Mes Chroniques »

Tunisie – Israël: pourquoi tant de haine, Monsieur le Président ?

11/02/2020 – 8:41 | No Comment | 1166 views

La Tunisie n’a aucun contentieux territorial avec l’État d’Israël. Oui, c’est vrai, le 1er octobre 1985, l’armée de l’Air israélienne, lors de l’opération « Jambe de bois », avait bombardé le quartier-général de l’OLP à Hammam Chott, …

Read the full story »
Actualités
Histoire
Actualités
Tourisme
Corsica
Home » Histoire, Mes Chroniques

Tunisie – Israël: pourquoi tant de haine, Monsieur le Président ?

Submitted by on 11/02/2020 – 8:41 No Comment | 1166 views

La Tunisie n’a aucun contentieux territorial avec l’État d’Israël. Oui, c’est vrai, le 1er octobre 1985, l’armée de l’Air israélienne, lors de l’opération « Jambe de bois », avait bombardé le quartier-général de l’OLP à Hammam Chott, une ville de la banlieue sud de la capitale, Tunis. Après avoir été contraint de quitter le Liban en 1982, Yasser Arafat avait choisi s’installer en Tunisie, avec ses hommes. Le raid israélien constituait un acte de représailles, après l’assassinat sur leur yacht, au large de la ville chypriote de Larnaca,  de trois civils israéliens.  Le bombardement israélien fit, selon le rapport d’une commission d’enquête du gouvernement tunisien, 68 morts, 50 Palestiniens et 18 Tunisiens, ainsi que d’importants dégâts matériels estimés par ce même rapport à six millions de dollars. Le chef de l’OLP avait échappé de peu à l’opération Jambe de bois car, au moment de celle-ci, il se trouvait à Tunis, où il s’était rendu afin de se recueillir devant la dépouille d’un ancien premier ministre tunisien. Plusieurs dirigeants de la Force 17, la garde rapprochée du leader palestinien, trouvèrent la mort dans le bombardement. Les autorités israéliennes, tout en revendiquant le raid, affirmèrent avoir tenté d’éviter de faire des victimes civiles. À ce jour, Israël n’a pas versé de compensations financières à la Tunisie pour les dégâts occasionnés. Cette affaire constitue donc l’unique contentieux entre les deux pays, un contentieux vieux de 35 ans qui  pourrait, avec un peu de bonne volonté de part et d’autre, être aisément réglé.

L’Opération Jambe de bois est intervenue dans un contexte historique et politique radicalement différent de celui d’aujourd’hui. Le raid israélien ne visait pas la Tunisie en tant que telle, mais une organisation considérée comme responsable d’attentats terroristes contre l’État hébreu. Les accords d’Oslo, qui permirent une reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP, ne furent signés que  huit ans après le bombardement d’Hammam Chott. De nos jours, Israël entretient des relations, officielles ou pas, avec de nombreux pays arabo-musulmans. Même l’Arabie Saoudite semble aujourd’hui considérer Israël comme un partenaire indispensable, face à la menace iranienne. Fin 2018, le Premier ministre israélien effectua une visite dans le Sultanat d’Oman et, il y a quelques jours, il a rencontré à Entebbe, en Ouganda, le président du Conseil souverain du Soudan, le Général Abdel Fattah al-Burhane. Rappelons qu’il y a quelques années seulement le Soudan faisait encore partie des pays arabes les plus intransigeants à l’égard d’Israël. Des usines d’armement soudanaises avaient d’ailleurs été bombardées par l’État hébreu en 1998 et en 2012. Et le Soudan avait longtemps servi de base arrière à des organisations terroristes palestiniennes ou autres. C’est ainsi que Carlos, dit le « Chacal » y avait trouvé refuge jusqu’à son arrestation par les services spéciaux français, en 1994. Même Oussama ben Laden y vécut, de 1992 à 1996, et il y fit de fructueuses affaires, avec le soutien des autorités soudanaises, lesquelles autorités étaient à l’époque sous l’influence du dirigeant islamiste Hassan al-Tourabi. Le contentieux entre Israël et le Soudan est donc beaucoup plus sérieux que celui qui oppose l’État hébreu à la Tunisie. Cela n’a pas empêché Benyamin Netanyahou de rencontrer le dirigeant soudanais, avec lequel il s’est mis d’accord pour collaborer à une normalisation des relations entre les deux pays.

