connu de nombreuses aventures au siècle dernier. C’est dans cette contrée aride aux famines chroniques que j’avais réellement commencé à prendre conscience de l’énorme corruption qui gangrenait certains projets du Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies, l’organisation pour laquelle j’ai travaillé jusqu’en 1998. En 1996, j’avais dénoncé à ma hiérarchie, dans des rapports internes confidentiels, la façon dont était géré le programme de « school feeding » qui, du moins sur le papier, devait permettre à des dizaines de milliers d’écoliers du Karamoja d’avoir un repas par jour. Mais un grand nombre des écoles censées recevoir l’aide alimentaire étaient en fait des écoles fantômes ou, si elles existaient bel et bien, seul le dixième des élèves prétendument scolarisés y étudiaient réellement. Certes, l’aide alimentaire quittait vraiment les grands entrepôts du PAM de Kampala, mais elle s’évaporait ensuite en cours de route, sa revente profitant à différents intermédiaires. En 1996, le responsable ougandais du projet, grâce aux détournements, était parvenu à se faire élire député avant d’être ensuite nommé ministre. Mon collègue expatrié en charge du « school feeding » quittait rarement son bureau climatisé de Kampala car il craignait trop la chaleur et la poussière des pistes du Karamoja lui était néfaste, du fait de son asthme. Lorsque le responsable du projet fut nommé ministre, le collègue en question alla jusqu’à rédiger une lettre de félicitations que notre directeur du PAM signa sans broncher. Il est vrai que ce directeur avait été, avant de rejoindre le PAM, directeur du RRC, l’office des secours d’urgence éthiopien, à l’époque de la grande famine des années 80, sous le régime du « négus rouge » Mengistu Haïlé Mariam. Il avait donc une solide expérience en matière de bureaucratie inefficace et de détournements massifs. Lui aussi quittait rarement son confortable bureau de la capitale ougandaise. Les rares fois où il en sortait, c’était pour aller à l’aéroport d’Entebbe prendre un vol pour aller passer de fréquents congés dans son pays natal, qui n’était qu’à deux heures d’avion de l’Ouganda.

Déjà en 2014, j’avais pu retourner en Ouganda et passer quelques jours au Karamoja. J’avais eu la joie de constater que gouvernement ougandais était parvenu à mener à bien le programme de désarmement des guerriers et bergers karimojong. Désormais, ces derniers ne déambulaient plus avec une kalachnikov à l’épaule. « De mon temps », cette arme soviétique bon marché semblait fait partie intégrante de leur costume traditionnel. Sur les mauvaises routes du Karamoja, les embuscades contre les véhicules étaient fréquentes, faisant de très nombreuses victimes. J’ai connu des missionnaires comboniens italiens qui payèrent de leur vie cette insécurité ambiante. En 1996, j’avais moi-même échappé de peu à l’une de ces embuscades. En juillet 2014, lors de mon dernier séjour là-bas, tout danger semblait avoir disparu et l’on pouvait désormais y circuler sans crainte, malgré le mauvais état des pistes. Cette notable amélioration de la situation m’avait même convaincu de tenter de me lancer dans un projet pour développer un tourisme de qualité au Karamoja. En effet, l’Ouganda est longtemps resté une terra ingognita des voyagistes internationaux, contrairement à ses voisins kényans et tanzaniens. Or, depuis une dizaine d’années, le pays s’est ouvert au tourisme et les gorilles de montagne, les chutes de Murchison ou bien encore le canotage sportif, dans les rapides, attirent de plus en plus de touristes venus du monde entier. Mais le Karamoja, lui, est resté en dehors des sentiers touristiques. Or cette région, très différente du reste du pays, a des paysages somptueux. Le dépaysement y est total. Autant le reste du pays est verdoyant et populeux, autant le Karamoja est aride et faiblement peuplé. Les Karimojong ont une très forte identité, avec leurs immenses troupeaux de bovins et leurs traditions pastorales. De plus, à l’extrême nord de la région, il y a le Parc National de Kidepo, aux vastes étendues de savane limitées par une chaîne de montagnes formant la frontière naturelle avec le Soudan du Sud. Ce parc abrite de très nombreux éléphants et autres girafes et de nombreuses autres espèces sauvages : lions, buffles, singes, tortues, hyènes, gazelles et antilopes, en particulier le fameux « Uganda kob », y abondent. Or, le parc, très excentré par rapport à la capitale et très difficile d’accès, accueille très peu de visiteurs. Seuls quelques touristes fortunés y viennent, à bord d’avions privés pouvant atterrir sur le terrain d’aviation du parc.  Il est possible de parcourir en véhicule tout terrain les pistes du parc de Kidepo sans y rencontrer le moindre visiteur. Quelle différence avec les parcs du Kenya et de Tanzanie! J’avais donc imaginé de développer une offre touristique avec Solomon, un jeune et dynamique Ougandais que je connaissais depuis longtemps et qui avait créé une petite entreprise à Kotido, un chef-lieu de district du nord du Karamoja. Hélas, faute de capitaux suffisants et de partenariats utiles, notre projet ne s’était pas matérialisé et nous n’avions jamais fait découvrir cette belle région au moindre touriste européen ou autre. Sans doute ce beau projet est-il devenu l’un de mes trop nombreux « châteaux en Espagne ».

