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Vergogna!

04/08/2020 – 12:47 | 2 Comments | 1382 views

Dimanche 2 août 2020, je suis retourné à Pianellu, pour la quatrième édition de « in giru a l’arburu« , une rencontre co-organisée par l’association Terra-Eretz et le Foyer rural du village. Depuis la première année (2017), …

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Vergogna!

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L’arbre martyrisé

Dimanche 2 août 2020, je suis retourné à Pianellu, pour la quatrième édition de « in giru a l’arburu« , une rencontre co-organisée par l’association Terra-Eretz et le Foyer rural du village. Depuis la première année (2017), je n’ai jamais manqué cet évènement, malgré la longue et sinueuse route pour atteindre ce village. Mais je crois que je n’y participerai plus. Le coeur n’y est plus.

Cette année, en effet, l’évènement a été assombri par un acte ignoble commis la nuit précédente contre l' »arbre d’Anne Frank« . Un individu a profité de l’obscurité pour découper et enlever l’écorce du marronnier, voulant ainsi le condamner à mort. Contrairement à ce qui a été écrit dans certains articles de presse, l’écorce de l’arbre n’a pas été « arrachée ». Elle a été minutieusement découpée à l’aide d’un instrument aiguisé et tranchant. Il s’agit donc bel et bien d’un acte prémédité. Il n’est pas le fait d’un abruti de passage, mais de quelqu’un qui savait parfaitement ce qu’il faisait. Quelqu’un qui avait suffisement de connaissances en arboriculture, pour savoir qu’en ôtant l’écorce du tronc, il vouait cet arbre à une mort quasi certaine. Je ne trouve pas de mots assez forts pour stigmatiser et dénoncer l’auteur de cet acte et, même si je suis sans illusions, j’espère qu’il sera arrêté et puni.

De cette journée, marquée par l’indignation et la honte pour ce qui venait de se produire, j’ai surtout retenu la brillante conférence de Maître Muriel Ouaknine Melki, l’avocate en charge du dossier de l’affaire Sarah Halimi, cette dame âgée lâchement torturée et défenestrée, à Paris, en 2017, par un islamiste. Elle nous a conté le véritable marathon judiciaire qu’elle et ses confrères ont dû effectuer pour que ce crime odieux soit enfin qualifié pour ce qu’il était : un acte antisémite. En effet, la justice considérait que le consommation de canabis avait « altéré » le discernement de l’assassin et causé en lui « une bouffée délirante ». Si Muriel Oaknine Melki et son groupe d’avocats n’avaient pas, avec une tenacité exemplaire, mené ce long combat, l’affaire Sarah Halimi aurait pu faire jurisprudence et plus aucun criminel consommateur de canabis n’aurait pu, à l’avenir, être condamné, car leurs avocats auraient immanquablement invoqué ce précédent pour affirmer que le discernement de leurs clients avait été alteré, comme l’avait été, prétendument, celui de Kobili Traoré, le tortionnaire assassin de Sarah Halimi.

J’ai également apprécié la conférence donnée par Sandrine Szwarc sur « Le féminin dans l’Ecole de pensée juive de Paris ». Elle a su nous raconter avec talent la vie de la philosophe et psychanalyste Eliane Amado-Lévy-Valensi, figure majeure de l’École de pensée juive de Paris dont j’ignorais tout. Elle lui a d’ailleurs consacré un livre.

Le reste de la journée m’a beaucoup moins marqué. Le passage éclair d’une ancienne vedette de variété française (qui n’a d’ailleurs pas chanté!) n’était sans doute pas une initiative du meilleur goût. Inviter Antoine Ciosi, chanteur corse connu et reconnu, de surcroît auteur de l’émouvant petit livre bilingue « A Stella di Musè Namani » (l’étoile de Moshé Namani) eut sans doute été beaucoup plus judicieux.  De même l’invitation adressée au représentant de l’État, le sous-préfet de Corti, m’a laissé perplexe.  Je préfère me souvenir de la présence lumineuse à ce même évènement, deux années consécutives, du regretté Edmond Simeoni. Malgré la maladie et la fatigue, il avait tenu à être là et les mots justes qu’il prononça alors, empreints comme toujours de l’humanisme et de la fraternité qui le caractérisaient, résonnent encore en moi.