Dans un tel contexte, il est triste de voir la Tunisie, pays traditionnellement plus ouvert et plus tolérant que la plupart des autres pays arabo-musulmans, faire de la surenchère extrêmiste à l’égard d’Israël. Son nouveau président, Kaïs Saïed, avait arboré le drapeau palestinien le soir de son élection, le 13 octobre 2019. Depuis, il ne loupe jamais une occasion d’exprimer haut et fort l’aversion que lui inspire Israël. Voici quelques jours, il a réitéré ses accusations de “haute trahison” contre les Tunisiens qui auraient des contacts avec des Israéliens. Le président a même demandé l’ouverture d’une enquête après avoir appris qu’un joueur de tennis franco-israélien avait participé  à un tournoi international junior, qui se déroulait la semaine dernière à El-Menzah, dans la banlieue de Tunis. Kaïs Saied a rappelé que son pays « rejette la normalisation des relations avec Israël, sous quelque forme que ce soit« . Selon un communiqué, le président a rencontré la ministre de la Jeunesse et des Sports, Sonia Ben Cheikh, avec laquelle il « a discuté de la participation d’un joueur de tennis ayant la double nationalité, entré en Tunisie avec un passeport français, mais qui a joué ses matchs avec une licence israélienne. » Jeudi 6 février, après avoir appris la décision du président tunisien d’ouvrir une enquête sur la participation du tennisman franco-israélien Aaron Cohen, le député français Meyer Habib a appelé au boycott touristique de la Tunisie. Un tel appel au boycott a fait réagir René Trabelsi, ministre tunisien du Tourisme. Selon lui, « Appeler à boycotter la Tunisie en tant que destination serait ajouter à ses malheurs en faisant le lit de l’extrémisme et ce serait ignorer le travail titanesque de ses dévoués serviteurs patriotes pour la sortir de l’ornière… La Tunisie ne demande pas l’aumône, comme vous semblez le sous-entendre mais attend un juste retour des choses, dû au travail et à l’abnégation des siens dont je suis, moi, René, le seul ministre juif du monde arabe ». S’adressant directement au député français, René Trabelsi a ajouté: « Cher Monsieur Habib, en tant que politique chevronné, vous devez savoir mieux que moi que les positions politiques ne sont que du conjoncturel… Le pérenne c’est l’amitié entre nos peuples, amitié douloureuse aussi tant foisonnent les malentendus en ces temps durs ou les récits nationaux s’étriquent d’un côté comme de l’autre… Le pérenne, c’est ma tunisianité comme la vôtre et contre laquelle vous vous insurgez, à cœur défendant, je le sais…« . Sans doute le ministre tunisien, lui-même d’origine juive, ne pouvait qu’occulter, dans sa réaction, les diatribes anti-israéliennes de son président…

Le 30 janvier dernier, dans un discours retansmis par la première chaîne de télévision tunisienne, le chef de l’État tunisien avait fustigé le plan de paix étasunien pour le Proche-Orient. Il avait notamment déclaré que « L’Accord du siècle est, en réalité, l’injustice du siècle. J’aimerais le répéter pour que tout le monde l’entende bien : il s’agit de haute trahison, pas de normalisation. La culture de la défaite qui s’est emparée de la société arabe est plus puissante qu’une vraie défaite. L’idéologie défaitiste ne peut mener à la victoire. L’idéologie défaitiste est une idéologie de tromperie. En outre, c’est une idéologie de collaboration. Je ne retirerai pas ce que je dis ici. La notion de normalisation est une notion étrangère. Elle a été introduite dans le vocabulaire des Arabes après la signature des Accords de Camp David. Avant cela, le terme n’existait même pas. On ne devrait pas parler de normalisation aujourd’hui, car la situation normale vis-à-vis de cette entité spoliatrice est de mettre fin à son pillage et de mettre fin au déplacement du peuple palestinien. Quiconque considère cette “normalisation” comme normale commet une haute trahison« . Il a ensuite assenné que « quiconque est en contact avec cette entité spoliatrice est un traître, engagé [dans un processus de] haute trahison. Je le répète devant le monde entier, et pas dans le cadre d’une campagne électorale. C’est une question de principe, car la cause palestinienne restera dans nos consciences tant que nous respirerons et tant que nos cœurs battront« . De tels propos auraient pu sortir de la bouche de Gamal Abdel Nasser, dans les années soixante, ou de celle de Sadam Hussein, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix! Mais le président tunisien, ancien professeur de droit constitutionnel, semble avoir de graves lacunes en histoire et en géopolitique, malgré son érudition dans d’autres domaines. La Tunisie n’est pas l’Égypte et, depuis 1967 et la Guerre des Six Jours, le monde, d’une manière générale, et le Proche-Orient, en particulier, ont bien changé. Le Caire s’est longtemps opposé par les armes à l’existence même d’Israël.  Mais, grâce au réalisme d’Anouar al-Sadate, l’Égypte finit par signer, en 1979, un traité de paix avec son voisin et ancien ennemi. Israël, pour l’Égypte, est devenu un partenaire essentiel dans la lutte contre le fondamentalisme islamiste qui a mis la péninsule du Sinaï a feu et à sang.

