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Réaction au discours d’Emmanuel Macron à Kigali

04/06/2021 – 4:22 | No Comment | 261 views

Comme tous les amis du Rwanda, j’ai attentivement écouté le discours prononcé par Emmanuel Macron le 27 mai dernier au Mémorial du génocide des Tutsis de Kigali. J’ai apprécié le fait que le président français ait évoqué …

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Réaction au discours d’Emmanuel Macron à Kigali

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Comme tous les amis du Rwanda, j’ai attentivement écouté le discours prononcé par Emmanuel Macron le 27 mai dernier au Mémorial du génocide des Tutsis de Kigali. J’ai apprécié le fait que le président français ait évoqué les efforts de la France pour aboutir aux accords de paix d’Arusha de 1993. Malheureusement, dans la phrase suivante, il a ajouté que ces accords de paix avaient été torpillés par la logique génocidaire, oubliant d’évoquer deux éléments déterminants dans le déclenchement du génocide contre les Tutsis le 7 avril 1994 :

1) L’attentat contre l’avion du président rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994 (qui coûta la vie à ce président et à son collègue burundais, à leurs entourages respectifs ainsi qu’aux membres d’équipage, tous des militaires français) et

2) L’offensive militaire générale de l’armée du Front Patriotique Rwandais de Paul Kagame contre les forces gouvernementales dans les heures qui suivirent cet attentat.

S’il n’y avait pas eu l’attentat et l’offensive générale, la « logique génocidaire » contre les Tutsis n’aurait pas pu être enclenchée et le processus de paix accords d’Arusha se serait poursuivi, avec la mise en place d’un gouvernement de transition, la fusion des deux armées (gouvernementale et rebelle) et l’organisation d’élections auxquelles tous les partis, y compris le FPR, auraient pu participer.

Des centaines de milliers de vies auraient ainsi été épargnées, celles des Tutsis massacrés par les génocidaires hutus, et celles des Hutus et des Twas massacrés par le FPR (et dont Macron n’a pas dit un mot). Et l’invasion et l’occupation du Zaïre/Congo, qui a causé des millions de morts à partir de 1996 (et dont Macron n’a pas non plus parlé), n’aurait eu lieu !

Oui, je sais, on ne refait pas l’histoire. Mais on ne doit pas non plus déformer l’histoire, surtout quand on est président !

Le discours d’Emmanuel Macron, fort bien écrit au demeurant, avait un thème unique: la responsabilité de la France dans le génocide des Tutsis, responsabilité qui n’a pas été clairement précisée par le président, même s’il a tenu à exonérer les soldats français dont les armes n’ont pas été déshonorées par le sang de ce génocide (il n’est cependant pas allé jusqu’à saluer la mémoire des trois membres de l’équipage de l’avion abattu, ou celle des deux gendarmes assassinés dans des conditions jamais élucidées, quelques heures après l’attentat). L’honneur de l’armée française est donc sauf, selon Emmanuel Macron, et c’est très bien de l’avoir rappelé en présence d’un Paul Kagame qui affirme exactement le contraire depuis 27 années.

Quelles sont donc ces responsabilités de la France dans le génocide ? Serait-ce donc d’avoir entretenu des relations avec la République rwandaise de Juvénal Habyarimana et d’avoir respecté les accords de défense qui liaient les deux pays quand le Rwanda a dû faire face à une attaque venue d’Ouganda, le 1er octobre 1990 ? Le régime Habyarimana était-il « génocidaire » ? Certainement pas, et des Tutsis y occupaient des postes éminents, ministériels ou autres. Oui, c’est vrai, ce régime était issu d’un coup d’État militaire, intervenu en 1973. Oui, c’est vrai, en 1990, il s’agissait encore d’un régime à parti unique. Il convient cependant de se remettre dans le contexte de l’époque. Combien y avait-il de pays africains, en 1990, qui n’étaient pas dirigés par des militaires ou par des partis uniques ? Bien peu : le Botswana et le Sénégal. Moi-même, je vivais alors au Malaŵi, un pays dominé depuis son indépendance par une implacable dictature à parti unique. Le Général Juvénal Habyarimana aurait même pu être qualifié de grand démocrate, si l’on avait tenté de le comparer au Dr Hastings Kamuzu Banda! Il n’y avait donc rien de honteux, pour la France, de coopérer avec le Rwanda de l’époque et de répondre à son appel lorsqu’il a été agressé par des militaires ougandais venus d’Ouganda (c’était bien le cas alors, puisqu’il s’agissait d’une unité issue de l’Armée de Résistance Nationale de Yoweri Museveni, arrivé au pouvoir quatre ans plus tôt après une sanglante guerre civile). Certaines composantes du régime de Kigali et des partis d’opposition nouvellement légalisés ont en effet connu une dérive génocidaire, mais cela s’est réalisé après l’assassinat d’Habyarimana, plusieurs mois après le retrait des troupes françaises du Rwanda (elle s’étaient retirées en 1993, en accord avec les clauses contenues dans les accords d’Arusha). Dans un moment aussi solennel que cette cérémonie au Mémorial de Gisozi, le président français a évoqué les responsabilités françaises sans aller jusqu’à expliquer à son auditoire quelles étaient ces responsabilités, et c’est bien regrettable.