Tout le talent de la remarquable mezzo-soprano russe Katerina Kovanji n’a pas réussi à chasser les idées noires qui ne m’ont pas quitté, durant toute cette journée. Pourtant, son interprétation de « Yerushalayim Shel Zahav » (Jérusalem d’Or) était particulièrement réussie et émouvante. Je repris la route de Bastia avant la fin du concert, en empruntant la mauvaise route qui traverse les rudes montagnes séparant Pianellu de la région de Corti. Mes sombres pensées m’accompagnèrent jusqu’à l’arrivée. Ce sont elles qui ont inspiré ces lignes.

En souvenir de la première journée, très réussie, de in giru a l’arburu, je me suis mis à la recherche d’un article que j’avais écrit, à l’époque, pour l’édition francophone du  » Times of Israel « . En voici le contenu.

« Dans les montagnes qui dominent la partie la plus large de la riche terre agricole de la plaine orientale de la Corse, se trouvent quelques petits villages qui forment de véritables nids d’aigles, blottis sur des sommets rocheux ou accrochés à des pentes abruptes, séparés par des vallées escarpées qui forment de véritables canyons. Cette micro-région de l’est de l’île, c’est la Serra. De petites routes étroites et sinueuses, parfois en fort mauvais état, permettent d’y accéder lorsque l’on vient de Cervioni, d’Alistro ou d’Aleria. On traversera alors avec bonheur des petits villages aux vieilles maisons de pierre, où le temps semble s’être arrêté : Moita, Matra et enfin Pianellu.

Pianellu est une localité d’apparence rude et austère, qui s’étage sur une arrête rocheuse, à plus de 800 mètres d’altitude. Elle ne compte plus qu’une soixantaine d’habitants alors qu’il y en avait dix fois plus avant la Première Guerre mondiale. Son église Santa Cecilia, domine une petite place ombragée traversée par la Départementale 16, d’où l’on découvre, à travers une échancrure de la montagne, un panorama unique embrassant toute la vallée en contre-bas et, dans le lointain, la plaine, l’étang de Diana et enfin la surface bleutée de la mer Tyrrhénienne qui se confond avec l’azur du ciel. Face à l’église s’élève le grand bâtiment de l’ancienne école primaire, aujourd’hui transformé en foyer rural. Le territoire de la commune est parsemé de belles châtaigneraies aux arbres multiséculaires.

C’est en cet endroit haut perché, hors du temps et presque hors du monde que nous nous sommes rassemblés, le 10 août dernier, pour commémorer la mémoire d’une jeune fille de 15 ans, morte 72 ans plus tôt dans un camp de la barbarie nazie, loin, très loin de Pianellu.

C’est en effet dans ce village, au milieu des châtaigniers, que fut plantée, en novembre 2010, une bouture du marronnier qui se trouvait à côté de la maison située au bord d’un canal d’Amsterdam, là où vécurent cachés Anne Frank et les siens. Dans un passage de son célèbre « Journal d’Anne Frank », traduit en plus de 70 langues et dont plus de 25 millions d’exemplaires ont été vendus à travers le monde depuis sa publication en 1950, l’adolescente se réjouissait de voir, à travers un interstice, refleurir ce bel arbre.

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Cet arbre, malade depuis des années, avait fini par être abattu par une tempête, en 2010. Fort heureusement, la Fondation de la Maison Anne Frank avait pris le soin de prélever des boutures, dont un grand nombre fut offert à des associations du monde entier. L’une des bénéficiaires avait été la Fondation Umani, l’organisation fondée par Jean-François Bernardini, des célèbres « Muvrini ». Laquelle fondation soutenait, entre autres projets, la châtaigneraie de Pianellu. C’est ainsi que la bouture d’un marronnier hollandais trouva sa juste place au milieu des châtaigniers corses de Pianellu.