Pourquoi ce qui a été possible pour un pays tel que l’Égypte, qui a perdu des dizianes de milliers de ses fils dans quatre guerres perdues contre Israël, serait-il impossible pour la Tunisie? Rappelons que dès 1965, le président tunisien de l’époque, Habib Bourguiba, avait exhorté les Arabes à emprunter la voie du compromis et à accepter le plan des Nations Unies en vertu duquel la Palestine historique devait être divisée en deux États, l’un arabe et l’autre juif, pour établir la paix et la stabilité au Moyen-Orient. Selon le père de l’indépendance de la Tunisie, les Arabes devaient accepter des compromis, même douloureux, car ils n’étaient pas en position de force pour imposer quoi que ce soit à leur ennemi. Soulignons que ce discours visionnaire avait été prononcé lors d’une visite que le président tunisien effectuait dans un camp de réfugiés palestiniens, à Jéricho, en Cisjordanie, territoire alors sous le contrôle de la Jordanie! Israël ne devait s’en emparer que deux ans plus tard, lors de la Guerre des Six Jours, en juin 1967.  Si les dirigeants arabes de l’époque avaient écouté la voix de la sagesse, celle d’Habib Bourguiba, rien n’aurait fait obstacle à l’établissement d’un État palestinien dans ces teritoires alors sous contrôle arabe, jordanien pour la Cisjordanie et Jérusalem-Est et égyptien pour la bande de Gaza. Cela se serait fait, bien sûr, dans le cadre d’un accord de paix global et cela aurait évité aux Palestiniens tous les drames qu’ils ont eu à subir depuis lors, dans les territoires mais aussi au Liban et en Syrie. Et, surtout, un tel accord de paix leur aurait évité d’avoir à accepter, près d’un demi-siècle plus tard, des compromis encore plus pénibles, comme ceux prévus par le plan de paix de Donald Trump en 2020!

Synagogue de la Ghriba, Djerba

Mais on ne refait pas l’Histoire. Depuis 1948, nombreuses ont été les occasions manquées, par les dirigeants arabes, de parvenir à une paix durable avec l’État hébreu, qu’ils ont trop longtemps qualifié d' »entité sioniste » pour mieux exprimer leur viscéral rejet. L’actuel président tunisien aurait dû s’en souvenir. Cet homme cultivé devrait se rappeler que son pays n’est pas seulement « arabe ». La nation tunisienne s’est constituée, au fil des siècles, grâce à de multiples apports successifs, depuis les Carthaginois jusqu’aux Français, sans oublier ceux, essentiels, des Berbères, descendants des Numides, qui s’étaient longtemps opposés, les armes à la main, à tous les envahisseurs, depuis les Romains jusqu’aux Arabes. Parmi tous ces apports Kaïs Saïed ne devrait pas oublier l’apport juif. Les Hébreux s’installèrent dans l’île de Djerba longtemps avant l’arrivée des Arabes. Selon une légende populaire, des prêtres appelés Cohanim se seraient installés à Djerba après la prise de Jérusalem et l’incendie du Temple de Salomon par l’empereur babylonien Nabuchodonosor II, en 586 avant Jésus-Christ. Ils auraient amené avec eux un élément du temple détruit qui aurait été inséré dans la synagogue qu’ils édifièrent. De nos jours, les visiteurs peuvent voir une pierre incorporée à l’une des voûtes de la synagogue de la Ghriba, dans le village d’Hara Sghira, à Djerba. Ce serait la pierre originale rapportée de Jérusalem il y a plus de 2500 ans! Cette antique synagogue fait l’objet d’un pèlerinage annuel, à l’occasion de la fête juive de Lag Ba’omer, rassemblant plusieurs milliers de pèlerins venus du monde entier mais principalement de France et, n’en déplaise à Monsieur Kaïs Saïed, d’Israël!