Mais la raison principale de mon retour en Afrique n’était pas ce séjour d’une dizaine de jours en Ouganda. En effet, ce qui m’avait déterminé à faire ce voyage, c’était une invitation particulière qui m’avait été adressée. Le 11 avril devait avoir lieu à Bukavu, dans l’est de la République Démocratique du Congo, le baptême de K…, ce jeune garçon albinos que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans de précédents articles. Depuis 6 ou 7 ans déjà, Jean-Paul et moi avions permis à cet orphelin marginalisé et menacé du fait de son albinisme, de reprendre une scolarité normale dans une relative sécurité. Je savais par Jean-Paul qu’en plus de l’école, K fréquentait aussi le catéchisme et, depuis au moins une année, j’avais été mis au courant que son baptême aurait lieu durant la veillée pascale, en 2020. En outre, K avait émis le souhait que je sois son parrain. C’est donc cet élément qui avait fait germer en moi l’idée de retourner en Afrique autour de Pâques 2020. D’Ouganda, je devais gagner Bukavu afin d’être présent dans cette ville le 11 avril, pour le grand jour. Quelques dizaines d’autres jeunes Congolais devaient être baptisés lors de cette cérémonie qui promettait d’être émouvante et haute en couleur. J’avais prévu d’offrir une chemise blanche pour mon futur filleul. Je me faisais une joie à l’idée de passer quelques jours à Bukavu et d’y retrouver les très nombreux amis et connaissances de cette ville où j’avais vécu et travaillé en 2005-2006. En particulier, j’étais heureux de revoir Jean-Paul, ce jeune que j’avais aidé, à l’époque, à lancer son Groupe Alliance, un ensemble de jeunes des quartiers défavorisés de la périphérie du chef-lieu de la province du Sud-Kivu. Je ne l’avais pas revu depuis mon dernier séjour sur place, en 2014. Le jeune homme a fait du chemin, depuis. Il est désormais licencié en droit et il enseigne, faute de mieux, dans une école primaire privée de l’un de ces quartiers populeux. C’est grâce à lui que le sauvetage de K… avait pu être effectué et c’est lui qui a pris en charge la responsabilité du garçon. Lourde responsabilité s’il en est, du fait des graves menaces qui pèsent sur les albinos, dans cette partie du Congo. Déjà, je me réjouissais d’assister au concert que Jean-Paul et ses jeunes du Groupe Alliance ne manqueraient pas de donner, durant mon séjour à Bukavu… La chaleur de l’Afrique mais surtout celle de l’accueil qui m’attendait et des retrouvailles avec des êtres chers me remplissaient d’une excitation bien puérile, quand j’y repense aujourd’hui.

Enfin, ce nouveau voyage en Afrique devait avoir une troisième partie. En juin 2019, j’avais donné une petite conférence sur le Malaŵi, dans un village du centre de la Corse. L’amie qui avait organisé cette conférence, sans doute séduite par les attraits de ce pays que j’avais su vanter, m’avait ensuite demandé si, éventuellement,  je pourrais préparer pour elle-même et pour un groupe d’amis de Corse et d’Italie, un séjour afin de leur permettre de découvrir le Malaŵi. Je m’étais aussitôt mis à travailler sur ce projet, en collaboration avec certains de mes contacts sur place. Petit à petit, le projet avait pris forme, l’itinéraire avait été finalisé et les hôtels identifiés. Une compagnie aérienne m’avait proposé un tarif groupe assez attractif. J’avais proposé aux participants d’effectuer ce séjour durant la seconde quinzaine d’avril, ce qui avait été accepté. De Bukavu, j’avais donc prévu de me rendre à Lilongwe, la capitale du Malaŵi, afin d’être sur place pour l’arrivée du groupe. Je devais ensuite l’accompagner tout au long de l’itinéraire prévu, et partager avec ces gens ma connaissance de ce pays où j’ai vécu un total de six années. Comme pour l’Ouganda et pour le Congo, j’était ravi de retrouver le « warm heart of Africa », le cœur chaud de l’Afrique, comme est surnommé le Malaŵi.

J’étais donc prêt pour cette nouvelle aventure. Depuis le début de l’année, je comptais les jours me séparant du départ de Bastia, fixé au 29 mars. J’avais même fait ma demande visa congolais et envoyé mon passeport à l’ambassade de la République Démocratique du Congo, à Paris. Mon billet d’avion était réservé et payé.