C’était un peu de la mémoire d’Anne Frank qui fut aussi transplantée dans cette île qui avait été proposée à Yad Vashem comme « île des Justes », en raison de l’attitude exemplaire de sa population, vis-à-vis des Juifs, durant la Seconde Guerre mondiale, malgré la double occupation, italienne et allemande, qu’elle subissait alors.

En ce 10 août 2017, nous étions environ deux cents personnes à avoir convergé à Pianellu, quadruplant ainsi, pour quelques heures, la population du village. Il y avait là des Corses venus des quatre coins de l’île et, parmi eux, des Catholiques, des Juifs ou des agnostiques.

Il y avait aussi des Corses et des Juifs venus du continent et même d’Israël. Ce rassemblement, joliment intitulé « in giru a l’arburu[1] », était l’initiative de l’association « Terra – Eretz[2] », fondée il y a quelques mois par Frédéric-Joseph Bianchi et un groupe de Corses et d’amis de la Corse, Juifs et non-Juifs, pour développer les relations entre la Corse et Israël dans tous les domaines.

Tous, nous avons été chaleureusement accueillis par Marius Poletti, le maire, et par Jean-Charles Adami, le président du Foyer Rural « a Teghja[3] » et également membre éminent de la « Cunfraterna di a Serra[4] ». Parmi nous se trouvaient le Dr Edmond Simeoni, l’infatigable militant de la cause de la renaissance de la Corse depuis plus d’un demi-siècle, et son épouse Lucie. Edmond devait d’ailleurs faire deux interventions improvisées, comme toujours emplies de réflexions humanistes et universelles et orientées vers la paix et la fraternité, la première lors de la cérémonie d’accueil devant la mairie, la seconde au pied du marronnier, durant la cérémonie de recueillement en mémoire d’Anne Frank, l’après-midi.

Vers la fin de la rencontre, nous nous sommes retrouvés à l’intérieur de l’église, pour écouter des chants sacrés polyphoniques, en latin, magnifiquement interprétés par la Confrérie. La journée s’acheva comme elle avait commencé, devant la mairie.

Nous avons alors eu l’occasion d’entendre Jean-Marc Mimouni interpréter « Elle s’appelait Hannah », rejoint par Frédéric-Joseph Bianchi pour le refrain, traduit en langue corse. Enfin, ce fut la chaude voix d’Aurélie Agostini, dans son interprétation d’une très belle berceuse hébraïque. L’émotion fut portée à son comble lorsque celle qui fut choriste de Joe Dassin, de Claude François, de Mort Schuman et de Charles Aznavour entonna le Hatikva, repris en chœur par l’assemblée qui s’était spontanément levée.

Ces moments forts vécus à Pianellu ont fait affluer en moi d’autres souvenirs. En particulier ceux de mes efforts pour faire lire le « Journal d’Anne Frank » aux jeunes Africains, lorsque je démobilisais des enfants-soldats, au Congo/Zaïre ou en Ouganda. J’avais en effet ramené des exemplaires francophones et anglophones du livre, achetés durant ma visite de la Maison d’Anne Frank à Amsterdam. Je fus alors heureux de m’apercevoir que les mots écrits par une jeune juive allemande des années quarante parvenaient à toucher le cœur de jeunes Africains du début du XXIe siècle, eux aussi victimes de la guerre et de la barbarie.

Frédéric-Joseph Bianchi (le président de Terra-Eretz) et moi, devant l'arbre.

Frédéric Bianchi et Hervé Cheuzeville, devant l’arbre.

Cette journée passée à Pianellu restera, pour tous les participants, inoubliable. Ce fut l’occasion de découvrir un beau village perché dans la montagne, au cœur de la Corse profonde, de la vraie Corse.