Emmanuel Macron aurait surtout pu rappeler une évidence, à savoir que le génocide a été commis par des Rwandais contre des Rwandais. La véritable responsabilité « écrasante » est donc en tout premier lieu une responsabilité rwandaise. Ce ne sont pas des Français qui ont fourni les machettes utilisées par les massacreurs. Ce ne sont pas non plus des Français qui leur ont appris à s’en servir. Il aurait fallu que cela soit dit, et cela ne l’a pas été. Ce rappel aurait été utile pour les jeunes rwandais nés après cette terrible tragédie et à qui le régime de Paul Kagame a enseigné que la France était responsable de tous les maux qui ont endeuillé leurs familles. Cela aurait été très utile, aussi, pour éclairer l’opinion publique française intoxiquée depuis 27 années par certains bien-pensants qui tentent de culpabiliser les Français pour le rôle épouvantable que leur pays aurait joué dans la perpétration du génocide contre les Tutsis.

J’ai également tenté de suivre la retransmission en direct de la conférence de presse conjointe d’Emmanuel Macron et de Paul Kagame. « Tenté », car la retransmission en direct de France 24 a été interrompue avant même que les deux chefs d’États aient pu répondre à la seconde question (je crois que quatre questions devaient être posées). Cette question, posée par un journaliste rwandais, semblait s’adresser au président français, mais Paul Kagame a souhaité répondre en premier, en kinyarwanda. France 24 a alors mis fin à sa retransmission en direct, préférant donner la parole à l’un de ses invités sur le plateau. J’ai regretté cette brutale interruption, tant j’aurais aimé entendre la réponse d’Emmanuel Macron. La réponse de Kagame, je n’avais nul besoin de l’entendre, tant je connaissais sa rhétorique par cœur, à force de l’entendre depuis 27 années. La question du journaliste rwandais concernait le « double génocide« . Plus tard, j’ai lu la retranscription de la réponse du chef de l’État français. La voici :

« Ceux qui parlent de double génocide réinventent l’Histoire. Il n’y a eu qu’un génocide, celui que nous évoquons et que nous avons rappelé ce matin. Il y a eu une guerre civile avec plusieurs camps, mais il n’y a eu qu’un génocide« .

Si je comprends correctement les propos présidentiels, cela signifie que les tueries perpétrées contre les Tutsis sont les seules à pouvoir être qualifiées de « génocide ». Rappelons que ce néologisme a été forgé en 1943   par le professeur de droit étasunien d’origine juive polonaise Raphaël Lemkin à partir de la racine grecque γένος (génos) qui signifie « naissance », « genre » ou « espèce », et du suffixe –cide, qui vient du latin caedere, « tuer », « massacrer ». Il est généralement admis que ce terme sert à qualifier un crime consistant en l’élimination concrète, intentionnelle, totale ou partielle, d’un groupe national, ethnique ou religieux.  Cette définition s’applique donc parfaitement aux massacres des Tutsis en 1994:  les Tutsis ont en effet été massacrés parce qu’ils étaient Tutsis. Il s’agissait donc bel et bien d’un génocide.