Longtemps après les Cohanim de Djerba, il y eut aussi la venue en Tunisie des Juifs dits « Livournais« , en fait des descendants de ceux qui avaient été chassés d’Espagne au XVe et XVIe siècles. Ce sont ces Juifs livournais qui dynamisèrent l’économie tunisienne, aux XVIIIe et XIXe siècles. L’influence juive se retrouve dans de nombreux aspects de la culture et des traditions tunisiennes, même si la plupart des Tunisiens actuels n’en sont pas conscients. Savent-ils, par exemple, que la fameuse brik, élément incontournable de la gastronomie tunisienne, est d’origine juive? La boukha constitue une autre contribution juive, mais celle-ci n’est sans doute pas revendiquée par les islamistes tunisiens: il s’agit d’une excellente eau-de-vie de figues distillée depuis la fin du XIXe siècle, à l’initiative d’un Juif tunisien, Abraham Bokobsa. En 1948, la communauté juive de Tunisie était estimée à environ 100 000 personnes. En 2003, on n’en comptait plus que 1 500 dans tout le pays, soit moins de 0,1 % de la population totale. La communauté la plus importante est celle de Djerba, loin devant celle de Tunis. Pendant les six dernières décennies, les Juifs tunisiens ont massivement émigré, principalement en France et en Israël, tournant ainsi une page sans doute définitive sur des siècles de présence juive en Tunisie. La montée du nationalisme arabe puis celle de l’islamisme radical ont avivé le vieil antijudaïsme islamique. La création de État d’Israël en 1948 et les guerres israélo-arabes qui s’en suivirent, ainsi que les intifadahs palestiniennes, ont contribué à attiser la haine du Juif, même du Juif tunisien, assimilé à l' »ennemi sioniste ». Trop souvent, les manifestations de rues contre Israël se tranformaient en manifestations antijuives, n’épargant ni les synagogues ni les commerces juifs. Le 11 avril 2002, le pélerinage de la Ghriba fut même endeuillé par un attentat terroriste contre la vieille synagogue, commis par un Franco-Tunisien de 25 ans lié à Al-Qaïda. Cet attentat fit 21 victimes. Quand le Président Kaïs Saïed dénonce dans ses discours l' »entité spoliatrice », il devrait aussi se souvenir des immenses spoliations subies par ses compatriotes juifs, lors de leur exode vers une nouvelle patrie. Ces spoliations furent d’ailleurs la règle dans tous les pays arabes que 800 000 Juifs durent fuir, depuis la création de l’État d’Israël.

Mercredi 5 février, des centaines de personnes ont manifesté dans le centre de Tunis contre « l’accord de la honte », en référence au plan de paix de Donald Trump pour le Proche-Orient, appelant à boycotter les produits étasuniens. « Boycottez les tueurs d’enfants et le terrorisme économique », « Boycott Apple », pouvait-on lire sur des banderoles brandies par les manifestants. Une manifestation similaire s’est déroulée à Rabat, au Maroc, dimanche 9 février.

Pour ma part, je me plais à rêver à l’établissement de relations entre la Tunisie et Israël, deux pays que je connais bien et que j’apprécie beaucoup. Les Juifs tunisiens de la diaspora, en France et en Israël, sont très dynamiques et tous continuent à porter leur ancienne patrie dans leur coeur. Je suis certain que nombre d’entre eux rêvent de pouvoir aller en vacances en Tunisie et, pourquoi pas, investir dans le pays. Cela contribuerait grandement à l’économie tunisienne en amenant la création de nombreux emplois, alors que le peuple tunisien, en particulier sa jeunesse, est si durement frappé par le chômage. Les Israéliens d’origine tunisienne formeraient un lien très fort entre la Tunisie et Israël, deux pays qui se sont trop longtemps tourné le dos.

Mais sans doute suis-je un incorrigible rêveur, et les propos d’un autre âge tenus par le chef de l’État tunisien risquent, hélas, de me réveiller…

Hervé Cheuzeville, 10 février 2020.

Hervé Cheuzeville est l’auteur de huit livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » (Editions Vincentello d’Istria, 2018)  et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti, 2017). Il a en outre contribué à l’ouvrage collectif « Corses de la Diaspora », dirigé par le Professeur JP Castellani (Scudo Edition, 2018). En 2018, il a fondé les Edizione Vincentello d’Istria à Bastia. Il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).

 

 

Leave a comment!

Add your comment below, or trackback from your own site. You can also subscribe to these comments via RSS.

Be nice. Keep it clean. Stay on topic. No spam.

You can use these tags:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

This is a Gravatar-enabled weblog. To get your own globally-recognized-avatar, please register at Gravatar.

JavaScript est actuellement désactivé. Afin de pouvoir poster un commentaire, s'il vous plaît contrôlez que les Cookies et JavaScript sont activés puis rechargez la page. Cliquez ici pour savoir comment activer JavaScript dans votre navigateur.