Ce fut surtout un moyen de perpétuer la mémoire d’Anne Frank et de continuer à tisser des liens d’amitié et de solidarité entre le peuple Juif et le peuple corse, liens qui n’ont cessé de se renforcer au cours des siècles, en particulier lors des épreuves partagées.

La Corse fut en effet de tout temps une terre d’asile pour les Juifs persécutés, que ce soit ceux du ghetto de Padoue qui y émigrèrent en 1684[5], ceux qui furent invités à s’installer en Corse indépendante par son chef, Pasquale Paoli, au XVIIIe siècle, ceux qui avaient fui les persécutions ottomanes en Terre Sainte et qui débarquèrent à Aiacciu un jour de 1915, durant la Première Guerre mondiale, ou encore ceux de la communauté juive menacée par les lois raciales de Vichy et par la présence de l’occupant nazi.

Merci à la municipalité de Pianellu et au Foyer rural « a Teghja » pour leur accueil et bravo à « Terra-Eretz » pour cette belle initiative. J’espère que l’on se retrouvera l’an prochain à Jérusalem et à… Pianellu ! »

Frédéric-Joseph Bianchi, Mariu Poletti (maire de Pianellu) et le Dr Edmond Simeoni, leader historique du mouvement autonomiste corse

Frédéric Bianchi, Marius Poletti (alors maire) et le regetté Dr Edmond Simeoni

Aujourd’hui, encore choqué et meurti, comme tous les participants, par ce qui s’est produit à Pianellu durant la nuit qui précédait notre rencontre annuelle, je ne pourrais certainement plus écrire un tel article. J’ai perdu l’enthousiasme qui m’animait voici quatre ans. L’imbécile qui a accompli ce forfait a réussi à salir l’honneur et la réputation de la Corse, pourtant si fière de sa réputation méritée d' »île des Justes« . La nouvelle de cet acte ignoble a déjà fait le tour du monde, par le biais de dépêches d’agence de presse plus ou moins bien informées. Le mal est fait.

La lutte contre le poison du racisme et de l’antisémitisme est une cause qui devrait rassembler, et non diviser. Cette lutte n’appartient pas à une communauté ou à une religion particulière. Tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté peuvent et doivent y prendre part. Ce combat doit rassembler bien au-delà des opinions politiques des uns et des autres. Pour ma part, je continuerai à dénoncer ce poison, quelle que soit la forme qu’il prendra, et quel que soit le lieu où il se manifestera. Ce poison a hélas atteint le petit village de Pianellu, avec un acte odieux envers un arbre planté là pour perpétuer le souvenir d’une jeune fille et, à travers elle, le souvenir de toutes les victimes de l’horreur nazie. Le récent bannissement définitif des réseaux sociaux d’un misérable pitre qui ne fait pas rire ou d’un odieux « polémiste »(dont je me refuse à écrire ici les noms, hélas trop connus) est un pas qui va dans la bonne direction, et je m’en réjouis. Mais il faut rester vigilant, le poison existe encore, comme nous en avons été les témoins à Pianellu, et je sais qu’il ne tardera pas à se manifester à nouveau, sous une autre forme et en un autre lieu.

L’an prochain, le 2 août, je n’irai pas à Pianellu. Peut-être irai-je un autre jour, pour une méditation solitaire sur la bêtise humaine, devant l’arbre d’Anne Frank, si toutefois ce malheureux marronnier  survit jusque-là.

Hervé Cheuzeville, 4 août 2020

NB: voir également la vidéo postée sur YouTube: https://www.youtube.com/watch?v=d4Bh90vn5IY&t=444s

[1] « Autour de l’arbre ».

[2] Ces deux mots, le premier en corse, le second en hébreu, signifient « terre ».

[3] L’ardoise, en corse.

[4] Confrérie de la Serra ; les confréries sont des groupes de laïcs qui, depuis des siècles, jouent un rôle religieux et social très important dans les paroisses de Corse.

[5] Le patronyme Padovani est très répandu, en Corse. Ceux qui le portent seraient les descendants de ces réfugiés venus de Padoue au XVIIe siècle.

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