C’est le 9 mars dernier que je réalisais que mon voyage semblait être compromis. C’est en effet ce jour-là que le Ministère de la Santé ougandais publia un communiqué annonçant que les voyageurs en provenance d’un certain nombre de pays affectés par le Covid-19, dont la France, devaient impérativement reporter ou annuler leur venue en Ouganda. Le communiqué ajoutait que ceux qui maintiendraient malgré tout leur voyage seraient placés en quarantaine, à leurs frais, à leur arrivée sur le territoire. Mon séjour en Ouganda ne devant durer qu’une dizaine de jours, il était hors de question pour moi de me retrouver en quarantaine dans ce pays. Les jours suivants, les mauvaises nouvelles s’accumulèrent. Les pays que je devais traverser, les uns après les autres, fermaient leurs frontières. Ensuite, des informations firent état de cas de Covid-19 dans différents pays du continent africain. À présent, rares sont les pays africains qui n’en comptent aucun. Non seulement j’annulais mon voyage, mais je demandais aussi à Jean-Paul de voir avec l’archidiocèse de Bukavu si les baptêmes ne pourraient pas être reportés. En effet, comment pouvait-on maintenir une telle cérémonie qui attirerait la foule, les familles et les amis des futurs baptisés, dans un espace confiné. Au début, je fis face à des réticences : en effet, vu de Bukavu, le Covid-19 semblait encore être un problème européen, et Jean-Paul s’était même proposé pour me représenter, lors du baptême de K. Mais très vite, on apprit que les premiers cas avaient été détectés à Kinshasa et, voici quelques jours, à Bukavu. Les autorités commencèrent à prendre des mesures de prévention afin d’empêcher tous les rassemblements. L’Église catholique du Congo elle aussi décida de ne plus célébrer de messes publiques. Elles seraient désormais retransmises en direct sur les ondes des radios catholiques du pays, dont Radio Maria à Bukavu. De baptêmes, à Bukavu ou ailleurs au Congo, il n’était donc plus question, à mon grand soulagement. Pour ce qui est du séjour que j’avais organisé au Malaŵi, il avait été lui aussi annulé, bien avant que je ne me retrouve moi-même confiné : les participants italiens, eux, l’étaient déjà, confinés… En quelques jours, il ne restait plus rien du beau projet minutieusement élaboré une année durant. Un minuscule virus venu de Chine avait réussi à tout anéantir.

En écrivant ces lignes, je suis rempli d’inquiétude pour ces pays d’Afrique où j’ai vécu et que j’aime tant : Ouganda, Congo/Zaïre, Malaŵi, Soudan du Sud, Rwanda, Burundi, Tchad, Mozambique, sans oublier les pays d’Asie où j’ai également vécu et qui font face à un danger peut-être encore plus imminent que ceux d’Afrique : Cambodge, Thaïlande, Laos, Birmanie. J’aurais tant aimé que l’infotox selon laquelle le Covid-19 ne pouvait pas se répandre dans les pays chauds soit véridique. Ce n’est malheureusement pas le cas. Si des pays développés comme l’Italie, la France, l’Espagne et à présent les États-Unis n’ont pas pu ou pas su éviter les milliers de morts causées par la pandémie, je n’ose imaginer les conséquences de cette tragédie dans des pays du Sud aux systèmes sanitaires inexistants ou inefficaces, où l’idée même de confinement est irréaliste et où les mesures dites « barrières » seront difficiles à appliquer, à cause de la promiscuité, de l’absence d’eau courante et du manque de moyens pour acheter ne serait-ce que du savon. C’est à toutes les personnes qui me sont chères, et que j’ai laissées dans ces pays, auxquelles je pense très fort en écrivant cet article.

Depuis le 16 mars, comme la grande majorité de la population de France, je suis confiné chez moi. De voyage, il n’est bien sûr plus question. Mon seul horizon, certes enviable, c’est celui que m’offre tous les jours la mer Tyrrhénienne. J’aime le contempler en buvant mon café matinal, tout en rêvant à d’autres horizons, beaucoup plus lointains. Ce confinement me permet de lire et d’écrire, mais aussi d’accomplir, par la pensée, ce voyage qui n’a pas pu se réaliser, et dont j’ai choisi, aujourd’hui, de partager le « souvenir » avec mes lecteurs…

Hervé Cheuzeville, 31 mars 2020 (16ème jour de confinement).

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti, 2017). Il a en outre contribué à l’ouvrage collectif « Corses de la Diaspora », dirigé par le Professeur JP Castellani (Scudo Edition, 2018). En 2018, il a fondé les Edizione Vincentello d’Istria à Bastia. Il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

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