Emmanuel Macron évoque une guerre civile avec plusieurs camps. À ma connaissance il n’y avait que deux camps dans cette guerre qui a opposé les Forces Armées Rwandaises du gouvernement internationalement reconnu à l’Armée Patriotique Rwandaise du FPR, mouvement rebelle créé en Ouganda et venu de ce pays. Cette guerre que l’on peut qualifier de « civile » a duré du 1er octobre 1990, date de l’attaque lancée par le FPR contre un poste frontière rwandais jusqu’à la prise de Kigali par ce même FPR le 6 juillet 1994. Durant toute la durée de cette guerre « civile », des massacres ont été commis à l’encontre des civils rwandais. Les massacres perpétrés par les milices hutu entre avril et juillet 1994 ont été, nous l’avons vu, qualifiés de « génocide ». Avec raison, puisque la plupart des victimes de ces massacres avaient été assassinées parce qu’elles avaient été identifiées comme étant des Tutsis. Cependant, d’autres massacres de masse ont été commis avant avril 1994 et après juillet de la même année. D’autres ont également été perpétrés durant cette même période d’avril-juillet mais ils ont été occultés et ils n’entrent pas dans la catégorie de massacres reconnus comme étant un « génocide ». Nombre de ces tueries de masses qui ne sont pas reconnues comme faisant partie du génocide sont le fait de l’Armée Patriotique Rwandaise, branche armée du FPR, mouvement politique crée par des exilés tutsis et encore au pouvoir à Kigali 27 ans après sa victoire militaire de juillet 1994. Ces massacres ne se sont pas limités au seul territoire rwandais puisque, à partir d’octobre 1996, il se sont étendus au pays voisin, le Zaïre, actuelle République Démocratique du Congo. La majorité des victimes de ces exécutions de masse étaient des civils, hommes, femmes, enfants, vieillards, bébés. Il s’agissait aussi de Hutus. Ce sont ces massacres que le président Macron se refuse à qualifier de génocide. Il a sans doute raison, puisque, effectivement, contrairement aux horreurs commises par les milices hutu entre avril et juillet 1994, ces tueries n’ont jamais reçu le label de « génocide ». Il convient alors de se poser la question suivante : les civils massacrés par l’APR au Rwanda puis au Zaïre l’ont-elles été parce qu’elles étaient identifiées comme étant des Hutus ? La réponse à cette question est très certainement affirmative. Dans ce cas, pourquoi ces massacres de masse ne sont-ils pas considérés comme faisant partie d’un génocide, puisque la définition de ce terme semble pouvoir s’y appliquer ?

Certes, je n’attendais pas qu’Emmanuel Macron prenne la décision, qui ne lui appartient d’ailleurs pas, de reconnaître à Kigali que les massacres commis par l’APR constituaient bel et bien un génocide. Mais au moins aurait-il pu s’abstenir de pratiquer, par les mots qu’il a prononcé dans son allocution, une forme de discrimination mémorielle, la même qui est pratiquée depuis 27 années par le régime dictatorial de Paul Kagame. Un petit mot, une allusion, aux « autres » victimes, eurent été les bienvenus, surtout par les veuves, les veufs, les parents, les frères, les sœurs et les orphelins qui, depuis près de trois décennies n’ont pas la possibilité d’honorer dignement la mémoire de leurs chers disparus.

De la même manière, le président français aurait pu évoquer la mémoire des millions de Congolais victimes de l’invasion et de l’occupation de leur pays par les armées rwandaise et ougandaise. Le silence présidentiel sur ce douloureux sujet, interprété comme une forme de mépris, a indigné la population congolaise, d’autant que le discours était prononcé en présence de celui que les Congolais considèrent comme le grand responsable de leurs malheurs, Paul Kagame. Le 1er juin, une manifestation contre la France a même été organisée devant de l’Institut Français de Bukavu, ville située sur la frontière rwandaise.

Pour toutes ces raisons, je regrette qu’Emmanuel Macron ait, par sa présence et par ses mots, légitimé un régime sanglant, un régime qui continue à bafouer chaque jour les droits les plus élémentaires des citoyens rwandais, à commencer par leur droit le plus élémentaire: le droit à la vie.

Emmanuel Macron aurait dû se souvenir que, pour dîner avec le diable, il convient de se munir d’une longue, d’une très longue cuillère !

Hervé Cheuzeville, 4 juin 2021

Hervé Cheuzeville est l’auteur de neuf livres et de nombreux articles et chroniques. Ses derniers ouvrages sont « Nouveaux Prêches dans le désert » et « Rwanda – Vingt-cinq années de mensonges » tous deux publiés aux Éditions Vincentello d’Istria, et « Prêches dans le désert » (Editions Riqueti, 2017, réédité en 2020 par Vincentello d’Istria). Il a en outre contribué à l’ouvrage collectif « Corses de la Diaspora », dirigé par le Professeur JP Castellani (Scudo Edition, 2018). En 2018, il a fondé lesEdizione Vincentello d’Istria à Bastia. Il présente une chronique hebdomadaire sur les ondes de Radio Salve Regina que l’on peut suivre en direct dans le monde entier tous les jeudis à 9 heures et à 12h30 ainsi que tous les samedis à 17 heures grâce à ce site internet: http://www.ecouterradioenligne.com/salve-bastia/ ).Il est également possible de retrouver Hervé Cheuzeville sur sa chaîne YouTube HervéTV: https://www.youtube.com/channel/UCUbuhUdlJ5I2k5DfLVW73PA/videos

 

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